Biographie · Génération VI
Brest, 3 octobre 1767 — devant Aboukir (Égypte), 17 avril 1830
Grand-oncle d'Édouard Cadiou · frère de Manon Le Tellier, beau-frère de Claude-Jacques Delioux de Savignac · oncle de François-Emmanuel Delioux de Savignac · et d'Olivier

Un enfant de Brest, fils du maître à danser des futurs officiers. À douze ans il est blessé à la tête dans un combat contre des corsaires, à quinze il se bat dans l'Inde sous le pavillon de Suffren, à seize il fait naufrage au cap de Bonne-Espérance. Lieutenant de la Révolution, prisonnier des Anglais, officier de l'armée d'Égypte, il commande à Trafalgar le vaisseau de l'amiral Dumanoir et ne l'abandonne qu'au cap Ortegal, mâts abattus. Chassé de la Marine en 1815, il part pour l'Égypte, où il arme la flotte du pacha. Il la range lui-même dans la baie de Navarin, puis meurt noyé devant Aboukir, à soixante-deux ans.


Jean-Marie Le Tellier naît à Brest le samedi 3 octobre 1767, dans la paroisse Saint-Louis, la paroisse de l'arsenal. Il est baptisé le jour même par le curé de Saint-Louis. Son parrain est le sieur Jean-Yves-Philibert Daniel, sa marraine demoiselle Marie-Claude-Henriette Voisin. Au bas de l'acte, son père signe d'un seul mot : Joseph Letellier.
Joseph Le Tellier est maître à danser des gardes de la Marine, ces jeunes gentilshommes qu'on forme à Brest au métier d'officier. Sa femme, Marie-Emmanuelle Le Lièvre, lui a déjà donné plusieurs enfants : Joseph-Simon, l'aîné, né en 1757 ; Marie-Olive, qu'on appelle Manon, née en 1760 ; Marie-Claude, en 1762. Jean-Marie est le cadet.
La maison Le Tellier reçoit en pension des élèves de la Marine. Cinquante ans plus tard, Manon rappellera à l'un d'eux, devenu le comte d'Andigné et pair de France, le temps où il était « en pension à Brest » dans la famille Le Tellier, au moment où il entrait dans la Marine. Jean-Marie grandit donc au milieu des futurs officiers, entre l'arsenal, la Penfeld et les vaisseaux du roi.
La France est entrée en guerre contre l'Angleterre en 1778, aux côtés des insurgés d'Amérique. Le 12 juin 1780, Jean-Marie embarque comme novice sur la gabare la Guyane, un petit bâtiment de charge de la marine royale. Il a douze ans. Au cours de la campagne, la Guyane est attaquée par deux corsaires plus forts qu'elle ; le combat dure quatre heures. L'enfant y est grièvement blessé à la tête. Il débarque le 8 octobre.
Il repart dès l'hiver. Le 6 mars 1781, il embarque comme volontaire sur la frégate la Bellone, qui escorte jusqu'à l'île de France, l'actuelle île Maurice, les vaisseaux de la Compagnie des Indes. C'est le long voyage des Indes : l'Atlantique jusqu'au cap de Bonne-Espérance, puis l'océan Indien. À l'île de France, la Bellone rejoint la petite escadre du comte d'Orves, qui va porter la guerre dans l'Inde.


