Un écrit de Pierre Landais fils · traduit de l'anglais
« Mémoire pour justifier la conduite de Pierre Landais pendant la dernière guerre » — Boston, 1784
En 1784, chassé de la marine américaine, Pierre Landais fait imprimer à Boston cent vingt-huit pages pour se justifier. Il y raconte, lettres à l'appui, sa carrière depuis 1763, ses démêlés avec ses officiers, avec John Paul Jones et avec Benjamin Franklin. Voici ce texte traduit en français, rangé par sujets : choisissez-en un, le Mémoire s'ouvre à ce passage.
C'est un plaidoyer : Landais y défend sa cause et règle ses comptes. Ce qu'il affirme n'est pas toujours confirmé par d'autres sources.
Le récit de Pierre Landais est traduit en entier. Les lettres, résolutions et certificats qu'il reproduit le sont aussi quand ils sont courts ou importants ; les autres sont résumés, en italique, entre crochets.
[?] signale un mot illisible dans l'exemplaire numérisé, ou une lecture incertaine ; un [mot] entre crochets a été ajouté pour la clarté. Les « vues » renvoient aux images du livre original, sur Internet Archive.
Landais écrivait un anglais imparfait, et il s'en excuse dès son avis au public. La traduction garde son ton, parfois raide et plaintif, sans l'embellir.
Vues n° 5 à 14 du scan.
Le premier pas d'une nation vers le bonheur de ses membres, après avoir lutté pour sa liberté et l'avoir glorieusement obtenue, est d'établir la justice. Or la justice est d'ordinaire entravée par l'esprit de parti et par des hommes sans loi, qui veulent satisfaire leurs intérêts privés pendant une telle lutte.
Il ne suffit pas, dans ce pays, d'établir la justice pour les seuls fils nés en Amérique. Elle doit être impartiale aussi, pour ou contre, envers les hommes naturalisés aux États-Unis. Le patriotisme ne consiste pas à opprimer les immigrants fidèles à leur devoir pour contenter l'avidité de compatriotes rapaces. Il consiste à soutenir les uns comme les autres quand ils sont lésés, chez eux ou à l'étranger, par des pouvoirs injustes.
Je soumets ce Mémoire, en toute humilité, au jugement du lecteur de bonne foi. Mais j'ai le plus grand besoin de son indulgence. D'abord, je ne connais pas parfaitement la langue. Ensuite, je suis obligé de parler de moi, ce qui paraît toujours égoïste. Enfin, je suis contraint de démasquer un certain nombre d'hommes et de coteries habiles, et l'on pourrait prendre mes révélations pour des calomnies contre mes ennemis.
Toutes ces raisons m'auraient fait rester une victime silencieuse, si ce n'était mon devoir de faire tout mon possible pour montrer l'injustice qui m'a été faite. Je veux ainsi avertir d'autres hommes, s'il se peut, qui se trouveraient dans les mêmes circonstances. Je veux aussi avertir le pouvoir législatif, pour qu'il puisse empêcher que cela se reproduise. Les preuves que je vais donner sont, j'en suis sûr, si évidentes que quiconque lira ce Mémoire sera convaincu [fin de page illisible].
Je suis né à Saint-Malo, ville de France. J'ai été admis au service de mer du roi de ce pays, avec le grade de lieutenant de frégate, au début de l'année 1763. J'ai eu le malheur d'être dangereusement blessé dans un combat six mois après.
Pendant la paix qui fut conclue alors, j'ai été presque tout le temps employé en mer dans le même grade. J'ai fait le voyage autour du monde à bord de l'Étoile, sous les ordres de M. de Bougainville.
Sous le ministère de M. de Boynes, j'ai été promu au grade de capitaine de brûlot en 1773. Un mois après, j'ai été nommé capitaine du vaisseau de ligne le Flamand. Cette faveur a excité contre moi la jalousie des officiers de même grade dans ce service, à un tel point qu'elle ne s'est jamais apaisée depuis.
Quand M. de Sartine a succédé à ce ministère, tous les officiers qui avaient été les plus acharnés contre son prédécesseur l'ont entouré. Ils ont pris l'avantage sur les autres, et n'ont rien oublié pour tourmenter ceux qui avaient obtenu quelque faveur du roi sous le ministère précédent.
En conséquence, M. de Sartine m'a refusé la croix de Saint-Louis, dont on m'avait promis d'être fait chevalier sur-le-champ. Il m'a ordonné d'aller à Brest. Arrivé là, j'ai reçu la commission de lieutenant de ce port.
Peu après, parut une ordonnance du roi : les officiers de port ne seraient plus promus dans leur grade en même temps que les autres officiers de la marine. J'ai alors écrit au ministre pour lui représenter que je n'étais plus dans le service où j'avais été jusque-là, où j'avais mérité et obtenu la faveur du roi. Je l'ai prié de m'y rétablir. Au contraire, j'occupais un emploi que je ne connaissais pas, et où j'étais donc inutile.
Il m'a envoyé pour toute réponse mon congé, adressé au général d'Orvilliers. Le congé exprimait la satisfaction du roi pour les services que j'avais rendus dans les divers emplois que j'avais occupés. Mais on n'y avait ajouté ni la pension habituelle, ni la croix de Saint-Louis. M. de Sartine l'avait envoyé ainsi en pensant que je ne quitterais jamais le service, ni n'accepterais mon congé, sans avoir d'abord obtenu ces deux choses.
Le général d'Orvilliers a dit et fait tout ce qu'il pouvait pour me faire rester au service. Mais j'ai tant insisté qu'au bout de trois jours il m'a remis mon congé, et je suis parti pour Paris.
Au début de l'année 1777, j'ai présenté un plan au docteur Franklin, qui l'a beaucoup approuvé. Mais M. de Sartine, qui en avait été informé, a interdit de le mettre à exécution.
J'ai fait part de cette déception au docteur Franklin. Il m'a dit qu'il avait pris sur moi des renseignements qui m'étaient favorables, et que mes services seraient agréables à l'Amérique. Il m'a appris que M. Deane allait armer deux navires chargés de fournitures très nécessaires à l'Amérique. Je ne pouvais pas mieux me recommander au Congrès qu'en conduisant l'un d'eux. Il m'a dit d'aller parler à M. Deane, qui était dans la pièce voisine. J'y suis allé, mais M. Deane m'a appris que l'expédition ne pouvait pas encore avoir lieu, et qu'il me ferait savoir quand le moment serait venu.
En avril, nous sommes convenus verbalement, M. Deane et moi, de ceci :
Mais j'avais appris que plusieurs officiers envoyés en Amérique par M. Deane n'y avaient pas été employés à leur arrivée. Je lui ai donc dit que je souhaitais voir le docteur Franklin, qui s'était installé à Passy, donner son accord à notre arrangement. Il l'a donné le 1er mai. Le docteur Franklin m'a souhaité une heureuse traversée. Il a ajouté qu'il s'attendait à apprendre que j'aurais obtenu, à mon arrivée en Amérique, le commandement de l'un des vaisseaux de 74 canons qui seraient lancés d'ici là. M. Deane m'a assuré qu'il écrirait par toutes les occasions pour informer le Congrès de nos arrangements, et que je trouverais tout en Amérique comme je le souhaitais.
Le même après-midi, je suis parti pour Marseille, où se trouvait le navire. Arrivé là, avec le secret nécessaire et de grandes difficultés, je l'ai fait charger de canons et de mortiers de bronze, de bombes, de boulets, de poudre, de soufre et de fusils. Mais j'y ai été retenu cinq mois par des contrordres de M. Deane.
Pendant ce temps, M. Bertin, commissaire général de la marine, m'a fait appeler. Il m'a dit qu'il avait reçu l'ordre de M. de Sartine de monter une expédition secrète et de m'en offrir le commandement. Si j'acceptais, je pouvais compter obtenir toute la récompense que j'attendais pour mes services passés. Je lui ai répondu que j'étais désolé de ne pouvoir accepter ni accomplir l'ordre du ministre, parce que j'avais la garde d'un navire dans le port et ne pouvais pas le quitter. Il m'a répliqué qu'il m'empêcherait de partir avec ce navire, et m'a ordonné de le décharger. Je lui ai dit que je n'avais pas d'argent pour le faire, mais que j'écrirais à Paris pour en demander. J'ai donc écrit à M. Deane, et à la fin toutes les difficultés ont été levées.
J'ai appareillé de Marseille le 29 septembre, avec un équipage composé d'hommes de toutes sortes et de nations différentes. J'avais comme passagers le général Steuben, deux de ses aides de camp, et M. de Francy.
Nous avons navigué assez lentement et tranquillement jusqu'aux Bermudes. Mais quand l'équipage s'est aperçu que le navire faisait route au nord, il s'est mis un jour à grogner, depuis le déjeuner jusqu'après le dîner. Beaucoup d'hommes se sont alors rassemblés sur le gaillard d'avant, très insolents, en disant qu'ils n'iraient pas en Amérique du Nord.
J'avais remarqué qu'il y avait trois meneurs parmi eux. Il était indispensable d'arrêter la mutinerie par la force ouverte, puisqu'ils ne voulaient pas entendre raison. J'ai ordonné au maître canonnier de tenir quelques fusils chargés et de me passer deux sabres. J'en ai donné un au premier lieutenant, et je lui ai dit de me suivre sur le gaillard d'avant. J'avais laissé le général Steuben, l'épée à la main, sur le gaillard d'arrière, pour empêcher les mutins de s'en rendre maîtres.
Je suis allé droit, sabre levé, au plus épais des mutins, et j'ai dispersé les trois meneurs. Se voyant abandonnés par les autres, ils sont montés dans les haubans du mât de misaine. Mais quand ils ont vu qu'on m'apportait les fusils chargés, ils se sont rendus tous les trois. Je les ai fait mettre aux fers, et sans autre punition, tout le monde s'est calmé.
Nous avons essuyé pendant longtemps de très forts coups de vent de nord-ouest, avec des grains et une mer grosse. Mais nous sommes enfin arrivés dans la rivière de Portsmouth, dans le New Hampshire, le 2 décembre 1777. C'était le lieu de ma destination. J'y ai remis, selon les ordres, le navire et sa cargaison à M. de Francy.
Dès mon arrivée, j'ai écrit à l'honorable Congrès pour l'informer de l'importante cargaison que j'avais apportée. Je lui ai expliqué que j'étais venu avec la promesse et l'espoir d'avoir bientôt un commandement, puisque j'étais breveté capitaine dans la marine américaine. J'avais aussi la promesse d'être payé, dès mon arrivée, de la gratification de douze mille livres tournois pour avoir amené le navire. Mais je n'ai reçu aucune réponse à cette lettre, ni à celles que j'ai écrites ensuite de Boston, où j'ai passé l'hiver.
Ce silence m'a décidé à aller à York-Town. Arrivé là à la fin d'avril 1778, je me suis adressé au comité de la Marine. Je lui ai montré ma commission et ma correspondance avec M. Silas Deane, qui contenait sa promesse que je serais promu et bien récompensé. Mais aucune somme n'y était fixée, et le comité m'a dit n'en avoir reçu aucune nouvelle, bien que M. Deane m'eût dit qu'il en enverrait. Le comité a pourtant fait son rapport, et il a été résolu :
Au Congrès, le 9 mai 1778. Résolu : qu'une somme d'argent soit payée au capitaine Landais, et que le comité de la Marine soit chargé de proposer une récompense en argent proportionnée à ses services. Résolu : que le capitaine Landais soit maintenu comme capitaine dans la marine des États-Unis. Extrait du procès-verbal. (Signé) Charles Thomson, secrétaire.
Il ressort clairement de cette résolution que le Congrès voulait que la somme proportionnée à mes services, ou celle qui avait été convenue, me soit due à partir de sa date. En conséquence, les honorables Richard Henry Lee et Samuel Adams m'ont offert deux mille dollars. J'ai refusé cette somme, et réclamé la totalité des douze mille livres promises, soit deux mille quatre cents dollars espagnols.
Le Congrès a résolu :
Au Congrès, le 19 juin 1778. Résolu : que le capitaine Pierre Landais soit nommé au commandement de la nouvelle frégate appelée l'Alliance. Extrait du procès-verbal. (Signé) Charles Thomson, secrétaire.
J'ai reçu le même jour une lettre d'ordres, dont voici un extrait :
Comité de la Marine, le 19 juin 1778. Monsieur, le Congrès vous ayant nommé au commandement de la frégate l'Alliance, vous vous rendrez à Boston, etc. Nous sommes convenus de remettre l'examen de la gratification qui doit vous être faite jusqu'à ce que nous puissions, en consultant M. Silas Deane, juger convenablement quelle somme sera proportionnée à vos services. Nous sommes, Monsieur, vos obéissants serviteurs. (Signé) Richard Henry Lee, pour le comité de la Marine. À M. Pierre Landais.
J'avais déjà entendu parler de l'indiscipline de certains officiers de la marine. J'ai donc demandé une lettre recommandant au bureau de la Marine de Boston de nommer des officiers qui, à son avis, m'obéiraient. On me l'a donnée, et je l'ai transmise dès mon arrivée à l'honorable James Warren, président de ce bureau. Mais il m'a dit que les deux premiers lieutenants étaient déjà nommés, et à bord de la frégate l'Alliance à Salisbury, où elle avait été construite. Je me suis renseigné sur eux. On m'a dit qu'ils étaient les plus chicaniers du service, et qu'ils avaient déjà participé à faire casser l'un des plus habiles capitaines de la marine.
Je suis allé à Salisbury prendre le commandement de la frégate l'Alliance. Les deux lieutenants m'ont reçu avec une réticence visible, que leurs propos ont confirmée. Je n'en ai pourtant pas tenu compte, pensant qu'en les traitant bien je vaincrais leurs préventions contre moi.
Ils ont vite vu qu'ils ne pouvaient rien me reprocher sur mon exactitude ni mon activité. Ils ont alors essayé de me faire tomber dans leurs pièges. Ils ont feint d'avoir entre eux une querelle irréconciliable, et sont venus me voir l'un après l'autre pour me dire qu'ils ne pourraient jamais plus s'entendre. Ils me demandaient de congédier l'un des deux. Je leur ai répondu que le règlement de la marine me l'interdisait. Nous serions bientôt à Boston, où ils pourraient présenter leur demande au bureau de la Marine. S'ils ne pouvaient pas attendre jusque-là, ils pouvaient écrire au bureau pour exposer leur affaire et attendre sa réponse. Quand ils ont vu que j'avais percé leur manœuvre, ils n'en ont plus jamais dit un mot.
Quand nous sommes descendus avec la frégate devant Newburyport, le premier lieutenant est venu me demander la permission d'aller à Boston. Je lui ai répondu que je ne pouvais pas la lui accorder. Il n'y avait que deux lieutenants, et le navire se trouvait dans un lit étroit de la rivière. Il fallait l'y maintenir à flot en filant ou en virant les câbles à chaque changement de marée, selon le vent, sinon il s'échouerait. Il m'a répliqué qu'il se moquait bien que le navire s'échoue, et qu'il se passerait de ma permission pour aller à Boston. Il y est allé.
J'ai écrit le jour même au bureau de la Marine. Je lui ai dit que le premier lieutenant m'avait demandé la permission d'aller à Boston, et que je l'avais refusée, parce que le navire avait plus que jamais besoin de lui. Comme il insistait pour y aller, je demandais au bureau de lui envoyer sa permission s'il le jugeait bon. Je n'ai pas dit qu'il était déjà parti contre ma volonté, sachant que le bureau le saurait en le voyant là.
Or il se trouvait justement au bureau de la Marine quand celui-ci a reçu ma lettre. Le bureau pouvait donc voir clairement la désobéissance de cet officier. Pourtant, deux jours après, il m'a écrit, dans une lettre ouverte que l'officier m'a apportée lui-même, que je pouvais donner des permissions d'absence aux officiers chaque fois que je le jugerais bon.
