Jean-Marie Le Tellier chez l'historien anglais William James
The Naval History of Great Britain, tome VI (édition de 1886) : pages 2 à 4, 365-366, 368-369 et 374
L'histoire de la marine anglaise de William James, continuée après sa mort par le capitaine Chamier, nomme Jean-Marie Le Tellier à deux moments de sa vie : devant Toulon, en novembre 1813, quand il commande le vaisseau l'Agamemnon ; puis à Navarin, en 1827, où il a rangé la flotte turco-égyptienne. Voici ces pages, en français.
Traduction en français réalisée par le site nosgenerations.fr. Les passages qui le nomment sont en gras. Sous chaque extrait, un lien ouvre la page originale, en anglais.
5 novembre 1813Devant Toulon : l'Agamemnon dans l'avant-garde de Cosmao
Le 5, à 9 h 30 du matin, le vice-amiral comte Émeriau, sur l'Impérial, avec douze vaisseaux de ligne selon les récits français, quatorze selon la lettre de sir Edward Pellew, six frégates et la goélette la Victoire, appareilla par un fort vent d'est-nord-est et se porta au lieu habituel des exercices. L'escadre du capitaine Heathcote croisait devant le cap Sicié ; et le gros de la flotte britannique, composé, comme on l'a vu, de neuf vaisseaux de ligne, venait de paraître au sud, sous ses huniers au bas ris, pour reconnaître le port. À 11 h 30, au moment où l'escadre avancée française, de cinq vaisseaux et quatre frégates, aux ordres du contre-amiral baron Cosmao, se trouvait un peu au sud-est du cap Sépet, le vent sauta brusquement au nord-ouest.
Ce changement imprévu, qui obligeait les Français à orienter leurs voiles pour rentrer au port, offrit aux vaisseaux de tête britanniques l'espoir de couper quelques-uns des plus sous le vent. En voici les noms :
Canons
Bâtiment
Commandant
130
Wagram
Contre-amiral le baron Cosmao-Kerjulien ; capitaine François Legras
74
Agamemnon
Jean-Marie Letellier
74
Ulm
C.-J.-César Chaunay-Duclos
74
Magnanime
Laurent Tourneur
74
Borée
Jean-Michel Mahé
40
Pauline, frégate
Étienne-Stanislas Simiot
40
Melpomène, frégate
Charles Béville
40
Pénélope, frégate
Edme-Louis Simonot
40
Galatée, frégate
Jean-Baptiste Bonafoux-Murat
L'escadre britannique de la côte se porta aussitôt sur l'arrière de la ligne française. À midi trente-quatre, le premier vaisseau anglais, le Scipion, ouvrit le feu de ses canons de bâbord sur les vaisseaux français les plus proches, qui couraient alors sur l'autre bord, tribord amures ; le Mulgrave, le Pembroke, l'Armada et le Pompée, qui venait de rallier, en firent autant l'un après l'autre en suivant le Scipion en ligne de file. À midi quarante, après l'avoir dépassé, le Scipion vira vent arrière pour présenter sa bordée de tribord ; deux minutes plus tard, le premier boulet français qui porta emporta une partie de la roue du gouvernail du Pembroke. Les cinq vaisseaux de 74 anglais, ayant viré et remonté au vent, continuèrent la canonnade de leurs bordées de tribord ; ils n'étaient plus alors qu'à un mille de la côte, près du cap Sépet.
À midi quarante-cinq, l'escadre avancée fit servir et poursuivit sa route. À une heure, le Caledonia, le Boyne et le San-Josef, qui devançaient de loin le reste de leur flotte, se portèrent vers la terre, en travers de l'avant des vaisseaux français. Quatre minutes plus tard, le Caledonia ouvrit un feu violent de ses canons de bâbord sur le dernier vaisseau de la ligne française, le Wagram, qui, tribord amures, lui répondit de ses canons de bâbord. Le Boyne et le San-Josef, arrivant l'un après l'autre, engagèrent à leur tour l'arrière-garde française. Parvenu dans le sillage du Wagram, le Caledonia vira et reprit tribord amures, sans cesser le feu ; mais les vaisseaux français, qui avaient l'avantage du vent, furent en quelques minutes hors de portée, et le feu, auquel les batteries de la côte avaient un peu pris part, cessa.