Le comte d'Orves meurt en mer en février 1782, et le bailli de Suffren prend le commandement de toute l'escadre. Le capitaine de la Bellone, le chevalier de Villeneuve-Cillart, reçoit alors le vaisseau le Sévère, de soixante-quatre canons. Le 2 mars 1782, Jean-Marie passe avec lui sur le Sévère. Il a quatorze ans.
Le 12 avril, au large de Provédien, un îlot de la côte de Ceylan, Suffren attaque l'escadre de l'amiral Hughes. Le 6 juillet, devant Négapatam, sur la côte de Coromandel, les deux escadres se battent de nouveau. Ce jour-là, le Sévère est pressé par deux vaisseaux anglais ; son capitaine fait amener le pavillon. Mais la nouvelle court dans la batterie, les officiers font redoubler le feu, et le capitaine doit laisser remonter les couleurs. Le vaisseau anglais qui venait prendre possession du Sévère reçoit sa bordée à bout portant. Suffren suspend le capitaine de ses fonctions.
À la fin d'août, Suffren s'empare de Trinquemalay, le grand port de Ceylan. Hughes arrive trop tard et, le 3 septembre 1782, les deux escadres se battent devant la baie. C'est le dernier combat du Sévère pour Jean-Marie : il y est blessé à la jambe gauche. Il reste à bord jusqu'au 13 janvier 1783.
Le 14 janvier 1783, Jean-Marie passe sur la frégate la Coventry, un bâtiment pris aux Anglais, que commande Villaret de Joyeuse, le futur amiral de la République. La Coventry navigue avec l'escadre de Suffren, puis dans la division de M. de Bruyères, qui croise devant Madras et échange des coups de canon avec les forts de la ville.
La paix est faite. Le 4 octobre 1783, Jean-Marie retrouve le Sévère, qui part pour l'île de France chercher des vivres, puis fait route vers l'Europe. Le 27 janvier 1784, le Sévère fait naufrage dans la baie du cap de Bonne-Espérance.
Jean-Marie rentre en France sur le vaisseau l'Illustre, de soixante-quatorze canons, qui quitte le Cap, relâche à l'île de l'Ascension et désarme à Brest le 4 mai 1784. Jean-Marie a seize ans. Il a fait quatre ans de guerre, deux fois été blessé, et fait naufrage à l'autre bout du monde.
La paix revenue, la marine royale n'a plus besoin de tant de jeunes gens. Du 24 septembre 1785 jusqu'en 1793, Jean-Marie navigue au commerce, comme officier sur des trois-mâts, le Patrocle, les Trois Frères, l'Agamemnon, pour des voyages aux côtes d'Afrique, à Port-au-Prince et à Saint-Domingue.
À Brest, son père meurt le 2 février 1787. Le 25 septembre suivant, sa sœur Manon épouse Claude-Jacques Delioux de Savignac, chef des bureaux de la Marine ; leur premier fils, François-Emmanuel, naît le 5 juillet 1788 et a pour marraine sa grand-mère, « Marie-Emmanuelle Le Lièvre, veuve du sieur Le Tellier ».
En février 1793, la République déclare la guerre à l'Angleterre. Du 29 avril au 17 juin, Jean-Marie est second capitaine du corsaire le Patriote, de vingt canons, qui croise dans la Manche et sur les côtes d'Irlande : sept navires marchands anglais capturés, deux combats, un abordage. Le 2 juillet 1793, à huit heures du soir, il est à la maison commune de Brest, témoin de son beau-frère qui déclare la naissance d'un fils, Jean-Charles. L'acte le dit « capitaine de navire du commerce ».

La Révolution a vidé la marine de guerre de ses officiers nobles, émigrés ou destitués. On appelle les capitaines du commerce. Jean-Marie est nommé enseigne de vaisseau le 13 septembre 1793, employé au port de Brest, puis lieutenant de vaisseau le 26 octobre. Le 28, il embarque comme lieutenant en pied, le second du bord, sur la frégate la Pomone, de quarante-quatre canons.
Au printemps de 1794, la Pomone croise à l'ouvert de la Manche dans la division du capitaine Desgarceaux, avec l'Engageante, la Résolue et la corvette la Babet. Le 23 avril, au large de Guernesey, cinq frégates anglaises lui donnent la chasse. Parmi leurs capitaines, deux noms que Jean-Marie retrouvera : sir Edward Pellew, sur l'Arethusa, et sir Richard Strachan, sur la Concorde.
Un peu avant huit heures du soir, Desgarceaux a la tête emportée par un boulet. Les autres frégates forcent de voiles ; la Pomone, moins rapide, ne peut les suivre. L'Arethusa et la Concorde l'encadrent, l'une au vent, l'autre sous le vent. Le mât d'artimon tombe, la vergue de misaine est coupée en deux, le grand mât s'abat. Le capitaine Pévrieu, blessé, se rend à neuf heures et demie du soir. Jean-Marie part pour l'Angleterre ; il y reste un an prisonnier.

Revenu de captivité, Jean-Marie sert à Toulon, sur le vaisseau le Conquérant, puis sur l'immense Orient, de cent vingt canons. Il est nommé capitaine de frégate le 22 septembre 1796. Le 19 février 1797, il embarque sur le vaisseau l'Heureux, dans la division du général Brueys, pour une campagne dans l'Adriatique.
Au printemps de 1798, l'Heureux fait partie de la grande flotte qui emporte Bonaparte et l'armée d'Égypte. Le 12 juin 1798, les chevaliers de Malte capitulent. Jean-Marie reçoit le commandement de la frégate la Carthaginoise et, le 14 juin, il est débarqué dans l'île. La flotte repart sans lui. Six semaines plus tard, à Aboukir, Nelson la détruit : l'Orient saute, l'Heureux est pris.
À Malte, la garnison française est bientôt assiégée par les Anglais et les Maltais. Le 3 septembre 1800, Jean-Marie prend le commandement de la galère la Décidée, qui regagne Toulon et y désarme le 7 octobre. En 1801, on l'envoie en Italie : il lève les plans des ports d'Ancône, de Tarente et de Brindisi, où il commande la marine au printemps. Le 13 juillet 1801, à Ancône, il prend le commandement de la frégate la Cérès, qui porte des troupes de Tarente à Toulon, puis, avec deux corvettes, jusqu'à Saint-Domingue. De retour à Toulon, il remet la Cérès aux Napolitains, sur ordre du gouvernement, le 24 novembre 1802.