J'ai vu par là qu'au lieu de punir ce lieutenant d'avoir quitté le navire et son service sans mon accord, le bureau le soutenait. Et il me chargeait d'une responsabilité qui m'attirerait de nouveaux ennuis : les officiers seraient mécontents chaque fois que le service m'obligerait à leur refuser une permission.
Nous avons amené la frégate l'Alliance à Boston au début d'août. Là, l'indiscipline des lieutenants a augmenté de jour en jour. Ils restaient rarement à bord la nuit, et le jour il n'y en avait presque jamais un sur le pont. Ils faisaient tout pour s'opposer à mes ordres et saboter le service.
Un jour, le premier lieutenant est venu à la tête des matelots, parmi lesquels il y avait beaucoup d'Anglais. Ils me demandaient qu'on leur donne leur ration en rhum pur, au lieu du grog comme d'habitude. Je lui ai répondu que ce n'était pas possible, à cause du danger. Après avoir bu leur rhum, les hommes boiraient de l'eau pour étancher leur soif, et cela leur donnerait des coliques, des diarrhées et la dysenterie. Mais il a insisté avec les matelots, en disant qu'il faisait froid. J'ai fait lire par mon secrétaire, sur le gaillard d'arrière, un article du règlement anglais de la marine qui l'interdit ; j'avais ordre de suivre ce règlement. Pourtant, quand j'étais absent, les officiers ordonnaient au commis aux vivres de donner du rhum pur aux hommes. Ils faisaient ce genre de choses pour amadouer l'équipage et l'éloigner de moi. On a fait courir le bruit en ville que je traitais très mal les matelots, pour empêcher d'autres hommes de s'engager.
Le bureau de la Marine m'a ordonné de préparer la frégate, dans le plus grand secret, pour recevoir le marquis de La Fayette et sa suite, composée de neuf gentilshommes et de leurs domestiques, afin de les conduire en France.
La soute à pain avait été construite, avant que je prenne le commandement et sur les instructions du premier lieutenant, deux fois plus grande qu'il ne fallait. J'ai fait prendre trois pieds et demi de chaque côté pour faire une galerie tout autour, comme il y en avait tout autour de l'intérieur du navire. Ainsi, en cas de combat, le passage serait dégagé, et le charpentier pourrait facilement boucher les trous de boulets sous la ligne de flottaison. Outre cet avantage, et celui de garder le pain plus au sec, cela donnait la place de mettre six lits pour les passagers.
Pour que le pain reste bien calé dans la soute, malgré les changements d'amures et les mouvements du navire, qu'il se conserve mieux et qu'il y ait assez de place, j'ai ordonné au premier lieutenant, en descendant à terre, de faire ranger les biscuits un par un. De cette façon, ils ne prendraient que les deux tiers de la place qu'ils occuperaient jetés en vrac. Mais au lieu d'exécuter mon ordre, il a fait vider les sacs de pain dans la soute par deux hommes, aussi vite qu'ils pouvaient.
Quand je suis revenu à bord, je les ai trouvés à ce travail, en sa présence. Je lui ai dit qu'il était bien étrange que, chaque fois que je lui ordonnais formellement de faire une chose d'une façon, il la fasse toujours faire au contraire. Il m'a répondu que ranger le pain n'était pas son affaire. Je lui ai dit que son affaire était de transmettre les ordres que je lui donnais quand j'allais à terre, pour qu'ils soient exécutés. Il a répondu qu'il n'avait jamais entendu parler de ranger le pain, et que je n'avais qu'à charger quelqu'un d'autre de le faire, car lui ne pouvait pas l'ordonner.
Il m'a dit aussi que les officiers voulaient un poêle dans le carré. Je lui ai répondu qu'il y faisait toujours assez chaud sans poêle. Il n'a rien dit de plus. Mais les trois lieutenants du navire (il en était venu un troisième), avec le capitaine et le lieutenant d'infanterie de marine, ont tous quitté le navire ensemble.
Je suis allé au bureau de la Marine. M. Warren était dans sa ferme de Plymouth, M. Deshon [?] à New London pour armer la frégate Confederacy, et il n'y avait là que M. Vernon. Je lui ai raconté toute l'indiscipline des officiers, lui ai dit qu'il était impossible de faire le service avec eux, et qu'ils avaient quitté le navire. Il m'a dit que je pouvais compter avoir de nouveaux officiers avant d'appareiller. Mais il n'y en avait pas à Boston pour les remplacer à bord en attendant, et ils sont revenus après quatre jours d'absence.
Le capitaine d'infanterie de marine m'a dit que lui et tous les autres officiers étaient convenus que, si jamais je mettais l'un d'eux aux arrêts, tous partiraient. J'en ai de nouveau informé le bureau de la Marine : une telle résolution m'ôtait tout moyen de correction, et donc tout espoir d'amélioration. M. Vernon m'a répété ses promesses, en disant que ces officiers ne partiraient pas avec le navire.
Le capitaine Barry m'a dit, d'un air de confidence, que mes officiers et tous les capitaines avaient écrit une pétition à l'Amirauté ou au Congrès (je ne me rappelle plus lequel) contre mon commandement de l'Alliance. Ils n'avaient pourtant aucune autre raison à donner contre moi que celle-ci : j'étais français. Il a ajouté qu'il ne la signerait pas, car le Congrès savait ce qu'il faisait quand il m'avait donné ce commandement. Cette dernière partie était fausse, car il l'a signée l'un des premiers, comme on le verra plus loin.
La frégate l'Alliance étant presque prête, j'ai écrit au comité de la Marine à Philadelphie, où il s'était installé avec le Congrès. M. Silas Deane y était depuis quelque temps. Le comité avait donc eu l'occasion, comme il le souhaitait, de l'interroger sur l'arrangement conclu entre lui et moi avec l'accord du docteur Franklin, à propos des douze mille livres promises à mon arrivée en Amérique pour avoir amené le navire le Flamand, ce que j'avais fait. Je ne doutais pas que M. Deane confirmerait mon droit. Je priais donc le Congrès, qui n'attendait que ce rapport pour me payer, d'ordonner que cette somme me soit versée en France, où j'avais ordre d'aller avec l'Alliance. Je n'ai reçu aucune réponse.
Il manquait beaucoup d'hommes à l'équipage de l'Alliance. Les autres navires de guerre de Boston ont donné vingt hommes pour le compléter. J'avais en outre trente Français malades, laissés là par l'escadre de l'amiral comte d'Estaing, pour m'aider à conduire la frégate en France. On m'avait dit que j'y trouverais assez de marins américains sortant des prisons anglaises pour compléter l'équipage.
Avant que la frégate descende en rade de Nantasket, j'ai demandé au bureau de la Marine de tenir sa promesse de me donner de nouveaux officiers, car ceux que j'avais devenaient pires chaque jour. On m'a répondu que les miens iraient mieux une fois sortis de Boston, et qu'on n'en avait pas d'autres. Le bureau a pourtant écrit une lettre pour recommander à ces officiers de bien se conduire, puisque le marquis de La Fayette, qui serait à bord, pourrait remarquer tout manquement.
Le marquis de La Fayette et les autres gentilshommes français étant à bord, et tout étant prêt, je suis allé au bureau de la Marine prendre mes ordres d'appareillage. On m'y a dit qu'il courait un bruit : environ quatre-vingts matelots anglais du vaisseau de guerre anglais le Somerset, perdu sur le cap Cod, se trouvaient à bord de la frégate l'Alliance. Ils s'y seraient engagés avec le projet de se soulever contre les Américains et les Français du bord, pour se rendre maîtres de la frégate et l'emmener à New York.
Je suis allé avec M. Vernon à la prison d'où venait ce bruit, pour en savoir plus. Mais l'homme qui l'avait répandu comme une vérité certaine avait été libéré la veille, et on ne le trouvait nulle part. Le bureau de la Marine m'a tout de même ordonné d'appareiller, en faisant bonne garde pour empêcher un tel événement.
On remarquera sous quels sinistres auspices je devais partir. Je n'avais pas d'officiers qui voulaient m'obéir. Il y avait apparemment un complot à bord. Et je n'avais pas vingt Américains de naissance dans l'équipage pour m'aider à le prévenir ou à m'y opposer.
Je suis monté à bord, et nous avons appareillé le 14 janvier 1779, en compagnie de la frégate Deane, dont nous nous sommes séparés le 16.
Le 20, nous avions eu pendant trois jours des vents forts et très variables et une mer grosse. Tout le gréement était neuf et gelé quand nous étions sortis de Boston. Il s'était tellement détendu que seuls les faux étais tenaient encore debout les bas-mâts. Sept cadènes des haubans du grand mât et du mât de misaine avaient cédé, bien qu'on eût amené les mâts et les vergues de perroquet. Le grand mât de hune est tombé par-dessus bord pendant la nuit. Une lame énorme est venue à bord et a tenu le navire couché sur le flanc pendant environ une minute. Elle a emporté la pinasse, ainsi que des mâts et des vergues de rechange rangés sur les baux. Tout l'équipage a abandonné le pont pour aller se cacher dans l'entrepont, où l'on a trouvé un homme mort étouffé. Le 24, le mauvais temps et la grosse mer continuelle nous en ayant empêchés jusque-là, nous avons gréé et hissé un autre grand mât de hune. Après quoi nous avons tout remis en état du mieux possible.
Le 1er février, à 3 heures du matin, l'un des seconds maîtres est venu m'avertir. Il avait entendu parler cette nuit-là d'une conspiration : une partie de l'équipage voulait nous prendre la frégate et l'emmener en Angleterre, mais ne comptait le faire qu'une fois arrivée sur les fonds de sonde. Comme il ne connaissait que peu d'entre eux et n'avait entendu que des propos vagues, je lui ai dit de rester attentif. Il devait se tenir, lui ou un autre qui comprenait leur irlandais, à l'endroit d'où, disait-il, il entendait tout ce qu'ils disaient : le poste de l'infanterie de marine, où ils se réunissaient pour préparer leur plan. Il devait me faire savoir au plus vite tout ce qu'il entendrait.
J'ai dit aussi au premier lieutenant de veiller de son côté, et de n'en parler à personne sauf au capitaine d'infanterie de marine. Celui-ci ne devait placer aux coffres d'armes et aux autres postes importants que des sentinelles dont il était sûr. Ces officiers étant très ponctuels dans leur service, et le danger n'étant pas immédiat, j'ai jugé inutile d'en informer le marquis de La Fayette, ce qui aurait pu l'inquiéter, jusqu'à ce que cela devienne pressant.
La nuit suivante, le même second maître est venu me dire qu'il avait entendu les conjurés convenir d'exécuter leur plan la nuit d'après, à une heure du matin, car il n'y aurait alors debout que les hommes de quart sur le pont.
Dès le jour levé, je suis allé dans la chambre qu'occupait le marquis de La Fayette. Je l'ai réveillé, je l'ai mis au courant du complot en cours, et je l'ai prié d'en informer les autres gentilshommes français, tout en gardant encore le secret. Je suis allé donner les ordres nécessaires pour empêcher les mutins de réussir.
J'ai fait venir le premier lieutenant. Je lui ai dit d'aller dans le carré avec quelques hommes sûrs, et de passer, par les sabords arrière du carré jusqu'aux fenêtres de la chambre, les lances, fusils, baïonnettes, pistolets, sabres et cartouches qui s'y trouvaient ; j'aurais quelqu'un pour les recevoir. Ce fut fait en un instant. Les baïonnettes furent fixées aux fusils, qui étaient chargés, et il y avait assez de pistolets.
J'ai agi ainsi pour une raison simple. Si nous avions sorti les armes des coffres du gaillard d'arrière, les mutins s'en seraient aperçus. Ils auraient pu se ruer sur nous tous ensemble, ou pointer les deux canons de neuf du gaillard d'avant, qui étaient chargés, avant qu'un seul fusil soit chargé. Ils auraient pu aussi s'emparer facilement de deux faisceaux de piques rangés dans les filets du gaillard d'arrière.
Ainsi préparés, nous pouvions attendre l'événement avec calme. L'officier d'infanterie de marine de garde sur le gaillard d'arrière avait ordre de frapper du pied sur le pont s'il voyait un mouvement inhabituel. C'était le signal pour vingt hommes, qui étaient dans la chambre, de monter tous ensemble en armes sur le gaillard d'arrière.
Pendant que nous étions à table, le second maître est venu en hâte me dire que les conjurés étaient rassemblés, et qu'ils allaient agir pendant notre dîner. Je lui ai demandé s'il connaissait les meneurs. Il m'a dit que oui.
J'ai prié le marquis de La Fayette de dire à huit des gentilshommes français de s'armer de fusils, etc., et de monter sur le gaillard d'arrière. Le marquis l'a fait, et s'est mis à leur tête. J'ai demandé au colonel Duplessis [Mauduit du Plessis] de prendre la tête de tous les domestiques. J'ai fait venir le reste des matelots français, et tous devaient rester dans la chambre et surveiller le pont. Ils devaient empêcher les mutins de pointer les canons du pont vers la chambre, et tirer sur eux s'ils essayaient.
Je suis monté sur le gaillard d'arrière avec le marquis de La Fayette et les huit gentilshommes. Je leur ai montré les deux coffres d'armes et les deux faisceaux de piques, et j'ai prié le marquis de les faire bien garder. Il devait veiller à ce que personne ne touche aux deux canons du gaillard d'avant, et empêcher quiconque de monter dans les hunes, où il y avait des armes et des munitions. J'ai dit au premier lieutenant de surveiller le pont, et j'en ai envoyé un autre dans l'entrepont pour empêcher tout groupe de matelots de se rassembler.
J'ai fait venir l'armurier et lui ai dit d'apporter des menottes et des clavettes dans la chambre. J'y suis allé, et j'y ai trouvé le second maître. Je lui ai demandé qui étaient les meneurs. Il m'a nommé :
J'ai fait venir le premier, je lui ai fait mettre les menottes et je l'ai fait enfermer dans la bouteille de tribord, sous la garde d'un Français. Le deuxième a été enfermé de même dans la bouteille de bâbord, et le troisième, de la même façon, dans ma chambre à coucher. Une fois ces trois hommes bien gardés et séparés, j'ai envoyé huit Français, sous le commandement d'un officier, relever les officiers sur le gaillard d'arrière. Puis j'ai prié le marquis de La Fayette, les gentilshommes français, les officiers du navire et ceux de l'infanterie de marine de se réunir dans la chambre pour former un conseil d'enquête.
On a d'abord amené le capitaine d'armes, mais il n'a rien voulu avouer, et on l'a remis où il était. On a ensuite amené le sergent d'infanterie de marine. Il n'a rien voulu avouer devant le conseil. Mais il a dit au colonel Duplessis, qui l'accompagnait pour le faire enfermer dans le carré, que si le conseil lui laissait la vie sauve, il révélerait tout le complot.
On a amené le second maître canonnier, qui a avoué le complot. Il a dit que le capitaine d'armes était le principal meneur, et qu'il l'avait préparé à Boston, où il était chargé d'enrôler l'équipage. Ils étaient environ quatre-vingts à s'être entendus pour exécuter cet horrible complot. Ils avaient décidé de massacrer presque tout le monde, sauf le marquis de La Fayette, dont ils voulaient épargner la vie, en espérant une récompense du gouvernement anglais pour sa capture. Il a nommé quelques complices, qu'on a aussitôt mis aux fers. On l'a fait descendre dans le carré, où il a été gardé.
On a ramené le sergent. Il a lui aussi accusé le capitaine d'armes, disant qu'il avait été l'instigateur du complot quand il enrôlait les hommes à Boston. Le plan était de prendre le navire dès sa sortie de Boston et de l'emmener à New York. Mais la présence de la frégate Deane et le mauvais temps les en avaient empêchés.