Les pertes de cette escarmouche furent légères de part et d'autre. Le Caledonia reçut un boulet dans son grand mât et trois ou quatre dans sa coque ; il eut un hauban et quelques galhaubans coupés, sa chaloupe et son grand canot détruits, et trois matelots légèrement blessés. Un boulet malheureux, tombé sur la dunette du San-Josef, emporta chacun une jambe à deux jeunes et beaux officiers, le lieutenant d'infanterie de marine William Clarke et l'aspirant William Cuppage, et blessa légèrement un soldat de marine et un matelot. Le Boyne et le Scipion eurent chacun un homme légèrement blessé, et le second un autre tué par accident. Le Pembroke eut trois hommes légèrement blessés par les boulets, et le Pompée deux hommes légèrement brûlés par accident : en tout, douze blessés par le feu de l'ennemi, un tué et deux blessés légers par accident. L'Armada n'eut aucune perte, mais un boulet ennemi traversa l'avant de sa chaloupe et se logea dans la drome.
L'Agamemnon semble avoir été, parmi les vaisseaux français, le plus éprouvé : ses mâts, son gréement et ses voiles furent assez endommagés, et il reçut dans sa coque plusieurs boulets, qui blessèrent légèrement neuf hommes. Le Wagram souffrit aussi, mais moins, et n'eut que deux blessés. Un boulet entré dans la chambre de la dunette du Borée blessa deux matelots et emporta la roue du gouvernail, dont un éclat blessa légèrement le capitaine Mahé. L'Ulm eut un homme grièvement et un autre légèrement blessé. Des quatre frégates de l'avant-garde, la Pénélope et la Melpomène furent les plus engagées : toutes deux eurent des avaries dans leurs voiles, leur gréement et leur coque, et la seconde eut un blessé ; au total, dix-sept blessés du côté français. Laissant une petite escadre devant Toulon, sir Edward Pellew fit bientôt route vers Minorque, et mouilla le 15 du même mois à Port-Mahon.
D'après le secrétaire du capitan-bey, les flottes ottomane et égyptienne comptaient soixante-cinq voiles, dont deux vaisseaux turcs de 84 canons, un de 76, quinze frégates de 48 canons, dix-huit corvettes et quatre bricks. La flotte égyptienne se composait de quatre frégates de 64 canons à deux batteries, de huit corvettes de 18 à 24 canons, de huit bricks et de cinq brûlots. Il y a un écart considérable entre ce chiffre et celui que donne sir Edward Codrington dans sa lettre du 24 octobre, adressée comme ordre général aux capitaines et aux commandants, où il écrit que « d'une flotte de quatre-vingt-un bâtiments de guerre, il ne reste qu'une frégate et quinze petits bâtiments en état de reprendre un jour la mer ». On a donné pour la force comparée, en canons, 1 324 du côté allié et 2 240 du côté ottoman. Il faut cependant reconnaître que ce calcul n'est pas sûr ; la force comparée étant :
Flottes alliées, anglaise, française et russe
Flotte turco-égyptienne
Vaisseaux de ligne, dont un de 84
11
Vaisseaux de ligne, dont un de 84 canons
3
Grandes frégates
8
Grandes frégates
15
Petite frégate (le Talbot)
1
Corvettes
18
Bricks
4
Total
24
Total
36
Le reste de la flotte turco-égyptienne se compose de canonnières, de goélettes et de bâtiments de toute sorte.
Dans les guerres d'autrefois, les frégates ne prenaient jamais part à une bataille rangée, et l'on ne tirait jamais sur les corvettes, les goélettes, les canonnières, à moins qu'elles ne fussent assez téméraires pour provoquer la riposte. Nos lecteurs se souviendront qu'à la bataille du Nil une frégate fut coulée par une seule bordée d'un vaisseau de ligne ; la supériorité écrasante de onze vaisseaux de ligne en eau calme est donc évidente pour quiconque connaît un peu le feu destructeur d'un vaisseau de 80 canons : quatre vaisseaux de ligne suffisaient largement à détruire les dix-huit corvettes, à l'ancre comme elles l'étaient, et nous l'affirmons sans crainte d'être contredit. Nous avons vu le Glatton repousser six frégates ; et la belle attaque du capitaine Prowse, avec la frégate Sirius, de 36 canons de 18, au large de Civita-Vecchia en 1806, où il attaqua une corvette, trois bricks, une bombarde, un cotre et trois canonnières, prit le plus gros et mit les autres en fuite, se trouve dans nos pages. On pourrait citer le combat du Spartan en 1810 dans la baie de Naples, et bien d'autres exemples du feu destructeur d'un seul grand bâtiment contre dix fois plus de canons portés par de petits navires.
Mais il faut aussi se rappeler que, pendant les cinq jours qui précédèrent la bataille de Navarin, M. Letellier, officier de marine français au service du pacha d'Égypte, avait amarré la flotte turco-égyptienne de telle manière que chaque bordée, des grands comme des petits bâtiments, était dirigée vers le centre du cercle qu'ils formaient ; et, autant que de petits bâtiments pouvaient être rendus redoutables, ils le furent assurément ce jour-là.