Le 4 avril 1803, Jean-Marie devient adjudant de la division du contre-amiral Dumanoir Le Pelley, d'abord sur le Berwick, puis, à partir du 21 avril, sur le Formidable, un vaisseau de quatre-vingts canons. Capitaine de vaisseau le 24 septembre 1803, il en est le capitaine de pavillon : c'est lui qui commande le vaisseau qui porte l'amiral.
Le 30 mars 1805, l'escadre de l'amiral Villeneuve quitte Toulon. Elle rallie à Cadix les vaisseaux espagnols de l'amiral Gravina et traverse l'Atlantique jusqu'à la Martinique, pour attirer la flotte anglaise loin de la Manche. Puis elle revient. Le 22 juillet, au large du cap Finisterre, dans la brume, elle se bat contre l'amiral Calder : c'est le combat qu'on appellera des Quinze-Vingt. Elle gagne ensuite le Ferrol, puis Cadix.
Le 21 octobre 1805, au large du cap Trafalgar, Nelson attaque la flotte combinée. Le Formidable est à l'avant-garde, loin du centre où tout se joue. Dumanoir fait virer ses vaisseaux pour remonter au secours de l'amiral Villeneuve ; trois seulement le suivent. Le Formidable prolonge la ligne ennemie en échangeant ses bordées ; quand il arrive à la hauteur du Bucentaure et de la Santa Ana, ils sont démâtés et rendus. À cinq heures, Dumanoir ordonne de laisser porter sur l'ennemi. Jean-Marie lui représente que la mâture du Formidable ne tient plus que par ses haubans, et que le vaisseau démâtera s'il change d'allure. L'amiral ordonne de tenir le vent. Le soir, la bataille est perdue.


Toute la nuit qui suit la bataille, Dumanoir tient le cap à l'ouest avec ses quatre vaisseaux : le Formidable, le Duguay-Trouin, le Mont-Blanc et le Scipion. On change les mâts de hune, on répare le gréement. Mais le vent forcit, et le Formidable, criblé de boulets, fait tant d'eau qu'on jette à la mer toute la batterie des gaillards et deux canons de vingt-quatre. Il fait encore près de trois mètres d'eau à l'heure ; les pompes ne s'arrêtent plus. Le journal de bord de Jean-Marie note que les autres vaisseaux ont l'ordre de le surveiller, leurs canots prêts à être mis à la mer.
Le 2 novembre, par la latitude du cap Finisterre, trois frégates apparaissent derrière eux. Le lendemain, on distingue quatre vaisseaux : c'est la division du commodore Strachan, l'homme de la Concorde. Le 4 novembre au matin, les frégates anglaises ouvrent le feu. Le Formidable n'a plus que soixante canons en état, et son équipage n'a pour ainsi dire pas pris de repos depuis le 21 octobre. Vers midi, Dumanoir forme la ligne de bataille ; le Formidable est le deuxième.
Le Scipion tombe le premier. Puis c'est le tour du Formidable. Attaqué de tous les côtés, il résiste. Ses vergues sont coupées, ses mâts menacent de s'abattre, un boulet se loge entre le gouvernail et l'étambot et l'empêche de gouverner. Le contre-amiral Dumanoir, blessé, a dû quitter le pont. À trois heures vingt de l'après-midi, le pavillon est amené ; au même instant, le grand mât tombe. Strachan conduit ses prises à Plymouth. Il écrit à l'Amirauté que les capitaines français ont combattu « d'une manière admirable » et ne se sont rendus que lorsqu'il leur était devenu impossible de manœuvrer.
Jean-Marie reste prisonnier en Angleterre jusqu'au 13 juillet 1806. En 1809, un conseil d'enquête, formé de deux sénateurs et de deux vice-amiraux, examine la conduite de Dumanoir. Le journal du capitaine Letellier fait partie des pièces examinées : il confirme ce que dit l'amiral. Le conseil n'a que des éloges pour la manière dont les capitaines se sont battus au cap Ortegal. Un conseil de guerre juge encore les capitaines Letellier et Berrenger : ils sont honorablement acquittés.