Pour exécuter leur plan, voici ce qu'ils avaient convenu :
Nous avons mis trente-huit hommes aux fers, dont la plupart ont avoué le complot. Mais le capitaine d'armes, bien qu'accusé par tous les autres, n'a jamais rien avoué. Les plus coupables étaient aux fers, dans un poste fermé de l'entrepont, bien gardés par des Français. Il y avait une bonne garde sur le gaillard d'arrière. Le marquis de La Fayette, les gentilshommes français et leurs domestiques, ainsi que tous les officiers du navire, montaient la garde jour et nuit à tour de rôle. Nous avons alors clos le conseil d'enquête, car il fallait un vrai conseil de guerre pour aller plus loin contre les coupables, et nous avons poursuivi notre traversée.
J'ai tenu à raconter cette affaire en détail, aussi brièvement que possible, pour deux raisons. D'abord, elle a été rapportée autrement dans les journaux de Paris. Ensuite, je pense avoir employé la méthode infaillible pour découvrir un complot dans un équipage, et elle ne manquera jamais son effet en pareil cas. Au contraire, si l'on avait enfermé les trois meneurs ensemble, il aurait été plus difficile de leur faire avouer la vérité.
Le 4, nous avons aperçu et rejoint deux navires suédois, un trois-mâts et un senau, qui venaient en dernier lieu de Mount's Bay, en Angleterre, où ils avaient pris leur cargaison. J'ai ordonné aux deux capitaines d'apporter leurs papiers à bord pour examen, mais ils n'en ont apporté qu'une partie. J'ai demandé l'avis des officiers. Ils m'ont dit que ces navires leur paraissaient être des biens anglais, et qu'ils conseillaient de les conduire en France pour examen. J'ai mis un équipage à bord de chacun et leur ai ordonné de gagner le premier port qu'ils pourraient. Mais seul le trois-mâts est arrivé à Morlaix. Le senau a été rencontré par un corsaire anglais, qui l'a emmené en Angleterre.
Nous sommes arrivés à Brest le 6 février, où le marquis de La Fayette et les gentilshommes français ont débarqué le jour même.
Une heure après que le marquis de La Fayette fut descendu à terre, les officiers, avec qui je n'avais pas échangé un mot de toute la traversée, se sont réunis. Voyant qu'il ne restait plus d'autre témoin de leur conduite que moi, ils sont venus tous ensemble dans la chambre. Ils m'ont dit qu'ils venaient me demander d'écrire au docteur Franklin pour qu'il leur envoie de l'argent. Je leur ai répondu que je ne le pouvais pas. Mais s'ils écrivaient tous ensemble au docteur pour lui exposer leur besoin d'argent, j'enverrais quelqu'un le lui porter ; ce serait la meilleure façon de l'obtenir. Ils m'ont demandé leur congé. Je leur ai répondu que je ne pouvais pas le leur donner. Certains ont dit qu'ils ne resteraient pas à bord si je ne leur procurais pas d'argent, et ils sont tous repartis en grognant.
Le lendemain, j'ai envoyé le docteur Windship, chirurgien-major du navire, à Paris, pour porter au docteur Franklin les paquets que j'avais pour lui. Je lui ai écrit, par la même occasion :
Je lui demandais ses ordres en général, et en particulier au sujet des mutins et de la réparation du navire. J'ai écrit aussi à M. Schweighauser, agent [américain] à Nantes, en lui envoyant les mêmes copies, et lui ai demandé ses ordres sur ces questions.
Quelques jours après, M. de Grognard, ingénieur en chef de la marine française, est venu à bord le jour même de son arrivée de Paris. Il m'a dit que si j'écrivais à M. de Sartine pour lui demander la récompense que j'attendais pour mes services passés, il savait de bonne source que je l'obtiendrais. Je lui ai répondu que je ne le pouvais pas, étant alors au service d'un autre pays. Il a relevé le plan de deux affûts à glissière que j'avais fait faire pour les canons de retraite de la chambre, a admiré le travail du charpentier du navire, et il est reparti.
Dans sa réponse du 16 et les suivantes, le docteur Franklin m'a fait part de toutes les difficultés qu'il rencontrait pour faire juger les conspirateurs ou les faire mettre à terre, et pour faire admettre la frégate dans le port pour y être réparée, etc. Il m'a ordonné de réparer le navire le plus tôt possible, mais sans m'en donner aucun moyen.
De son côté, M. Schweighauser a donné l'ordre formel à M. Cottentin [Bérubé de Costentin ?], agent à Brest, de n'accorder à l'Alliance rien d'autre que les vivres quotidiens de l'équipage. Je n'ai même pas pu obtenir de vieille toile pour garnir le gréement.
Le docteur Franklin savait, par toutes mes lettres, que je ne pouvais pas réparer le navire, puisqu'on m'en refusait tous les moyens. Il m'a pourtant écrit d'armer le navire et de donner rendez-vous à quinze navires américains, richement chargés d'articles nécessaires au Congrès, pour les escorter jusqu'en Amérique. Je ne pouvais pas le faire sans avoir obtenu de quoi réparer le navire.
Il voulait que je lui demande d'aller à Lorient, je pense, où se trouvait le capitaine Jones. Il le laissait entendre dans l'une de ses lettres, en disant : « C'est à vous et à M. Schweighauser de juger s'ils [les cadènes de fer des haubans] seraient mieux faits à Lorient. Je ne cite ce dernier port que parce que je sais qu'on y équipe souvent de grands vaisseaux de la Compagnie des Indes. »
Dans l'ensemble, il apparaît que Son Excellence Benjamin Franklin n'a jamais eu l'intention que l'Alliance escorte les navires américains jusqu'en Amérique. Dès le début, il s'est arrangé pour la retenir jusqu'au départ de ces navires, afin de la joindre au navire du capitaine Jones, qu'on armait à Lorient. Et il s'est joué de l'honorable John Adams comme des autres, comme on peut le voir par le certificat suivant et par la suite :
Je certifie que le 8 mars 1779 je suis parti de Paris pour Nantes, comptant y trouver la frégate l'Alliance et passer en Amérique à son bord. Arrivé à Nantes, j'ai appris de l'agent américain que l'Alliance était encore à Brest, et, par une lettre du capitaine Landais, qu'on ne savait pas combien de temps elle y resterait. J'ai alors décidé de me rendre à Brest pour aider, si je le pouvais, à la faire partir.
À mon arrivée, il y avait à bord trente-huit prisonniers, accusés d'avoir pris part à une mutinerie ou conspiration pendant la traversée depuis Boston. Le capitaine Landais n'avait pas pu obtenir la permission de les mettre à terre, ce qu'il jugeait nécessaire avant de pouvoir reprendre la mer en sécurité.
La frégate avait besoin de fournitures et de réparations. Il ne pouvait les obtenir tant que quelqu'un ne se porterait pas garant de leur paiement, ce que M. Cottentin refusait de faire sans ordres du ministre américain à la Cour ou de l'agent américain à Nantes. À mon arrivée, M. Cottentin m'a dit qu'il venait de recevoir de M. Schweighauser l'ordre de prendre mon avis. Il l'a pris et s'est engagé pour ce qu'il fallait. Après une démarche du capitaine Landais et de moi-même auprès de l'intendant, puis une autre de moi par écrit, les prisonniers ont été autorisés à être mis à terre, et les fournitures et les réparations ont été procurées.
Certifié à la demande du capitaine Landais, à Paris, le [?] mars 1780. (Copie signée) John Adams.
Vues n° 15 à 21 du scan.
J'avais écrit à Son Excellence Benjamin Franklin qu'il ne restait plus à bord de l'Alliance que 150 hommes en tout. Parmi eux, il y avait au moins une quarantaine de conspirateurs, et les trois quarts du reste des matelots étaient des Anglais de naissance. Il m'a répondu qu'il était fâché que j'aie si peu d'hommes, mais on n'a rien fait pour m'en procurer. C'était pourtant facile : il savait qu'on attendait à Nantes un navire parlementaire ramenant des Américains libérés des prisons.
J'ai reçu une lettre de M. Schweighauser. Il m'annonçait qu'un parlementaire anglais était arrivé dans la rivière de Nantes avec quatre-vingt-dix Américains à bord. Il m'ordonnait de prendre à bord de l'Alliance le même nombre de prisonniers anglais, sur le navire de garde, et de les conduire à Nantes [pour l'échange].
Pendant notre séjour en rade de Brest, les officiers se sont conduits plus mal que jamais. Ils allaient à terre quand ils voulaient, sans me prévenir, sachant que je n'osais pas en mettre un aux arrêts, puisque tous partiraient. Le maître d'équipage ne valait pas mieux. Je lui ai dit trois jours de suite de dégager les câbles des écubiers ; il ne l'a jamais fait, et m'a demandé son congé.
Au moment d'appareiller, le chirurgien, sur le conseil du premier lieutenant, a pris le cotre du navire avec sept hommes, et il est resté trois jours absent sans que je sache ce qu'était devenue l'embarcation. Elle est enfin revenue. J'ai pris à bord les prisonniers anglais et j'ai appareillé de Brest pour Nantes le 11 avril.
Le 18, nous étions devant l'embouchure de la rivière de Nantes. Les officiers m'ont dit que nous allions nous échouer sur un banc de sable, et que le pilote côtier français ne connaissait pas l'entrée de la rivière. Certains m'ont dit qu'ils y étaient venus l'année précédente, que le chenal passait à l'ouest du rocher appelé le Grand Charpentier, et voulaient que je prenne ce chemin.
Mais j'ai mis en panne et attendu un bateau-pilote de la rivière. Le pilote qui en est venu a dit que l'autre pilote avait raison : si j'avais pris le chemin que voulaient les officiers, la frégate aurait été vite perdue.
Le nouveau pilote m'a dit de faire toute la voile possible. Le maître était monté sur le pont sous prétexte de vérifier que les câbles étaient clairs. J'ai dit au second lieutenant, qui était de quart, de faire établir toute la voile. Il a posé le porte-voix, s'est moqué de moi et a dit qu'il ne le ferait pas, puisqu'il y avait un pilote à bord. J'ai ordonné aux deux autres lieutenants, l'un après l'autre, de faire établir les voiles, mais ils n'ont pas voulu en donner l'ordre. J'ai pris moi-même le porte-voix, car nous étions tout près des rochers. Nous sommes arrivés sains et saufs, malgré mes officiers, en remontant la rivière jusqu'à Mindin [?], où nous avons mouillé avant la nuit.
Pendant la traversée de Brest à Nantes, le chirurgien est venu me rapporter un propos. Le premier lieutenant et le capitaine d'infanterie de marine racontaient dans le carré, devant tout le monde, que pendant notre séjour [à Brest] le capitaine du port leur avait dit que j'étais un paysan, et qu'il se demandait comment le Congrès m'avait confié le commandement de l'Alliance, etc.
À Nantes, j'ai fait répéter la même chose au chirurgien devant l'honorable John Adams. Et j'ai écrit à M. de Thévenard, à Lorient. Il était capitaine du port de Brest quand nous y étions, mais il avait été promu depuis et nommé commandant du port de Lorient, où il est resté depuis. Je lui ai rapporté le bruit qui courait à bord de l'Alliance comme venant de lui, et que je ne croyais pas. Je l'ai pourtant prié, par faveur, de me répondre par écrit à ce sujet. Il l'a fait dans une lettre ouverte, glissée dans une autre adressée à l'honorable John Adams :
Lorient, le 23 [?] avril 1779. Voici ci-joint, Monsieur et ancien ami, le témoignage que me dictent mes sentiments pour vous. Chacun sait qu'on ne doit pas donner ce titre à ceux qu'on n'aime ni n'estime. S'il en était ainsi pour moi, je ne vous accorderais pas ce titre que vous m'avez accordé depuis tant d'années. Voilà une bonne assurance, et dans la meilleure forme de ma façon de penser, à votre sujet, et de l'attachement que je vous ai voué. Je suis, Monsieur et ancien ami, votre très humble et très obéissant serviteur. (Signé) A. Thévenard. P.-S. Cette lettre vous sera transmise par M. John Adams, à qui je l'ai adressée.
M. Thévenard avait aussi écrit à ce sujet à l'honorable John Adams. Cela prouvait assez que son opinion sur moi ne s'accordait pas avec ce que le premier lieutenant et le capitaine d'infanterie de marine lui prêtaient. Et même si c'eût été le cas, cela aurait prouvé leur indiscipline et leur animosité, puisqu'ils répandaient un propos qui aurait pu venir d'un ennemi.
À Nantes, M. Jonathan Williams m'a invité chez lui à un splendide dîner. Après quoi il m'a pris à part et m'a dit qu'il avait des marchandises à envoyer en Amérique. Comme la frégate l'Alliance y allait, il serait heureux que je les laisse charger à son bord. Il a ajouté que ce n'était pas pour économiser le fret, car il me le paierait.
Je lui ai répondu que c'était très généreux de sa part, et qu'en retour je lui montrerais mon désintéressement : il n'avait qu'à écrire au docteur Franklin pour qu'il m'envoie l'ordre de le faire. J'obéirais, sans autre but que de lui rendre service. Il a dit qu'il ne le souhaitait pas.
Le lendemain, son oncle, John Williams, m'a dit que les marchandises que son neveu voulait me faire prendre sur l'Alliance n'étaient pas à lui. C'était une quantité de rouleaux de toile appartenant au premier lieutenant de l'Alliance. J'en ai été frappé, et j'ai soupçonné aussitôt un plan concerté pour me corrompre, puis me faire déclarer coupable.
J'ai eu vingt des Américains arrivés par le parlementaire. Ils ont préféré s'engager sur l'Alliance pour quarante livres d'avance plutôt que sur le Bonhomme Richard pour cent vingt livres. Je les aurais eus tous si les armateurs de ce navire ne les avaient fait engager avant mon arrivée dans la rivière de Nantes.
Son Excellence Benjamin Franklin m'a écrit une lettre datée du 24 avril 1779, où il disait :
Les navires américains que je vous avais d'abord proposé d'escorter jusqu'en Amérique sont tous partis, et le retour de l'Alliance là-bas ne paraît plus nécessaire avant qu'elle ait fait une croisière. Dans ces vues, mes ordres sont maintenant que vous alliez d'abord à Lorient, où vous recevrez votre complément d'hommes et tout ce qui peut être nécessaire à votre croisière, et où vous trouverez les nouveaux ordres que je prépare pour vous.
On disait que les navires américains étaient encore à l'île d'Aix, attendant une escorte. Mais ils sont partis pour l'Amérique sans escorte, et la plupart ont été pris pendant la traversée.
Ils n'étaient pas les seuls déçus dans leur attente. L'honorable John Adams était resté quelque temps à bord de l'Alliance, en espérant passer directement en Amérique. Par ce changement de destination, il a vu qu'on s'était joué de lui (comme Son Excellence me l'avait écrit deux mois plus tôt à propos de son passage). Et il m'a paru que la détention de l'Alliance à Brest avait servi à donner le temps d'armer le Bonhomme Richard, et à faire partir les navires américains sans l'escorte de l'Alliance.
J'ai reçu la lettre suivante :
24 [?] avril 1779. Monsieur, le porteur, M. Hezekiah Ford, qui est depuis quelque temps au service des États-Unis et toujours zélé ami de la cause de la liberté, est sur le point de retourner en Amérique. Si vous pouvez commodément le recevoir comme passager sur votre navire quand vous y retournerez, vous m'obligerez. Votre très obéissant et très humble serviteur, (Signé) B. Franklin.
Le porteur, qui était bien la personne nommée, était un homme maladif qui, selon toute apparence, ne pouvait plus vivre bien longtemps. J'ai été surpris, et je n'ai jamais pu comprendre la politique de Son Excellence. Pourquoi faire voyager ce monsieur, dans l'état où il était, avec une lettre si encourageante, quatre cents milles à la hâte et à grands frais, pour venir prendre passage sur l'Alliance à Nantes ? Il devait bien savoir qu'il m'avait donné, la veille de la date de cette lettre, un ordre qui rendait le retour de l'Alliance en Amérique très lointain. Ce monsieur aurait pu rejoindre les navires américains à l'île d'Aix.