20 octobre 1827Navarin : le croissant de M. Letellier
Les vaisseaux de la flotte alliée avaient alors mouillé ; on avait serré les voiles de beaucoup d'entre eux, et à bord de l'Asia on avait fait monter la musique sur le pont, tout paraissant respirer la paix, quand une fusillade éclata du côté du Dartmouth. C'est ce qui engagea l'action : elle vint des embarcations que le lieutenant Smyth avait conduites, depuis le Dartmouth, vers l'un des brûlots, pour lui demander de s'écarter un peu de la flotte alliée.
Si, en historiens, nous devions juger du commencement de l'action, nous dirions que, lorsque la flotte d'une nation étrangère vient mouiller dans une baie où une autre flotte est déjà à l'ancre, elle devrait choisir, du moins si elle ne médite rien d'autre, des postes qui ne gênent en rien les navires déjà mouillés. Et la seule raison qu'on puisse donner du mouillage de la flotte alliée sous le vent de la flotte turco-égyptienne (car le vent soufflait vers l'intérieur de la baie), c'est que, si elle avait mouillé au vent, elle se serait trouvée exposée à tout le feu de la flotte turco-égyptienne, à cause de la forme en croissant dans laquelle M. Letellier avait amarré cette flotte, toutes les bordées tournées vers le centre.
Il paraît en outre qu'on envoya des embarcations, et le commandant turc pouvait bien croire qu'on venait prendre possession de son navire ; car s'il ne s'agit que de faire une demande, un Turc comme un chrétien pensera qu'un seul canot y suffit aussi bien qu'une douzaine. Craignant qu'on ne voulût employer la force, les Turcs firent feu et tuèrent le lieutenant G. W. H. Fitzroy et plusieurs hommes de l'équipage. Le Dartmouth ouvrit aussitôt un feu défensif pour couvrir ses embarcations ; la Sirène, le vaisseau de l'amiral de Rigny, se joignit à l'échauffourée, par la mousqueterie seulement ; l'un des navires égyptiens tira un coup de canon, le premier boulet de la journée, qui frappa la Sirène, « ce qui, naturellement, écrit le vice-amiral dans sa lettre, amena une riposte ; et ainsi, très peu après, la bataille devint générale ».
« L'Asia, bien que placée bord à bord avec le vaisseau du capitan-bey, était encore plus près de celui de Moharrem-bey, le commandant des navires égyptiens ; et comme ce vaisseau ne tira pas sur l'Asia, bien que l'action eût commencé au vent, l'Asia ne tira pas non plus sur lui. Moharrem-bey fit même dire qu'il ne tirerait pas du tout ; aussi n'y eut-il aucune hostilité entre son vaisseau et celui de l'amiral anglais pendant quelque temps après que l'Asia eut répondu au feu du capitan-bey. Mais, entre-temps, l'excellent pilote M. Peter Mitchell, qui était allé expliquer à Moharrem-bey le désir du vice-amiral d'éviter l'effusion du sang, fut tué par ses gens, dans le canot le long du bord, sur son ordre ou non, on l'ignore ; et bientôt son vaisseau tira sur l'Asia, qui le détruisit entièrement de son feu : il eut le même sort que son frère amiral, à tribord, et dériva sous le vent, réduit à l'état d'épave. »
Note de la bibliothèque : le vaisseau amiral de Moharrem-bey était la frégate la Guerrière, que Jean-Marie Le Tellier avait amenée de Marseille à Alexandrie au printemps de 1827. Le dernier paragraphe est tiré de la dépêche officielle de sir Edward Codrington.
Octobre 1827Navarin : la liste des navires, tenue de M. Letellier
Les forces turques et égyptiennes réunies, avec la liste des navires détruits, sont ainsi données par le commander Peter Richards, qui tenait ses renseignements de M. Letellier, l'instructeur français de la marine égyptienne :
Vaisseaux
Frégates à deux batteries
Frégates
Corvettes
Bricks
Goélettes
Bricks-brûlots
Transports autrichiens
Transports turcs
Total
Division du capitan-bey, venue d'Alexandrie
2
—
5
12
—
—
—
—
—
19
Division de Moharrem-bey, venue d'Alexandrie
—
4
—
11
21
5
6
8
33
88
Division tunisienne, venue d'Alexandrie
—
—
2
—
1
—
—
—
—
3
Division de Tahir-pacha, venue de Constantinople
1
—
6
7
6
—
—
—
—
20
Total, transports compris
3
4
13
30
28
5
6
8
33
130
Détruits
1
3
9
22
19
1
5
—
—
60
Restent, sans les transports
2
1
4
8
9
4
1
—
—
29
On estima les tués à 3 000 et les blessés à 1 109 ; peut-être serait-il plus juste de lire tués pour blessés, et blessés pour tués.