Rentré de captivité, Jean-Marie remplit diverses fonctions à Toulon et dans les bureaux du ministère de la Marine. Puis il reçoit le commandement du vaisseau l'Agamemnon, de soixante-quatorze canons, construit à Gênes, où il est armé par le 68e équipage de haut-bord. Le vaisseau est mis en rade le 1er août 1812 et rejoint l'escadre de Toulon.
Le 5 novembre 1813, l'escadre sort pour ses exercices. Au large du cap Sicié, le vent tourne, et les vaisseaux anglais de sir Edward Pellew, l'homme de l'Arethusa, tentent de couper l'avant-garde du contre-amiral Cosmao. L'Agamemnon est de cette avant-garde. Pendant une demi-heure, on échange des bordées au large du cap Sépet, puis les vaisseaux français, qui ont l'avantage du vent, rentrent au port. L'Agamemnon est le plus touché d'entre eux : ses mâts, son gréement et ses voiles sont endommagés, plusieurs boulets ont frappé sa coque, et neuf de ses hommes sont légèrement blessés.
L'Empire tombe au printemps de 1814. Louis XVIII fait Jean-Marie officier de la Légion d'honneur le 14 juin 1814. Il commande l'Agamemnon jusqu'au 15 juin, puis le dépôt de son équipage. Le 18 août, il est fait chevalier de Saint-Louis. Il devient directeur des mouvements du port de Toulon.
Le 27 mai 1815, à huit heures du soir, il se marie à la mairie de Toulon. Napoléon est revenu de l'île d'Elbe : c'est un « procureur impérial » qui a accordé la dispense de la seconde publication des bans. Jean-Marie a quarante-sept ans. Son épouse, Adélaïde Le Tellier, en a vingt ; née au Havre en décembre 1794, elle est la fille de Joseph Le Tellier, sous-commissaire de la Marine à Toulon, et de Marie-Madeleine-Marguerite Chauvel. Parmi les témoins, trois capitaines de vaisseau, dont Jean-Jacques Magendie, qui commandait à Trafalgar le Bucentaure de l'amiral Villeneuve.
Trois semaines plus tard, c'est Waterloo. À la seconde Restauration, Jean-Marie est éliminé du corps des officiers de vaisseau en raison de ses opinions politiques, et mis à la retraite le 1er janvier 1816. Deux ans plus tard, sa sœur Manon, veuve à Tréguier, écrira que tous ses fils ont été surveillés par la police pendant les Cent-Jours, pour leur dévouement au roi.


Écarté de la Marine, Jean-Marie reste un marin de Trafalgar. Le 20 janvier 1825, il fait paraître dans le Constitutionnel une notice pour défendre la mémoire de l'amiral Villeneuve : « Le sentiment qui détermina l'amiral Villeneuve à sortir de la baie de Cadix était un sentiment éminemment français ; il croyait vaincre : nous le croyions aussi ; les officiers et les équipages partageaient son enthousiasme ; l'ordre de mettre à la voile ne trouva pas un censeur. » Et plus loin : « il avait tout prévu ; les éléments furent seuls cause de notre ruine ; elle fut complète. »
En 1826, il entre au service de Méhémet-Ali, le pacha d'Égypte, qui veut une flotte moderne et fait construire des frégates à Marseille. Au printemps de 1827, la première de ces frégates, la Guerrière, de soixante canons, arrive à Alexandrie sous son commandement. Elle deviendra le vaisseau amiral de Moharrem-bey, qui commande la flotte égyptienne.
Jean-Marie réorganise la flotte du pacha, forme ses équipages et contribue à faire du port d'Alexandrie un arsenal militaire. Un livre de 1829 l'appelle « aujourd'hui amiral de la flotte égyptienne » ; vingt ans plus tard, on citera encore le capitaine Letellier parmi les officiers français qui méritent « une mention toute spéciale pour l'intelligence et l'activité » qu'ils ont déployées en Égypte.
Jean-Marie reste en Égypte, au service du pacha. En 1828, pour ses services, Méhémet-Ali lui offre un magnifique cheval arabe de ses écuries. Jean-Marie le nomme Bayard et l'envoie en France. Le cheval arrive à Marseille : il veut l'offrir à la famille royale, et plus particulièrement au jeune duc de Bordeaux, le petit-fils de Charles X, qui a huit ans.
Le 17 avril 1830, devant Aboukir, le canot qui le porte chavire. Le capitaine de vaisseau Le Tellier disparaît dans la mer. Son corps est retrouvé, et il est inhumé quelques jours plus tard. Il avait soixante-deux ans.
Il meurt dans la baie même où, trente-deux ans plus tôt, l'Orient avait sauté, ce vaisseau où il avait servi, avec la flotte de Bonaparte. Il laisse en France une veuve de trente-cinq ans et deux enfants mineurs.
Son acte de baptême, ses mots de 1825 sur l'amiral Villeneuve, et les pages des historiens de la marine, français et anglais, qui le nomment : Suffren dans l'Inde, la Pomone, Trafalgar et le cap Ortegal, l'Agamemnon, puis la flotte du pacha d'Égypte à Navarin.
Dossier de recherche du 28 septembre 2026 ; actes lus aux archives municipales de Brest et aux archives du Var ; livres lus à la page sur Internet Archive et Gallica.