Le lundi 10 mai 1779, le vent étant favorable, j'ai appareillé de la rivière de Nantes. L'après-midi, le vent ayant tourné à l'ouest, le pilote côtier a jugé bon de faire louvoyer le navire entre Belle-Île et les rochers qui la séparent du continent. Il m'a dit de mettre tout le monde à la manœuvre et de commander moi-même, car il ne pouvait pas se faire comprendre des officiers. Je l'ai fait.
Mais le maître, jaloux de me voir prendre le commandement, et pour m'en empêcher, devançait le bon moment en virant de bord : il donnait trop tôt l'ordre de haler la grand-voile. Le navire manquait alors son virement et a été tout près de se perdre sur les rochers. Il a recommencé plusieurs fois. Le pilote a frappé du pied sur le pont en disant que cet homme voulait faire perdre le navire. Conscient du danger, et pour l'éviter, j'ai dit au pilote de renoncer et de faire le tour de Belle-Île, ce que nous avons fait. Le 11, nous avons mouillé à l'île de Groix, et le 12 nous sommes entrés dans le port de Lorient.
À terre, M. Le Ray de Chaumont m'a transmis la lettre suivante :
Passy, le 28 avril 1779. Monsieur, une fois arrivé à Lorient, conformément aux ordres que je vous ai envoyés à Nantes, vous rejoindrez le capitaine Jones, vous vous placerez, vous et votre navire, sous son commandement comme votre officier supérieur, vous partirez avec lui pour la croisière qu'il va faire, et vous obéirez à ses ordres jusqu'à votre retour en France. Je vous souhaite de tout cœur le succès, en profit comme en honneur, et suis avec une grande estime, Monsieur, votre très obéissant et très humble serviteur. (Copie signée) B. Franklin.
L'honorable John Adams, qui était resté à bord de l'Alliance en comptant toujours aller en Amérique avec elle, a vu ces ordres. Il a paru convaincu que Son Excellence Benjamin Franklin s'était joué de lui tout ce temps. Exaspéré, il s'est récrié très haut contre lui, parce qu'il gardait cette frégate en Europe pour servir ses propres vues, alors qu'on en avait tant besoin en Amérique. Et parce qu'on avait manqué, en la retenant à Brest, le service si important d'escorter les navires américains.
Pour ma part, Son Excellence m'avait déjà donné assez de raisons de diminuer beaucoup la haute opinion que j'avais conçue de lui. À Brest, je lui avais écrit que la gratification de douze mille livres ne m'avait pas été payée en Amérique. C'était la somme que M. Silas Deane m'avait promise, avec son accord, pour avoir conduit le navire le Flamand en Amérique. J'ajoutais qu'avant de partir de là-bas, j'avais écrit au Congrès pour le prier de me la faire payer en France, une fois que M. Deane lui aurait confirmé qu'elle m'était réellement due. Je comptais que Franklin avait reçu, ou recevrait bientôt, l'ordre de me la payer.
Dans sa première réponse, il a nié connaître cette affaire. Je lui ai écrit de nouveau en détail sur cet arrangement. Son Excellence m'a alors fait une seconde réponse, où il disait « qu'il ne doutait pas que M. Deane la lui avait communiquée, et qu'il avait pu l'approuver ». Mais il était d'avis que tout accord conclu par M. Deane devait être honorablement respecté, et il ne doutait pas que le Congrès, une fois informé des circonstances, ferait ce qui était juste et convenable.
J'en ai conclu qu'il s'en souvenait aussi bien que moi, mais qu'il ne voulait pas l'avouer, pour retarder ce paiement le plus possible. Ce qui semble le confirmer, c'est que le Congrès a résolu le 15 mars 1779 que cette somme me serait payée en France, et que le docteur Franklin serait chargé de me la payer. M. Silas Deane était depuis longtemps, et encore, à Philadelphie, et le Congrès connaissait ma demande. Franklin a dû l'apprendre avant la fin de mai 1779, soit par lettre, soit par les recueils imprimés des résolutions du Congrès qu'on lui transmettait. Il ne me l'a jamais avoué, bien que je lui en aie parlé plusieurs fois, et je suis resté en France jusqu'en juillet 1780.
On peut donc soupçonner que l'une de ses raisons pour me retenir là, et pour faire tout ce qu'il a fait ensuite contre moi, était de m'empêcher de revenir en Amérique. Ainsi je n'apprendrais pas cette résolution, et il pourrait garder cette somme. La lettre de Son Excellence au sujet de M. Hezekiah Ford confirme, à mon avis, sa conduite maladroite et déplacée, dont j'ai eu trop de preuves, comme on le verra.
Je voulais convaincre plus complètement encore l'honorable John Adams que ce que le premier lieutenant avait dit contre ma réputation était une calomnie. J'ai donc demandé au lieutenant de venir devant lui. Je lui ai dit que, outre son indiscipline en tout, on m'avait rapporté qu'il avait tenu contre moi des propos à bord. Il fallait prouver qu'ils étaient vrais ou faux, et l'occasion était belle de le savoir.
Je suis donc allé avec lui devant le commandant [du port], et j'ai demandé au lieutenant s'il connaissait le commandant. Il a répondu que non, et le commandant a dit qu'il n'avait jamais vu cet homme. J'ai expliqué au lieutenant que ce monsieur s'appelait M. Thévenard : c'était lui le capitaine du port de Brest pendant notre séjour, celui qui, disait-il, lui avait tenu des propos contre moi.
Je ne sais pas quels encouragements le capitaine Jones donnait aux officiers de l'Alliance. Mais il les recevait chaque jour à sa table, et leur indiscipline a aussitôt augmenté.
Le navire appelé le Bonhomme Richard, qu'il armait, n'était qu'un commandement bien précaire, car ses armateurs pouvaient à tout moment changer sa destination ou son capitaine. L'Alliance, au contraire, était une belle et assez bonne frégate, dont il ne pouvait dédaigner le commandement, et qui méritait qu'il s'y intéresse. On m'a dit qu'il entretenait une correspondance, depuis la première arrivée de la frégate en France, avec le capitaine d'infanterie de marine du bord, qu'il avait fait nommer officier dans la marine américaine quelque temps auparavant. J'ai toujours soupçonné que c'était pour servir les intérêts du capitaine Jones parmi mes officiers, à mon détriment.
D'un autre côté, un lieutenant de la marine américaine qui avait connu le capitaine Jones en Amérique, et servi sous ses ordres, m'a fait de lui un portrait très défavorable.
J'avais appris tout cela. Je voyais croître l'indiscipline de mes officiers, et leurs inventions contre ma réputation, que le capitaine Jones pourrait amplifier et soutenir s'il le jugeait nécessaire pour arriver à ses fins. Je n'avais pas à bord un seul homme sur la parole de qui je puisse compter. J'avais déjà des preuves des façons d'agir de Son Excellence Benjamin Franklin, le seul à qui je pouvais demander justice.
Ayant bien réfléchi à ma terrible position, j'ai prévu qu'un jour ou l'autre je serais sacrifié. Je le serais :
Il m'était impossible, seul, de faire de grandes choses pour le service. Les premiers étaient toujours prêts, par leur désobéissance et leur opposition, à faire échouer tous mes plans et mes ordres. Le deuxième pouvait me donner des ordres ambigus, pour s'attribuer les succès et me charger des malheurs qui pourraient arriver. Et le troisième pouvait me refuser justice.
D'un autre côté, j'avais déjà dépensé beaucoup d'argent depuis que j'étais au service américain. J'aurais consenti à le perdre, avec la somme qui m'était due, pour quitter avec honneur le commandement de l'Alliance. Mais je ne pouvais pas l'abandonner en pays étranger, après que le Congrès avait eu la générosité de me la confier, sans documents en règle de Son Excellence Benjamin Franklin pour justifier ma démission et mon retrait.
J'ai donc écrit, pour la première et la seule fois, à Son Excellence B. Franklin au sujet de l'indiscipline des officiers de l'Alliance. La copie a été perdue ou retirée de mes papiers ; voici ce dont je me souviens. Un capitaine ne peut pas tout faire lui-même. Il lui faut des officiers de bonne volonté, qui veillent à l'exécution de ses ordres, sinon il échouera tôt ou tard. Si ceux qui doivent lui obéir exercent leur animosité contre lui en détruisant toute subordination, la frégate peut à tout moment être en danger de se perdre, etc. J'aimerais mieux voir un autre capitaine nommé au commandement de l'Alliance que d'exposer plus longtemps la frégate et mon honneur avec des gens qui ne reculaient devant rien pour les détruire l'un et l'autre, afin de me nuire. J'étais conscient de l'honneur que le Congrès m'avait fait en me confiant ce commandement. Seules la sûreté de la frégate, et ma longue souffrance et mon angoisse à bord à cause de l'inconduite des officiers, avaient pu me pousser à lui écrire cela.
La réponse de Son Excellence B. Franklin, du 19 [?] mai 1779, fut qu'il était extrêmement affligé de ce que je lui écrivais sur les officiers. À la distance où il était, il ne pouvait que laisser l'affaire au commodore Jones, dont l'autorité, avec l'aide d'un conseil de guerre si nécessaire, suffirait à apaiser ces dissensions.
On m'avait mis en garde contre le caractère du capitaine Jones, d'après tout ce que j'entendais dire de lui, par des Américains comme par des Anglais. On m'avait dit aussi qu'il voulait s'assurer le commandement de l'Alliance. J'ai tout de même jugé nécessaire de changer quelque chose à ma situation, et je lui ai demandé un conseil de guerre pour juger entre mes officiers et moi.
Mais, soit par les conseils du capitaine Jones aux officiers, soit parce qu'ils se savaient coupables, ils ont refusé, m'a-t-il dit, de se soumettre à ce conseil, parce que trois capitaines français devaient y siéger, et qu'ils ne voulaient pas être jugés par des Français. Je lui ai répondu que s'il pouvait en former un composé uniquement d'Américains, je m'y soumettrais. Il ne m'a rien répondu, et je n'y ai plus pensé.
Plus d'une semaine après, j'étais à terre pour les affaires du navire. Le capitaine Jones m'a appelé depuis les fenêtres de la chambre de M. Jonathan Williams, et je suis monté. Il m'a appris alors, pour la première fois, qu'il avait choisi cinq gentilshommes américains, dont M. Williams, et qu'ils allaient se réunir une demi-heure plus tard pour entendre et juger le différend entre mes officiers et moi. Je lui ai demandé s'il en avait averti les officiers, qui étaient ces cinq messieurs, et si les officiers approuvaient son choix. Il a dit oui.
Je lui ai dit que j'étais surpris qu'il ne m'ait jamais prévenu d'une telle chose, alors qu'il en avait parlé et discuté avec mes officiers. Je voyais bien son plan. Je m'y soumettrais pourtant et j'y serais dans une demi-heure, mais je devais d'abord voir quelqu'un.
Je suis allé directement voir M. Le Ray de Chaumont, agent des ministres français et américain, et je lui ai raconté ce qui se passait. Il a paru très mal disposé envers ce plan. Il m'a laissé entendre que si l'on employait de tels tours pour me prendre l'Alliance, on me donnerait le commandement du Bonhomme Richard.
Je sortais pour voir quelqu'un d'autre quand j'ai rencontré le capitaine Jones dans la rue. Il m'a dit que ce conseil n'aurait pas lieu. Il m'a demandé si je connaissais le capitaine Robinson, de Caroline du Sud. Il lui avait écrit de venir de Nantes ; il pouvait arriver dans deux jours et présiderait le conseil. Je lui ai dit qu'il m'importait peu qui présiderait. Mais comme il y avait alors trente gentilshommes américains à Lorient, j'ai demandé qu'on les invite tous, et que chacun de ceux qui le voudraient puisse y siéger.
Le capitaine Jones a fixé un jour pour que ce conseil, appelé « conseil d'honneur », se réunisse à bord de l'Alliance. Il a soumis la liste des membres aux officiers ; je ne sais pas s'ils en ont récusé un. Mais il n'y en avait que dix-sept pour siéger. Parmi eux :
Tous les autres étaient, je crois, très impartiaux, étant pour la plupart de Boston.
La première accusation des officiers contre moi fut que je préférais la compagnie de M. Blodget à la leur. J'ai répondu que oui, parce qu'il s'était toujours conduit poliment envers moi, et eux jamais.
Le premier lieutenant a dit que, pendant la tempête que nous avions eue quatre jours après notre départ de Boston, je n'avais jamais ordonné de rentrer les canons. J'ai répondu qu'au contraire j'avais fait sortir de la cale six tonnes de lest en gueuses de fonte pour les mettre dans l'entrepont, parce que le navire roulait trop fort au vent, et que ç'aurait été pire si l'on avait rentré les canons.
Le premier lieutenant a dit qu'à Brest je n'avais jamais ordonné l'exercice du canon. J'ai répondu qu'ils avaient ordre d'exercer les canonniers, et le capitaine d'infanterie de marine ses soldats, chaque fois que le temps et le service du navire le permettraient. J'ai envoyé chercher dans le carré leur registre des ordres, et j'ai montré au conseil que c'était le premier ordre inscrit.
Le capitaine d'infanterie de marine a dit que je n'avais jamais présenté aucun d'eux dans la société française. J'ai répondu que non, parce que je trouvais que la compagnie qu'ils fréquentaient et celle que j'avais coutume de voir étaient tout à fait différentes.
Le second lieutenant a dit que je méprisais mes officiers. Et, montrant sa main gauche, il a ajouté qu'il avait perdu deux doigts au service de l'Amérique. J'ai répondu que je n'aurais jamais méprisé mes officiers s'ils n'avaient pas oublié qu'ils étaient officiers. C'était un malheur d'avoir perdu deux doigts, mais cela ne donnait aucun droit à l'indiscipline.
J'ai alors raconté leur indiscipline à l'entrée de la rivière de Nantes. Ils ont nié le fait et produit un témoin, mais celui-ci a déclaré que c'était comme je l'avais dit. Par ce témoignage, ils paraissaient trop coupables, et le conseil a dit qu'il n'était pas compétent pour juger : une telle indiscipline relevait directement d'un conseil de guerre.
Un gentilhomme américain était venu de Nantes à Lorient, ayant entendu parler du plan qu'on menait contre moi. Le capitaine Jones voulait m'enlever l'Alliance, et il l'avait promise au capitaine Robinson. Ce gentilhomme a empêché le capitaine Robinson de continuer à siéger au conseil. Je n'ai pas porté d'autres accusations contre les officiers, puisque le conseil s'était déclaré incompétent. Et j'aurais tout oublié si les officiers avaient promis d'obéir. Mais le départ du capitaine Robinson a mis fin au conseil.
Le capitaine Jones, déçu, ne m'a jamais communiqué le jugement du conseil. Je l'ai pourtant obtenu depuis ; le voici :
Conformément à votre demande, contenue dans votre lettre du 10 de ce mois adressée à A. Robinson, etc., les priant de se réunir à bord de l'Alliance le lendemain matin pour s'y constituer en conseil d'honneur, entendre et noter l'origine, les progrès et l'état présent de la désunion qui existe malheureusement entre le capitaine Landais et ses officiers, les lieutenants [nom en blanc] et [nom en blanc], et, afin que le service public n'en souffre pas, donner par écrit votre avis sur le fond du différend :
Nous, soussignés, nous sommes réunis, avons entendu les parties et mûrement examiné leurs plaintes. Nous estimons que le différend a pris naissance à l'endroit où le navire a été construit. Il a progressé peu à peu jusqu'à l'arrivée à Brest, et très vite depuis.
Nous pensons en outre que son état présent est tel qu'il n'est pas en notre pouvoir de les réconcilier.
Nous avons fait de notre mieux pour amener un accommodement, et nous avons interrogé séparément les parties sur leurs dispositions. À cette question, le capitaine a répondu qu'il était disposé à la conciliation ; les deux lieutenants ont dit qu'ils ne l'étaient pas, parce qu'ils la jugeaient impossible. Et nous donnons pour avis que lesdits lieutenants n'ont pas de motif suffisant de plainte contre leur commandant, le capitaine Landais, pour justifier le mécontentement présent.
Nous avons l'honneur d'être, etc. (Copie signée) John Brown, Isaac Cazneau, [?] Merrick, Peter Amiel, Jonathan Nesbitt, Jonathan Williams, Richard Dale, James Cuming [?], Samuel Bradford, John Young, Duncan Ingraham fils, Jonathan Williams fils. Au capitaine J. P. Jones, commandant de l'escadre américaine. Lorient, le 19 [?] juin 1779.
Il ressort de ce qui précède que ce conseil a jugé que les lieutenants n'avaient aucune vraie raison de se plaindre de moi. Mais le conseil ne dit pas que je n'avais pas de raisons suffisantes de me plaindre de ces lieutenants. Il se tait sur ce point, parce qu'il s'était déclaré incompétent pour juger la première accusation, la seule que j'aie portée contre eux avant qu'il ne s'arrête.
Le capitaine Jones, déçu par ce jugement (dont il ne m'a jamais parlé), a affecté de me témoigner plus de confiance que jamais. Il voulait que je rédige le livre des signaux. Je lui ai répondu que je ne le pouvais pas : j'étais obligé d'aller à terre pour la moindre chose, n'ayant personne à bord qui parle français à part moi, et le service à bord demandait ma présence tout le temps où je n'étais pas occupé à terre. C'est le capitaine Cottineau, de la Pallas, qui a rédigé ce livre des signaux et l'a fait imprimer pour Jones.
Quelques jours avant que nous soyons prêts à partir, on m'a rapporté que le premier lieutenant avait à bord tous les rouleaux de toile dont j'ai parlé. Ils y étaient depuis que le cotre du navire s'était absenté trois jours à Brest : c'est lui qui les avait apportés à bord. Je l'ai fait venir, et je lui ai dit que je ne pouvais pas tolérer qu'ils restent à bord, ayant des ordres contraires. Et pour qu'il prenne mes paroles au sérieux, je lui ai dit que si je les trouvais encore à bord, je les ferais jeter à la mer. Je suis allé à terre exprès pour lui laisser l'occasion de les débarquer. Il l'a fait, puis lui et le second lieutenant sont partis et ne sont jamais revenus à bord.
Le lecteur doit d'ailleurs considérer ceci : si j'avais permis à M. Jonathan Williams de charger ces marchandises, ou à son oncle John Williams de laisser le premier lieutenant les garder à bord, le conseil l'aurait retenu contre moi, et l'on m'aurait pris le navire.
Le capitaine Jones s'est aperçu que le lieutenant Brown, de la marine, M. Amiel, les deux premiers lieutenants du Bonhomme Richard, et M. Dick, capitaine d'infanterie de marine, ne voulaient pas s'abaisser à être ses instruments en tout. Il a trouvé un moyen ou un autre de les congédier, et les a remplacés par d'autres, dont les scrupules ne les feraient jamais congédier par lui.
Le 17 juin 1779, le Bonhomme Richard, l'Alliance, la Pallas, la Vengeance et le cotre le Cerf sont sortis du port de Lorient pour l'île de Groix. Et le 19, nous en sommes partis tous ensemble [suite dans la troisième partie].
Vues n° 22 à 28 du scan.
[Le 19 juin, nous sommes partis tous] ensemble avec un certain nombre de navires sous notre escorte, qui allaient à Rochefort, Bordeaux, etc. À onze heures du soir, toute la flotte a mis en panne bâbord amures (l'île d'Yeu nous restait entre le sud-est quart est et le sud-est quart sud), sous les trois huniers amenés sur le chouque, le grand hunier et le hunier d'artimon masqués.
À minuit, en montant sur le gaillard d'arrière, j'ai rencontré le lieutenant Degge, alors premier lieutenant (le maître, M. Buckley, et un aspirant nommé Lynd faisaient fonction de deuxième et troisième lieutenants). Il m'a dit que le Bonhomme Richard et la Pallas étaient tous deux assez près, l'un par notre bossoir du vent, l'autre sous le vent, et que nous étions à peu près au milieu de la flotte.
Dès que j'ai été sur le gaillard d'arrière, j'ai aperçu le navire au vent, à environ trois longueurs de câble droit au vent de nous : il laissait arriver sans le moindre signal. Le croyant être la Pallas, je l'ai hélé en français et lui ai dit qu'il allait nous aborder s'il ne prenait pas garde. Mais aux voix confuses que j'entendais à son bord, j'ai vite reconnu le Bonhomme Richard.
J'ai ordonné de mettre la barre au vent, de faire porter les voiles de l'arrière, de hisser le petit hunier et d'envoyer le foc. Au même instant, je ne pouvais pas concevoir que le Bonhomme Richard virerait lof pour lof de nuit, au milieu d'une flotte en panne, sans faire d'abord un signal. Je savais que la plus grande partie de son équipage était composée de matelots anglais tirés des prisons, qui s'étaient déjà mutinés dans le port de Lorient, et qui ne manqueraient sans doute pas une belle occasion de se rendre maîtres de ce navire. J'ai imaginé qu'ils l'avaient fait, car je les entendais crier et hurler tous ensemble comme s'ils s'entre-tuaient. Pensant qu'ils venaient exprès nous aborder, j'ai demandé au capitaine Parke s'il avait la clé du coffre d'armes ; il a répondu que non.
À cet instant même, l'Alliance commençait à avancer, mais pas assez pour obéir à la barre. Le Bonhomme Richard l'a abordée au vent, par notre flanc bâbord, juste en arrière des grands haubans. Il a emporté notre mât d'artimon et le gui, entaillé notre arrière jusqu'au pont, brisé les cadènes d'artimon, la bouteille, etc.
Voyant tous les hommes sur le gaillard d'avant et le beaupré du Bonhomme Richard, et toujours persuadé qu'ils allaient sauter à bord, je suis entré dans la chambre et j'ai demandé mes pistolets à un domestique noir. Il m'a dit qu'ils étaient enfermés dans l'une de mes malles. Je suis remonté et j'ai ordonné de couper tout le gréement, du Bonhomme Richard ou de l'Alliance, qui tenait les deux navires accrochés. Ce fut fait, nous avons pris de l'erre et nous nous sommes dégagés.
Le lendemain matin, j'ai fait gréer convenablement une voile d'artimon à la place d'une voile de senau, et à dix heures l'Alliance, réduite à un gréement de senau, marchait et manœuvrait très bien ainsi.
À midi, je suis allé à bord du Bonhomme Richard. J'ai dit au capitaine Jones que je n'avais jamais entendu parler d'un navire qui vire lof pour lof de nuit au milieu d'une flotte sans faire de signal. J'étais si loin de m'y attendre que j'avais attribué cette manœuvre à une mutinerie des Anglais de son bord. Il m'a répondu que le Bonhomme Richard avait beaucoup souffert : toute sa poulaine et son taille-mer avaient été emportés, et son beaupré était endommagé, etc.
Les navires sous notre escorte sont entrés à Rochefort et à Bordeaux le 21, et nous avons continué à croiser vers l'ouest.
Le 22, à quatre heures de l'après-midi, la Pallas était à trois milles en avant du Bonhomme Richard, en chasse d'un brick espagnol. Nous avons vu trois voiles qui paraissaient fortes, au sud-est quart est, et qui ont d'abord porté sur nous. Le Bonhomme Richard a fait un signal à sa vergue d'artimon pour que la Pallas rallie. Elle ne pouvait pas le voir, étant droit devant le Bonhomme Richard. Ce navire m'a fait le signal de lui envoyer tous mes canonniers. J'ai vu que c'était une erreur, et je suis allé parler au Bonhomme Richard. On m'a dit de passer devant et de faire à la Pallas le signal de virer de bord. Je l'ai fait, et nous avons tous pris les amures à tribord, toutes voiles dehors. Les trois navires en vue ont pris les mêmes amures. Comme je marchais mieux que ceux de notre escadre, je suis allé à trois milles de ces trois navires, et j'ai reconnu que c'étaient des frégates françaises. À la tombée de la nuit, le Bonhomme Richard m'ayant fait signal de rallier, j'ai laissé arriver et je l'ai rejoint vers huit heures.
Le 26, faute de signal fait à bord du Bonhomme Richard pendant la nuit, l'Alliance et la Pallas l'ont perdu de vue et sont restées ensemble.
Le 28, nous avons rencontré un brick sous pavillon anglais et l'avons fait mettre en panne. C'était le Three Friends, de Dublin, qui y allait depuis Bordeaux, chargé de vin et d'eau-de-vie. Il avait des papiers français et anglais datés de 1778, mais aucun du ministre américain en France. J'ai donc jugé de mon devoir de le conduire au port pour examen. L'Alliance, la Pallas et le Three Friends sont arrivés le 2 juillet à l'île de Groix, où nous avons trouvé le Bonhomme Richard et le brick la Vengeance ; le Cerf était à Lorient.
[Pièces résumées : Landais soumet par écrit au capitaine Jones les papiers du Three Friends (lettre du 2 juillet 1779). Jones répond qu'il a « très bien agi » et qu'il faut envoyer le brick à Lorient, sous la garde de MM. Gourlade et Moylan, en attendant la décision de Franklin.]
J'ai fait entrer le brick à Lorient et l'ai remis à MM. Gourlade et Moylan. J'ai pris leur certificat, et celui de M. Le Ray de Chaumont, attestant que je l'avais confié à leurs soins. Et j'ai écrit à ce sujet à Son Excellence B. Franklin dès mon arrivée.
Dès que l'Alliance a été à Lorient, j'ai ordonné à ses charpentiers de faire un mât d'artimon, des vergues, etc., et de réparer au plus vite toutes les avaries subies le 19 juin.
Le 4 juillet, pendant que j'étais à terre, un fort vent de sud-ouest et la marée ont fait chasser les ancres de l'Alliance, qui s'est échouée. Je suis allé à bord, j'ai fait amener les basses vergues et les mâts de hune, et étayer le navire avec des vergues, des bouts-dehors, des mâts de perroquet, etc. À la marée montante, nous l'avons déséchouée sans dommage apparent. Mais elle était restée sur un fond inégal et rocheux, et sa carène était très sale. J'ai jugé prudent de la caréner, de nettoyer sa coque et de réparer les avaries s'il y en avait. Je n'étais plus sous les ordres du capitaine Jones, d'après ceux que j'avais de Son Excellence B. Franklin, mais je lui ai demandé son avis, qui fut de le faire. Je suis entré au port le 7, j'ai fait caréner le navire, et je suis ressorti le 20 [?].
À notre arrivée à Groix, le capitaine Cottineau, de la Pallas, avait écrit à M. Le Ray de Chaumont que le capitaine Jones était incapable de commander une escadre, quelle qu'elle soit. Selon lui, l'accident survenu entre le Bonhomme Richard et l'Alliance, et la séparation, venaient du manque de signaux à bord du Bonhomme Richard, etc. M. Le Ray de Chaumont l'avait répété à quelqu'un d'autre, et le capitaine Jones en avait été informé. Il avait soif de vengeance contre M. Cottineau.
Un jour, à bord du Bonhomme Richard, il m'a beaucoup flatté et m'a fait de grands compliments sur la rapidité avec laquelle j'avais fait caréner l'Alliance en si peu de temps, sans autre aide que son équipage. Quand il a pensé m'avoir assez amadoué, il m'a demandé ce que je pensais du capitaine Cottineau. Je lui ai dit que j'en pensais du bien.
Le capitaine Jones m'a dit que quelqu'un avait écrit à Paris contre lui, et m'a demandé si je pensais qu'il avait fait son devoir pendant notre croisière. Je lui ai répondu que je n'avais pas du tout écrit à Paris. Voyant que je ne répondais pas à son but, il m'a demandé : le 22, quand nous avions vu trois voiles, ne les avions-nous pas chassées dès que le capitaine Cottineau avait rallié ? J'ai dit que oui. « Mais, a-t-il dit, le capitaine Cottineau, avant la chasse, ne s'est-il pas enfui toutes voiles dehors, bien que je lui aie fait signal de rallier ? Et il n'est pas venu avant que vous alliez lui faire le même signal. Ne pensez-vous pas qu'il devrait être jugé pour cela ? »
Je lui ai répondu que je ne pouvais pas appeler fuite ce qu'avait fait le capitaine Cottineau. Dans l'ordre de marche habituel, il devait être le navire de tête, et il y était. Voyant un brick espagnol devant lui, il avait forcé de voile pour savoir qui c'était, et s'était donc éloigné plus que d'habitude. Quand nous avions vu les trois navires et que le Bonhomme Richard avait fait le signal à sa vergue d'artimon, la Pallas était placée de façon à ne pas pouvoir l'apercevoir. Mais elle avait rallié dès qu'elle avait vu le même signal répété à bord de l'Alliance.
Voyant qu'il ne pouvait pas faire de moi un homme de parti et un instrument, il n'a plus pu retenir sa colère. Il l'a laissée éclater en frappant du pied le plancher de la chambre. Il a dit que c'était M. Cottineau qui avait écrit contre lui à M. Le Ray de Chaumont, lequel avait montré la lettre au ministre français. Il a ajouté que le capitaine Cottineau se croyait plus savant que les autres parce qu'il avait rédigé le livre des signaux, que lui-même aurait pu faire. Pourtant, il n'a jamais osé en parler au capitaine Cottineau, ni le traduire en conseil de guerre pour sa prétendue fuite.
Après un moment, il a paru calme et m'a dit qu'il allait ordonner un conseil de guerre pour juger une partie de son équipage, qui avait comploté de se rendre maître du navire pour le livrer à l'ennemi.
Le capitaine Jones a donc nommé un conseil de guerre, et nous avons siégé et jugé plusieurs de ses hommes. Comme je siégeais en qualité de président, je suis allé plusieurs fois lui annoncer que le ou les hommes jugés étaient acquittés. Chaque fois, il avait l'air fâché, et il a dit plusieurs fois que nous allions tous les acquitter.
Le dernier jugé pendant que je siégeais était un homme de Jersey. Il était convaincu d'avoir dit à d'autres Anglais qu'il souhaitait rencontrer un vaisseau anglais de 74, parce que le Bonhomme Richard serait pris sans combattre et qu'il pourrait retourner dans son pays voir sa famille. Le conseil a convenu que de tels propos étaient très licencieux et dangereux à répandre dans un tel équipage, et que l'homme méritait d'être puni pour l'exemple, non de mort, mais de coups de fouet.
Tous les membres devaient donner leur avis par scrutin : chacun écrivait sur un billet le nombre de coups qu'il pensait que le coupable devait recevoir, et l'on divisait le total par le nombre de juges. Chacun m'a donc remis son billet. Le capitaine Cottineau, assis à ma droite, m'a aidé à les ouvrir. Il a trouvé sur l'un d'eux le mot « pendu » et me l'a montré.
J'ai demandé qui avait pu écrire cela, alors que le conseil était convenu que l'homme ne méritait que le fouet. Tout le monde a nié avoir écrit ce billet. J'ai dit que chacun devait reprendre son propre billet. Nous l'avons fait. Le billet portant « pendu » est resté sur la table, et l'un des juges s'est trouvé sans billet, ce qui prouvait qu'il en était l'auteur. C'était l'un de ceux que le capitaine Jones avait recrutés pour remplacer les officiers qu'il avait congédiés.
Plusieurs membres du conseil se sont récriés contre lui. Confus, il a dit que le capitaine Jones voulait que l'homme soit pendu. Il a repris son billet et en a écrit un autre portant cinq cents coups de fouet. Le conseil s'est de nouveau récrié : ils n'étaient pas réunis pour faire la volonté du capitaine Jones, mais pour rendre la justice. Et son billet n'a pas du tout été reçu.
Je suis allé porter la sentence au capitaine Jones, et je lui ai rapporté les paroles de cet officier : lui, le capitaine Jones, voulait que l'homme soit pendu. Le capitaine Jones a répondu que, s'il avait siégé au conseil, il aurait interrogé le coupable de telle manière qu'il l'aurait fait paraître plus coupable, et qu'on en aurait fait un exemple. Je lui ai dit que je n'avais pas cet art-là. Je ne voterais jamais contre un homme sans savoir, par des preuves impartiales, qu'il était coupable, et je jugerais alors de la peine en ma conscience.
Le capitaine Jones m'a dit que je ne pouvais plus siéger au conseil, car il s'agissait maintenant de juger qui était coupable de l'abordage du Bonhomme Richard et de l'Alliance le 19 juin. Comme j'étais partie en cause, j'ai compris qu'ayant subi le dommage en tant que capitaine de l'Alliance abordée, je ne pouvais pas siéger, de peur d'être partial. J'ai dit : fort bien.
Le lendemain, le conseil a siégé. On m'y a fait venir, et l'on m'a dit que, selon certains, c'était l'Alliance qui avait abordé le Bonhomme Richard. En une minute, j'ai démontré ceci. Toute la flotte était en panne bâbord amures, le Bonhomme Richard se trouvant droit au vent de l'Alliance. L'Alliance, en panne, ne pouvait donc pas remonter au vent pour aller aborder le Bonhomme Richard. Au contraire, c'est le Bonhomme Richard qui, virant lof pour lof sans faire de signal, avait abordé l'Alliance, bien que j'aie fait mettre la barre au vent, etc. L'Alliance, n'ayant pas d'erre, n'obéissait pas à la barre et ne pouvait pas l'éviter. Le capitaine Jones avait très probablement un fort parti dans ce conseil, mais on m'a dit que cela suffisait, et je suis reparti à mes affaires.
Mais le capitaine Jones, ne pouvant pas rejeter sa faute sur moi, a cherché une autre victime, pour se disculper auprès de ceux qu'on avait informés à Paris de son incapacité en cette occasion. On a choisi son premier lieutenant, appelé le capitaine Robson, de New London (m'a-t-on dit), qui était très malade dans son lit à Lorient.
Or je n'ai jamais entendu dire que le capitaine Jones ait ordonné de faire un signal, ce qui le rendait seul coupable. Les quartiers-maîtres du Bonhomme Richard, qui tenaient la barre, étaient tous des Anglais connus pour être mal disposés : ils ont pu, exprès ou par erreur, aborder l'Alliance. Et il était moralement impossible au lieutenant Robson, de nuit, de faire virer lof pour lof un navire comme le Bonhomme Richard au milieu d'une flotte en panne, dont les navires dérivaient les uns en arrière, les autres en avant, sans aborder l'un ou l'autre. N'étant pas en état de présenter sa défense, il a été condamné, visiblement sous quelque influence au sein du conseil, à une suspension d'un an.
Le capitaine Jones craignait qu'une fois guéri, le lieutenant Robson, qui était américain, parle avec d'autres officiers mieux au fait des règles du service que lui. Ceux-ci pourraient lui conseiller comment et à qui demander réparation de l'injustice subie, et montrer en même temps que toute la faute revenait au capitaine Jones. Le capitaine Jones a donc imaginé de faire casser le lieutenant Robson et de le déclarer incapable de servir son pays. Il serait ainsi privé de tout contact avec les officiers de marine, et l'on oublierait qu'il n'était pas vraiment coupable.
Dans cette vue, il m'en a parlé. Il m'a dit que la sentence du conseil contre le lieutenant Robson ne correspondait pas à la faute. Si celui-ci était fautif, étant un homme d'âge moyen qui naviguait depuis si longtemps, on pouvait s'attendre à ce qu'en vieillissant il perde plutôt qu'il n'acquière la science de manœuvrer un navire. Il ne deviendrait jamais un bon officier et serait donc toujours incapable d'être lieutenant. Il allait par conséquent faire nommer un conseil pour annuler la première sentence et faire déclarer le lieutenant Robson incapable de servir dans la marine américaine.
Je lui ai dit que je trouvais moi aussi la première sentence injustifiée et injuste, car je croyais le lieutenant Robson innocent : dans de telles circonstances, il était inévitable d'aborder un navire ou un autre. Mais, à supposer qu'il fût aussi coupable qu'on voudrait, une fois qu'un conseil de guerre avait prononcé une sentence, on ne pouvait pas la révoquer pour en rendre une autre qui aggraverait la peine. Aucun pouvoir en Amérique ne pouvait le faire. Il a dit qu'il le ferait faire.
Le lendemain, le capitaine Jones a donc fait nommer un conseil. Il y est allé lui-même, et par son influence et quelques-unes de ses raisons spécieuses, il a fait casser la première sentence et en a fait prononcer une nouvelle : le lieutenant Robson était cassé et déclaré incapable de servir son pays. Ce sont les officiers de l'Alliance qui y siégeaient qui me l'ont rapporté. Seul un pouvoir arbitraire pouvait accomplir un tel acte. Et le lieutenant Robson a été inhumainement laissé malade, sans être payé de sa solde, contraint de recevoir l'aumône. Peut-être déplore-t-il aujourd'hui, avec sa famille, dans quelque coin d'Amérique, sa misère, sa disgrâce imméritée et son apparent déshonneur, alors qu'il était innocent.
Le chirurgien de l'Alliance m'a fait part de nouvelles qu'il avait reçues d'Amérique. Les capitaines de la Warren et de la Queen of France, deux navires de guerre des États-Unis, avaient reçu séparément à Boston l'ordre de croiser ensemble et de conduire leurs prises dans un port des États du Sud. Mais ils les avaient ramenées à Boston. Les deux capitaines avaient donc été suspendus : le plus ancien pour y être allé contre ses ordres, le plus jeune pour avoir suivi son commodore contre ses propres ordres. J'ai appris par là qu'un capitaine ne doit pas suivre un officier plus ancien quand il a reçu lui-même des ordres contraires, et qu'il doit aller absolument à l'endroit indiqué.
En exécutant à la lettre les ordres de Son Excellence B. Franklin du 28 avril 1779, j'avais rejoint le capitaine Jones et avais été sous ses ordres en croisière, etc., jusqu'au 2 juillet suivant, quand nous étions rentrés et avions mouillé en France. Ces ordres étaient donc remplis.
M. Le Ray de Chaumont, agent français et américain, et très probablement l'un des intéressés à l'armement de l'Alliance comme du Bonhomme Richard et des autres, m'a remis à son arrivée de Paris à Lorient l'ordre suivant de Son Excellence B. Franklin :
Passy, le 28 juillet 1779. Monsieur, au cas où la situation du Bonhomme Richard retarderait son départ, ce dont M. de Chaumont vous informera, je vous ordonne par la présente de gagner les mers du Nord par la route que vous jugerez la meilleure, et d'y croiser jusqu'à la fin de septembre dans les parages les plus propres à intercepter le commerce du Nord avec l'Angleterre. Après quoi vous irez au Texel, et y attendrez de nouveaux ordres. Avec une grande estime et une grande confiance dans vos capacités, votre zèle et votre activité, j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très obéissant et très humble serviteur. (Signé) B. Franklin. À M. le capitaine Landais, à Lorient.
Cet ordre ne dit pas, ni ne laisse entendre, que si je partais avec le capitaine Jones, je serais sous ses ordres. J'étais donc, vis-à-vis de lui, dans le même cas que le capitaine de la Queen of France vis-à-vis de celui de la Warren, à supposer qu'il commande un navire de guerre américain. Je ne devais suivre que le dernier ordre de Son Excellence Benjamin Franklin. Cet ordre s'accordait avec le précédent, du 28 avril 1779, selon lequel je resterais sous les ordres du capitaine Jones jusqu'à mon retour en France, ce qui avait été exécuté.
Je considérais en outre que cet ordre me disait de prendre conseil de M. de Chaumont. Craignant d'être pris au piège d'ordres à double sens, je suis allé le voir, comme on le verra par sa lettre à ce sujet, traduite ainsi en anglais [ici retraduite en français] :
Passy, le 24 janvier 1780. Monsieur, j'ai reçu la lettre dont vous m'avez honoré le 18 [?] de ce mois. Je me rappelle fort bien vous avoir dit, chez le docteur Franklin, que vous m'aviez dit à Lorient que, d'après le contenu des ordres que je vous avais apportés, vous n'étiez pas sous les ordres du capitaine Jones. Je vous avais répondu que vous deviez demander au sieur Jones une copie des siens ; ce n'est pas ma faute s'il ne vous l'a pas donnée, il aurait dû le faire comme je le lui avais demandé. Je me rappelle aussi avoir dit en même temps à M. Lee et au docteur Franklin que l'incertitude où l'on était que le Bonhomme Richard, faute d'un équipage suffisant et à cause de sa qualité, puisse prendre la mer pour accomplir sa mission, m'avait empêché de donner aucun avis sur l'expédition projetée. D'ailleurs, votre frégate étant purement américaine, et le capitaine Jones très jaloux de son autorité, je me suis tenu dans des limites prudentes en indiquant aux commandants des frégates françaises ce qu'ils devaient faire en cas de séparation : rien n'était plus incertain que le départ du Bonhomme Richard, depuis qu'il avait reçu un complément d'équipage au moment d'appareiller, et son rôle d'équipage n'a jamais été clair. J'ai l'honneur d'être parfaitement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. (Signé) Le Ray de Chaumont. À M. Landais, capitaine dans la marine des États-Unis.
Suivant la direction que m'avait donnée M. Le Ray de Chaumont, je suis allé voir le capitaine Jones et lui ai demandé une copie des ordres du docteur Franklin qui le concernaient au sujet de l'Alliance. Il m'a remis l'extrait suivant de ses ordres :
Extrait des ordres donnés par Son Excellence le docteur Franklin à l'honorable capitaine Jones, datés de Passy, le 30 juin 1779. Une fois arrivé à Groix, vous ferez route au mieux avec les navires sous votre commandement, etc. Les prises que vous pourrez faire, envoyez-les à Dunkerque, Ostende ou Bergen en Norvège, selon votre proximité de l'un ou l'autre de ces ports. Adressez-les aux personnes que M. de Chaumont vous indiquera. Copie conforme. (Signé) John P. Jones.
Je ne voyais rien dans cet extrait qui mentionne l'Alliance ou mon nom. D'après l'ordre de Son Excellence Benjamin Franklin du 28 avril, je n'étais plus sous les ordres du capitaine Jones quand il avait reçu le sien. Et d'après celui que j'avais reçu du 28 juillet, j'avais l'ordre d'appareiller. Ayant consulté M. de Chaumont comme me l'avait prescrit Son Excellence, j'ai dit au capitaine Jones que je partirais dès que le vent le permettrait. Il m'a dit qu'il comptait être prêt bientôt lui aussi. Mais je savais qu'il attendait des hommes de Nantes, et personne ne savait quand ils pourraient venir, ni même s'ils viendraient.
Le 8 août, le vent étant favorable et le pilote du port à bord, j'ai appareillé avec l'Alliance à neuf heures du matin, et à une heure de l'après-midi j'ai mouillé sous l'île de Groix.
Le capitaine Jones, voyant que j'étais parti pour Groix, a fait toute diligence et y est venu le lendemain. Retenu là par le mauvais temps, il a eu le temps de se préparer à prendre la mer. Il m'a dit en confidence que le commodore Johnstone croisait dans la mer du Nord avec plusieurs vaisseaux de guerre, et qu'il y allait aussi bien que moi. J'ai pensé qu'il était plutôt avantageux, puisqu'il était prêt, de partir ensemble. Et comme nos ordres ne nous liaient pas l'un à l'autre, il valait mieux, au cas où nous ferions des prises, passer un accord à ce sujet. En conséquence, un accord a été rédigé en français. En voici l'essentiel :
[Pièce résumée — le « concordat » entre les capitaines John Paul Jones (Bonhomme Richard), Pierre Landais (Alliance), Denis-Nicolas Cottineau (Pallas), Joseph Varage (Cerf) et Philippe-Nicolas Ricot (Vengeance) :
Vues n° 29 à 39 du scan.
[Fin du concordat : si le capitaine du Cerf, M. de Varage, venait à disparaître, il serait remplacé par son propre premier lieutenant. Signé : John P. Jones, P. Landais, D. Cottineau, Varage, P. Ricot.]
J'ai signé cet accord après l'avoir lu, sans rien y trouver de contraire aux ordres de Son Excellence Benjamin Franklin, ni aux intérêts d'aucun officier ou matelot de l'Alliance.
Tout étant prêt, nous avons appareillé avec l'Alliance le samedi 14 août 1779, en compagnie du Bonhomme Richard, de la Pallas, du Monsieur, du brick la Vengeance, du brick le Grenville et du cotre le Cerf.
Le 19, le corsaire le Monsieur a chassé et rejoint un navire hollandais qui, allant d'Espagne en Hollande, avait été pris par un corsaire de Liverpool. Le capitaine du Monsieur en a tiré quelques balles de soieries. Le capitaine Jones a prétendu avoir le droit de les faire mettre à bord du Bonhomme Richard. Le capitaine du Monsieur n'a pas jugé convenable ni sûr pour lui de le faire, et il a quitté notre compagnie avec sa prise.
Le lendemain matin, par un vent assez frais de sud-est, nous avons aperçu et signalé cinq voiles au vent, très loin. Le Bonhomme Richard a fait signal à l'Alliance de chasser, ce que nous avons fait sur la plus grande. À midi, nous étions à contre-bord puis dans son sillage, à environ neuf milles. Nous avons viré, mais le vent a molli et tourné à l'est-nord-est, et elle nous restait à deux quarts au vent, à la même distance.
Nous étions alors à environ quatre milles au vent du Bonhomme Richard. Vers deux heures, il a fait un signal que nous ne pouvions pas distinguer, à cause de la brume et de notre position. Je supposais que c'était pour rappeler l'Alliance vers la flotte, car la mer était assez grosse et nous ne gagnions presque rien. N'étant pas sûr du signal, j'ai pourtant continué la chasse. Je m'attendais, depuis le début, à ce que le capitaine Jones envoie le cotre le Cerf, le meilleur marcheur au vent, reconnaître le navire chassé, ou au moins se placer entre le Bonhomme Richard et l'Alliance pour répéter les signaux. Cela n'a pas été fait.
À quatre heures, nous n'avions presque rien gagné sur le navire chassé, encore à plus de sept milles au vent. Il a laissé porter ; nous avons fait de même pour tenter de l'attirer à nous chasser, voyant qu'il était impossible de le rejoindre. Mais il est remonté au plus près. La nuit venant, j'ai laissé arriver pour rejoindre la flotte, ce que j'ai fait vers neuf heures du soir. J'ai dit au capitaine Jones que le navire chassé paraissait aussi grand qu'un vaisseau de cinquante canons ou un vaisseau de la Compagnie des Indes, mais que je ne pouvais pas bien juger ce que c'était, le temps étant très brumeux.
Nous avons tous tenu le plus près toute la nuit. Le lendemain, nous avons revu le même grand navire et lui avons tous donné la chasse. Mais la mer était grosse de l'avant. Le Bonhomme Richard marchait bien mieux que l'Alliance, et il avait plus de deux milles d'avance sur nous, gagnant très vite sur le navire chassé, quand un petit brick appelé le May-Flower, de Limerick pour Londres, chargé de bœuf et de beurre, a amené son pavillon. Le Bonhomme Richard a abandonné la chasse du grand navire, alors qu'il aurait pu la continuer et faire amariner le brick par cinq hommes de la Vengeance, qui était derrière. Le capitaine Jones a gardé toute la flotte en panne de cinq heures à dix heures du soir pour amariner la prise, et faire porter des pommes de terre, etc., de la prise à son bord. L'équipage de l'Alliance en a beaucoup murmuré : ils disaient qu'ils devaient en avoir leur part, et laissaient entendre que c'était ma faute s'ils ne l'avaient pas. La prise a pourtant été envoyée en France, où elle est arrivée à bon port.
Le 23, à une heure du matin, la Pallas, que nous avions perdue de vue, est apparue par notre travers au vent. Le Bonhomme Richard, à un demi-mille devant nous et aux mêmes amures, a tiré plusieurs coups de canon sur elle, puis a viré de bord sans montrer de signal pour que la flotte en fasse autant. Après avoir viré, il a bien hissé trois fanaux à sa vergue d'artimon, mais son artimon, bordé, nous empêchait de voir le signal.
La première chose que nous avons vue fut le Bonhomme Richard à deux portées de fusil, à contre-bord, qui venait droit sur nous à six nœuds, et l'Alliance allait aussi vite. Les deux navires se seraient coulés l'un l'autre s'ils s'étaient abordés en plein. Mais j'ai ordonné de masquer tout d'un coup, ce qui fut fait en un instant : toutes nos voiles ont été coiffées, et la bouteille du Bonhomme Richard est passée à deux pieds du bout-dehors de foc de l'Alliance. Le lieutenant Degge, qui était sur le gaillard d'avant de l'Alliance, était si exaspéré par la manœuvre mauvaise et dangereuse du Bonhomme Richard qu'il a dit au capitaine Jones qu'il allait couler bord à bord avec lui ; c'est ce qu'on m'a dit depuis.
À huit heures du matin, nous avons vu la terre : c'était le cap Buff [?], en Irlande.
Le 24, à onze heures du matin, l'Alliance étant à un mille derrière le Bonhomme Richard, nous avons vu une voile au nord-nord-ouest. Nous avons fait le signal et mis toutes voiles dehors pour la chasser, la mer étant très calme. À une heure, nous avons passé le long du Bonhomme Richard comme s'il était à l'ancre. Il nous a fait signal de nous laisser culer derrière. Nous avons diminué de voile et gardé seulement les trois huniers amenés sur le chouque. Même ainsi, nous marchions aussi vite que le Bonhomme Richard sous toutes ses voiles, et nous avons dû laisser porter pour le laisser passer devant.
À trois heures et demie, quand nous aurions pu être le long du navire chassé, ou tout près, si le capitaine Jones avait laissé l'Alliance continuer la chasse, le calme est tombé. Le Bonhomme Richard a envoyé ses canots, avec d'autres, après le navire chassé, qui était encore à plus de cinq milles, sans savoir quelle était sa force : il aurait pu prendre ou couler tous les canots, sans que nous puissions les soutenir à cette distance. De plus, sur cette côte où les brumes sont très fréquentes et soudaines, il était très dangereux d'envoyer ainsi les canots. Mais le capitaine Jones avait sans doute appris que mon équipage murmurait contre moi de ne pas avoir eu sa part de ce qu'on avait pris sur la première prise. Il savait qu'en recommençant, il augmenterait leur mécontentement, ce qui arriva en effet. Le navire chassé, qui n'avait pas un fusil à bord, a été pris : c'était un brick anglais chargé d'huile de poisson, de Terre-Neuve pour l'Angleterre. Mais le capitaine Jones a payé cher, en hommes, de m'avoir empêché d'aller le prendre, comme on va le voir. À midi, les Skelligs [?] nous restaient au sud-est quart est.
L'après-midi, le Bonhomme Richard a hissé le signal appelant tous les capitaines à son bord, et nous y sommes allés. On y a dit qu'il y avait un corsaire de Londres désarmé dans la rivière de Limerick, gardé par un sloop armé de la douane, et qu'un vaisseau anglais de 50 canons était mouillé dans la baie de Galway, entre l'île et le continent, où il y avait un bon passage sûr. On a demandé lequel des deux il valait mieux attaquer.
J'ai répondu qu'entrer dans la rivière de Limerick avec l'Alliance, ou y envoyer ses canots, était trop dangereux et contraire à mes ordres ; je n'y prendrais donc aucune part. Quant au vaisseau de 50, il était sur ma route vers le lieu où j'avais ordre d'aller. Tous ensemble, nous étions plus forts que lui, sans compter la chance de le surprendre ou de l'attaquer au mouillage, ce qui nous aurait donné un grand avantage. J'étais donc prêt à me joindre à une telle entreprise, qui ne m'écarterait guère de ma route vers ma station. Je suppose qu'on ne l'avait proposé que pour obtenir mon refus, afin que le capitaine Jones puisse m'accuser d'avoir, par mauvaise volonté, fait manquer la prise d'un vaisseau de 50. On n'en a plus parlé.
J'ai fait remarquer au capitaine Jones qu'il avait exposé ses canots en les envoyant après un navire que j'aurais pu atteindre avant le calme, s'il ne m'en avait pas empêché par un signal. Il a nié avoir fait ce signal, mais on a prouvé qu'il l'avait fait. J'ai ajouté que je n'étais pas sous ses ordres, d'après ceux que j'avais de Son Excellence Benjamin Franklin. Je m'étais joint à lui pour le bien du service, puisqu'il m'avait dit aller lui aussi en mer du Nord, etc. Mais s'il me faisait encore un signal comme celui du matin, contraire au bien et au succès du service, je ferais ce que je jugerais être mon devoir, sans tenir compte des signaux contraires au service qu'il pourrait faire.
Comme je retournais à bord de l'Alliance, le capitaine Jones m'a suivi dans l'entrepont, m'a arrêté, et, montrant du doigt l'Alliance, m'a dit : « Vous voyez cette frégate ? Vous pouvez me remercier d'en avoir encore le commandement, car le docteur Franklin m'avait donné le pouvoir de vous l'ôter. » Je suppose que, voyant que je m'en tenais strictement aux ordres de Son Excellence et qu'il ne pouvait pas me garder avec lui pour m'empêcher de les exécuter, il voulait m'obliger : si je le croyais, par reconnaissance, je ferais ce qu'il voulait, c'est-à-dire que je renoncerais à ma mission. Au lieu de cela, je lui ai dit que j'en savais davantage et que je ne le croyais pas, car j'avais été averti à temps qu'il avait tout fait pour m'enlever ce commandement. Je lui ai dit en outre que je ne croyais pas davantage que le docteur Franklin lui ait donné le pouvoir de me l'ôter, puisqu'il n'avait pas ce pouvoir lui-même. Je l'ai quitté et suis retourné à bord de l'Alliance.
À dix heures du soir, le Bonhomme Richard a tiré plusieurs coups de canon sans montrer de signal. À huit heures du matin, nous avons vu le Cerf faire force de voiles vers la terre. À dix heures, le Bonhomme Richard est venu me parler. Quelqu'un, parlant pour le capitaine Jones, m'a dit que la veille au soir, l'un de leurs canots, avec sept hommes, s'était enfui vers la terre. Ils en avaient équipé et envoyé un autre, avec dix-sept hommes, à sa poursuite, et il n'était pas revenu. J'ai répondu que j'en étais désolé. On m'a demandé d'aller à bord du Bonhomme Richard. J'ai dit que le temps était trop brumeux pour quitter mon navire, mais que j'irais dès qu'il se lèverait.
L'après-midi du 25 (date astronomique), je suis allé à bord du Bonhomme Richard et j'ai demandé au capitaine Jones ce qu'il voulait de moi. Je devinais qu'il essaierait de me faire dire que la perte qu'il avait subie n'était pas sa faute. Il m'a dit qu'il avait perdu deux canots et vingt-quatre hommes. J'ai répété que j'en étais très désolé, et j'ai fait remarquer que s'il m'avait laissé chasser la veille, cela ne serait pas arrivé.
Il a répondu qu'il ne m'avait pas laissé chasser de peur que je m'approche trop de la côte. J'ai prouvé que ce ne pouvait pas être le cas : les Skelligs [?] dont il parlait nous restaient à l'est, et le navire chassé au nord-ouest, à neuf ou dix milles, cap au sud-ouest. En le chassant, je me serais éloigné de plus en plus de toute terre, dont nous étions déjà à neuf ou dix milles.
Il m'a dit que je voulais lui imputer la perte de ses canots et de ses hommes, mais qu'ils ne s'étaient pas enfuis en revenant de la prise du brick, comme je le croyais. Le lieutenant-colonel Weibert [?], qui était là, m'a expliqué que les canots étaient revenus de la prise, que le Bonhomme Richard était en calme et trop près du rivage, et qu'on avait envoyé les canots devant pour le remorquer au large. Mais dès la nuit tombée, l'un des canots avait coupé sa remorque et s'était enfui vers la terre, et l'on avait envoyé l'autre à sa poursuite.
J'ai dit que si on ne m'avait pas empêché de chasser, les canots du Bonhomme Richard seraient restés à bord. Ils auraient pu le remorquer au large pendant le jour, comme j'avais fait remorquer l'Alliance par les siens, et alors ils n'auraient pas tenté de s'enfuir. Au contraire, les canots du Bonhomme Richard, étant occupés à la prise, n'avaient pas pu rendre ce service à leur navire pendant le jour. Ils avaient profité de la nuit, sachant qu'en cinq minutes ils seraient hors de vue, ce qu'ils avaient fait. La perte de ses hommes et de ses canots était donc la conséquence de m'avoir empêché de chasser la prise.
Le capitaine Jones, n'ayant aucune raison à opposer à ce que je disais, m'a dit : « C'est un mensonge. » Comme il parlait très bas, je lui ai dit que j'espérais avoir mal compris, et je l'ai prié de répéter. Il l'a fait une deuxième fois, et une troisième, en disant : « C'est un sacré mensonge. »
Je n'ai plus pu retenir ma colère. Je me suis levé et lui ai dit que, s'il n'avait pas été à bord de son propre navire, je l'aurais puni comme il le méritait dès la première fois qu'il m'avait donné un démenti. J'ai voulu partir. Mais il a pris la clé de la porte de la chambre, posée sur le buffet de tribord, et allait fermer la porte à clé. Je lui ai arraché la clé de la main au moment où il la mettait dans la serrure. Il a essayé de me la reprendre, mais je l'ai repoussé de manière à lui faire comprendre de ne pas aller plus loin. Voyant qu'il était allé trop loin et que cette méthode ne réussirait pas, il est devenu doux comme un agneau. Il a essayé de se disculper, en disant qu'en fermant la porte il voulait seulement empêcher quelqu'un d'entrer. Je lui ai répondu qu'il avait une sentinelle devant la porte, à qui il pouvait ordonner de ne laisser entrer personne.
Je lui ai dit, devant les colonels Chamillard et Weibert [?], les deux seuls présents, que je lui demanderais satisfaction de ses paroles injurieuses et de sa conduite envers moi dès notre arrivée. Il a dit qu'il me la donnerait dès que nous serions à terre, de la manière qu'il me plairait. Je suis parti en lui disant que je ne remettrais plus jamais les pieds à bord de son navire. Il n'a plus fait d'obstacle à mon retour sur l'Alliance.
Le Bonhomme Richard a continué à tirer des coups de canon pour rappeler ses deux canots et le cotre le Cerf, qu'il avait envoyé à la recherche des déserteurs, mais aucun n'a jamais reparu. Le 26, il est venu parler à l'Alliance et a dit que ni leurs canots ni le Cerf n'étaient revenus. J'ai fait répondre qu'il fallait au contraire supposer que les déserteurs étaient à terre, où ils donneraient l'alarme et diraient notre force, et qu'on pourrait réunir contre nous des forces supérieures. Il n'était donc ni prudent ni sûr de rester là plus longtemps. S'ils avaient l'intention d'y rester, qu'ils me le fassent savoir, pour que je puisse gagner l'endroit où j'avais ordre d'aller. Ils ont dit qu'ils ne resteraient qu'un jour de plus.
Le 27, à six heures du soir, le vent étant au sud et très frais, le Bonhomme Richard, la Pallas et la Vengeance ont laissé arriver au nord-ouest, et nous avons suivi. J'ai recommandé aux officiers de garder en vue l'arrière du Bonhomme Richard. À minuit, M. Buckley est venu me dire qu'on avait perdu tout le monde de vue. Je lui ai dit de garder la même route jusqu'au jour. Au jour, ne voyant personne, j'ai fait route au mieux vers Fair Isle.
Le 29, à minuit et demi, nous avons chassé un navire qui paraissait grand. À trois heures du matin, en le rejoignant, nous avons vu les fanaux sur son pont, et nous l'avons pris pour un navire de guerre de la taille d'une frégate de vingt-huit canons. Nous nous sommes mis dans son sillage, je l'ai hélé et lui ai ordonné d'amener. Au lieu de cela, il a tiré sur nous à coups de fusil, sans effet, et a essayé deux fois de se mettre bord à bord avec l'Alliance. Mais l'Alliance l'a pris en enfilade avec seulement neuf canons, en lui passant deux fois par l'arrière. Le gréement de l'ennemi a été très endommagé, sans qu'il puisse pointer un seul canon sur l'Alliance. Son équipage, s'attendant à tout moment à ce que l'Alliance balaie sa coque de l'arrière à l'avant avec toute une bordée, a abandonné les postes, et le navire a amené.
C'était le Betsey, navire armé en course et marchandise (lettre de marque), de cinq cents tonneaux, avec vingt-deux canons de neuf sur son pont principal et quatre-vingt-deux hommes à bord. Il allait de Liverpool à Antigua avec une cargaison. Son gréement ayant beaucoup souffert des quelques coups que nous avions tirés, et le vent étant très fort, il était six heures du soir avant qu'il soit réparé et amariné.
[Pièce résumée : ordre de Landais au second maître Thomas Fitzgerald, nommé capitaine de prise du Betsey. Il doit suivre l'Alliance ; en cas de séparation, gagner Bergen en Norvège (et s'adresser au consul ou à l'agent de France), sinon Dunkerque, Ostende ou Nieuport (M. Coffyn [?], à Dunkerque), sinon Brest, Lorient ou Nantes (M. Gourlade, à Lorient), et prévenir Franklin et Le Ray de Chaumont à Passy. « À bord de l'Alliance, en mer, le 29 août 1779. P. Landais. »]
Le 31, à trois heures du matin, nous avons vu deux voiles très loin devant nous et leur avons donné la chasse toutes voiles dehors. Elles ont forcé de voiles pour fuir l'Alliance, dont la prise était à six milles derrière. La mer étant très calme, en cinq heures de chasse nous sommes arrivés à cinq milles d'elles, et j'ai reconnu le Bonhomme Richard et la Vengeance.
L'Alliance leur a fait un signal et a viré de bord pour chasser un navire qui était au vent ; le Bonhomme Richard et la Vengeance ont fait de même. Le navire chassé portant vent arrière, l'Alliance est allée se mettre en travers de sa route et l'a fait amener, tandis que le Bonhomme Richard se trouvait à trois milles au vent, mais il est descendu ensuite vers lui. J'ai ordonné à la prise de mettre en panne, et nous avons mis nos canots à la mer pour l'amariner. C'était l'Union, navire à lettre de marque, de Londres pour Québec, chargé de cordages, de toiles, de hardes et de vêtements tout faits, etc. Il avait vingt-deux canons de neuf sur son pont principal et cinquante-cinq hommes à bord.
Le vent et la mer forcissaient beaucoup. M. Buckley, que j'avais envoyé à bord avec trente hommes de l'Alliance, avait fait hisser les canots avec les palans de la prise. Il m'a fait dire que les prisonniers à bord étaient tous ivres, et que certains menaçaient, disait-on, de se mutiner.
Vers trois heures de l'après-midi, une autre voile est apparue très loin au vent. Le Bonhomme Richard a fait signal à l'Alliance de chasser. Ce n'était pas raisonnable :
Le Bonhomme Richard, au contraire, n'avait aucune de ces raisons de ne pas chasser. Il tenait mieux la mer par ce temps, avait son équipage au complet et rien d'autre à faire. En outre, le brick la Vengeance, bon marcheur, était déjà à trois milles au vent : le capitaine Jones aurait pu, avec plus de raison, lui faire signal de chasser. Mais il ne l'a pas voulu, et le navire est sorti de vue.
Toute la nuit, le vent a soufflé très frais, et tous les navires ont tenu la cape sous la grand-voile. Le lendemain matin, le Bonhomme Richard, à trois milles par le bossoir du vent de l'Alliance, lui a fait signal d'aller lui parler. C'était impossible, car nous avions alors bien assez de notre grand-voile. Mais le Bonhomme Richard aurait pu carguer la sienne pour laisser l'Alliance le rejoindre, ou envoyer la Vengeance dire ce qu'il voulait. Dès que le vent a molli, j'ai fait de la voile et lui ai parlé. Le capitaine Jones m'a dit d'aller dire aux prises de faire plus de voile, ce que j'ai fait. Il aurait pourtant été plus convenable d'en charger la Vengeance, plus propre à cet usage et qui n'avait rien d'autre à faire. Mais le capitaine Jones l'a fait par dépit, pour essayer de pousser ma patience à bout.
Le 2 septembre, le vent et la mer tombant, j'ai envoyé M. White, l'un des aspirants de l'Alliance, comme capitaine de prise de l'Union, avec des ordres semblables à ceux de M. Fitzgerald pour le Betsey. Je lui ai dit toutefois de recevoir ceux que le capitaine Jones pourrait lui envoyer. Nous avons pris tous les prisonniers à bord et amariné la prise convenablement.
Le 3, à quatre heures du matin, nous avons vu de l'Alliance une voile au nord-est. Nous l'avons signalée au Bonhomme Richard, qui n'a pas répondu. J'ai ordonné de chasser la voile en vue. Le Bonhomme Richard a fait le signal de former la ligne, sans indiquer par un signal quelle ligne. Comme j'étais déjà en ligne avec lui, j'ai continué la chasse, et j'ai vite reconnu la Pallas, séparée du Bonhomme Richard depuis le 27, quand nous l'avions quitté nous aussi. Je suis allé à bord de la Pallas et j'ai demandé au capitaine Cottineau s'il pouvait recevoir une partie des cent quarante prisonniers de l'Alliance, où il n'y avait pas de place pour les garder convenablement. Il m'a dit que je pouvais lui en envoyer. Je lui ai envoyé l'équipage de l'Union et j'ai gardé les autres.
L'après-midi, le Bonhomme Richard a fait le signal appelant tous les capitaines à son bord. J'ai envoyé M. Blodget en le priant de demander par écrit au capitaine Jones ses ordres pour moi, puisque je ne pouvais pas aller les recevoir moi-même. Le capitaine Cottineau est venu en personne me prier d'aller à bord du Bonhomme Richard. Il m'a dit que c'était pour convenir ensemble d'une descente aux Shetland, où le capitaine Jones voulait aller.
Je lui ai dit que je n'irais jamais à bord du Bonhomme Richard. Il était évident que je n'étais pas sous les ordres du capitaine Jones : sa mission était de faire une descente, comme il le projetait, et la mienne de croiser, selon les ordres de Son Excellence Benjamin Franklin. Néanmoins, s'il voulait me consulter sur un plan, il pouvait le faire par écrit ou m'envoyer un officier pour me le communiquer de vive voix, et je donnerais mon avis. De plus, bien que je ne sois pas sous ses ordres, s'il me les envoyait par écrit, je ferais tout mon possible pour les exécuter. Il est parti.
[Pièces résumées — échange de billets des 3 et 5 septembre 1779 :
Le 3, à midi, les deux prises étaient presque hors de vue, sous notre hanche sous le vent, et le Bonhomme Richard à un mille devant, par notre bossoir du vent, forçant de voiles. En le suivant, nous avons bientôt perdu de vue les prises.
Le 4, ayant doublé Fair Isle, nous n'avions plus en vue que le Bonhomme Richard, l'Alliance et la Pallas. À onze heures du matin, le Bonhomme Richard a dit à l'Alliance d'aller vers l'ouest chercher les prises, et de revenir le lendemain au nord-est de Fair Isle, où le Bonhomme Richard et la Pallas nous attendraient. L'Alliance a donc tenu le plus près, bâbord amures, jusqu'à six heures du soir, puis a viré. À trois heures du matin, elle a vu une voile devant elle, l'a chassée et prise : c'était un sloop sur lest, de Leith pour les Shetland, et elle y a mis un aspirant et deux matelots. À quatre heures, elle a vu une autre voile au nord-est et lui a donné la chasse. À six heures, elle a vu la Vengeance rejoindre le Bonhomme Richard et la Pallas. L'Alliance a continué la chasse jusqu'à huit heures, quand elle a pris un autre sloop chargé de charbon, de Greenock pour les Shetland ; elle y a mis un second maître et deux matelots. Tous ont rejoint le Bonhomme Richard, la Pallas et la Vengeance. L'Alliance n'avait pas revu les prises : ne pouvant doubler Fair Isle, elles avaient dû virer ou passer au nord. Le Bonhomme Richard et la Pallas ont pris chacun en remorque l'un des sloops pris par l'Alliance.
On remarquera que le capitaine Jones ne disait pas qu'il avait reçu du Congrès ou de Son Excellence Benjamin Franklin le pouvoir de commander l'escadre américaine à laquelle, disait-il, appartenait l'Alliance. Il tirait ce titre et ce droit de l'accord que nous avions librement signé avant de partir de Groix. Ainsi, si j'avais suivi ses ordres, Son Excellence aurait pu dire et prouver que j'avais enfreint les siens. Mais j'ai percé son plan pour me prendre ainsi au piège. J'avais envoyé M. Blodget demander par écrit les ordres du capitaine Jones, pour juger s'ils s'accordaient avec ceux de Son Excellence. Sinon, l'accord n'ayant plus d'objet, je m'en tiendrais aux seuls ordres de Son Excellence. M. Blodget m'a rapporté pour toute réponse de me tenir derrière la Pallas.
[Pièce résumée : certificat de N. Blodget, commis aux vivres de l'Alliance (22 octobre 1779) : vers le 5 septembre au soir, Jones lui a dit de dire à Landais de se tenir derrière la Pallas ; Blodget avait déjà dit à Jones que Landais demandait tous ses ordres par écrit.]
Le capitaine Jones a toujours pris soin de ne pas me donner par écrit l'ordre de le suivre aux Shetland. Quant à la consigne de me tenir derrière la Pallas, il aurait pu dire que ce n'était pas un ordre de la suivre pour une descente aux Shetland, si elle en avait fait une comme prévu, mais seulement un avis passager pour la journée.
J'avais pourtant fait préparer hommes et canots pour la descente, et étalinguer les câbles sur les ancres, au cas où le capitaine Jones m'aurait donné l'ordre en règle de le suivre.
[Pièces résumées — certificats datés du Texel, 21 octobre 1779 :
Le 7, un fort vent de nord-ouest nous a tous chassés de la terre, et nous avons tenu la cape sous la grand-voile seule. À dix heures du soir, le Bonhomme Richard étant au vent de l'Alliance et la Pallas sous le vent, nous avons perdu tout le monde de vue. Nous avons montré plusieurs fois un fanal à la corne d'artimon, mais personne n'a répondu. Au jour, personne en vue. Le vent et la mer étaient très forts, et nous avons trouvé que le taille-mer de l'Alliance s'était écarté de l'étrave de plus d'un pouce. Nous avons gardé les mêmes amures. Le 9, nous avons trouvé le fond à cinquante-trois brasses, et le 11, nous avons vu la terre au nord de Scarborough.
Le 12, à six heures du matin, nous avons vu un navire de guerre et un cotre par notre bossoir du vent. Ils ont porté sur nous un moment, l'Alliance tenant toujours le plus près, mais ils sont remontés au vent eux aussi. L'Alliance les a chassés jusqu'à la nuit, sans pouvoir les rejoindre. Le lendemain, nous avons pris un brick chargé de charbon, de Newcastle pour Hambourg. J'ai pris son équipage à bord, l'ai amariné et envoyé à Bergen, en Norvège.
L'Alliance a croisé depuis au large de Flamborough Head. Le 22, au point du jour, elle a vu un grand navire et un brick, et leur a donné la chasse. Ils ont fui, mais elle les a rejoints très vite, et j'ai reconnu la Pallas. Je lui ai montré le signal particulier de l'Alliance, et elle m'a montré le sien. L'Alliance lui a signalé de chasser un brick en vue : elle l'a poursuivi, pris et sabordé, ainsi que l'autre qu'elle avait avec elle quand nous l'avions aperçue. L'Alliance en a chassé un autre, qui est entré dans le port de Bridlington avant qu'elle puisse le rejoindre ; se trouvant en eau peu profonde, elle a pris le large. À six heures du soir, j'ai parlé à la Pallas. On m'a dit qu'elle s'était séparée du Bonhomme Richard trois jours plus tôt, qu'ils n'avaient rien fait que prendre un petit brick, que le Bonhomme Richard avait rançonné, et que la Vengeance s'était séparée d'eux la même nuit que l'Alliance, mais les avait rejoints deux jours après.
Le 22 septembre à sept heures du soir (date astronomique), nous avons vu deux voiles, mais si près de la terre que nous ne pouvions pas les chasser. À trois heures du matin, nous avons vu deux voiles au vent. L'une paraissait être un grand navire, avec des feux à l'avant et à l'arrière, et elle a tiré deux coups de canon. Nous avons mis en panne pour les attendre et nous sommes préparés au combat, mais elles ont mis en panne elles aussi et se sont tenues sur la défensive. Le capitaine Cottineau, de la Pallas, m'a demandé ce que j'avais l'intention de faire si le plus grand se révélait être un vaisseau anglais de soixante-quatre. J'ai répondu que dans ce cas nous devrions essayer de nous échapper. Et même s'il avait plus de cinquante canons, étant trop à court d'équipage, je ne voudrais rien avoir à faire avec lui. Au jour, nous avons vu que c'étaient le Bonhomme Richard et la Vengeance.
Vers trois heures du matin [?], nous avons vu plusieurs petits bâtiments près de Flamborough Head, que nous avons chassés tous ensemble. À dix heures, nous avons vu au vent l'un des bricks pris par la Pallas, sabordé et abandonné la veille. On le reconnaissait facilement, car il avait toutes ses écoutes et ses bras largués et venait tour à tour au lof et en arrivée. Le Bonhomme Richard l'a chassé et a fait signal à tous les autres de suivre. Vers midi et demi, le Bonhomme Richard a armé une goélette de pilote qu'il avait prise, pour aller le prendre. Mais le capitaine Jones, selon toute apparence, a oublié de donner à l'officier qu'il y envoyait un signal pour la rappeler à bord du Bonhomme Richard s'il le jugeait bon.
À une heure de l'après-midi, nous avons vu de l'Alliance deux voiles au nord-est, à environ quinze [?] milles, tribord amures ; le vent était alors plein ouest. L'Alliance les a signalées. À une heure et demie, le Bonhomme Richard a fait signal à la Pallas et à l'Alliance de chasser ces deux voiles vent arrière. Mais le Bonhomme Richard et la Vengeance, au lieu d'en faire autant, ont tous deux viré de bord et tenu le plus près, pour chasser la goélette de pilote que le capitaine Jones avait envoyée après le brick abandonné.
L'Alliance et la Pallas ont laissé arriver toutes voiles dehors et gouverné d'abord au nord-est quart nord, pour couper de la terre les deux voiles chassées. En chassant et en nous éloignant de la terre, nous avons bientôt découvert, près de la côte au nord de Flamborough Head, la flotte de navires marchands anglais, que ce cap nous avait cachée jusque-là.
À quatre heures, le vent a tourné au sud-ouest. L'une des deux voiles chassées a viré et tenu le plus près, bâbord amures, vers la flotte. L'autre, la plus grande, a gardé les amures à tribord. Le Bonhomme Richard et la Vengeance, qui avaient tenu le plus près ou étaient restés en panne tribord amures jusque-là, ont commencé à laisser arriver. Ils étaient à cinq milles derrière l'Alliance, et donc d'autant plus loin des navires chassés.
À cinq heures, la plus grande des deux, voyant l'Alliance approcher très vite, a fait un signal à l'autre et tiré un coup de canon. Toutes deux ont viré pour se rejoindre plus vite. La Pallas, à deux milles derrière, a diminué de voile pour attendre le Bonhomme Richard.
À six heures, les deux navires chassés avaient formé une ligne tribord amures, au plus près, à une demi-longueur de câble l'un de l'autre, en panne sous les huniers (le petit hunier plein, le grand hunier et le hunier d'artimon sur le mât), le plus grand en tête. L'Alliance était alors à un mille d'eux. Voyant ouverts les sabords de la batterie basse du plus grand, et tous deux battant pavillon et flamme de Saint-Georges, l'Alliance a mis en panne sur leur hanche tribord. Elle n'avait pas la moitié de son équipage et était très inférieure en force aux ennemis. Elle attendait les autres pour convenir avec eux de la manière d'attaquer, n'ayant reçu aucun signal pendant toute la chasse.
À sept heures, les deux navires de guerre anglais avaient viré lof pour lof et formé une ligne au plus près, bâbord amures, comme ils l'étaient avant sur l'autre bord. Le Bonhomme Richard descendait à un mille au vent de l'Alliance. J'ai fait remplir nos trois huniers et je suis monté au plus près pour parler au capitaine Jones, lui dire la force des ennemis et convenir ensemble de la façon de les attaquer. Je l'ai fait héler. Mais au lieu de répondre, le Bonhomme Richard, qui était vent arrière, a pris largue bâbord amures pour éviter de nous parler.
Voyant cela, l'Alliance a laissé arriver et s'est placée sur la hanche du vent des ennemis, dans leur position. Le plus grand était à deux portées de fusil par son bossoir sous le vent, et l'autre à la même distance par son travers. Ce dernier a hélé l'Alliance, qui n'a pas répondu. Le Bonhomme Richard est allé mettre en panne à environ un mille, par l'avant du plus grand des ennemis, où il est resté plus d'une demi-heure.
Puis le Bonhomme Richard a porté tête baissée sur le travers du plus grand des ennemis. Celui-ci en a profité pour le prendre en enfilade, de l'avant à l'arrière, de son bossoir tribord à sa hanche bâbord. Le Bonhomme Richard en a été si maltraité que ses hommes, après avoir tiré les canons de la batterie haute et de la batterie basse, ont abandonné leurs postes, comme ceux de la dunette.
Au moment même où le premier coup de canon du Bonhomme Richard a été tiré, l'Alliance a engagé le combat avec l'autre navire ennemi, qui a rendu bordée pour bordée pendant vingt minutes. Mais, trouvant le feu de l'Alliance trop fort pour lui, il a orienté ses huniers et amuré sa grand-voile et sa misaine pour passer devant, avant qu'on s'aperçoive, dans la fumée, qu'il cédait. Dès qu'on s'en est aperçu, l'Alliance a rempli ses huniers et amuré sa grand-voile et sa misaine pour rejoindre les ennemis.
La Pallas était sur la hanche de l'Alliance, descendant sous les huniers. Je l'ai hélée et lui ai dit de faire plus de voile et de venir combattre le plus petit des deux ennemis. Moi, j'irais aider le Bonhomme Richard, si éprouvé par les bordées ennemies qu'il ne tirait plus que de temps en temps quelques canons de son gaillard d'arrière. Le capitaine Cottineau m'a demandé de tirer une bordée en passant au vent du navire que la Pallas allait combattre, ce que nous avons fait.
Arrivés bientôt près du Bonhomme Richard et de l'ennemi qu'il combattait, nous les avons trouvés accrochés bord à bord, l'avant de l'un contre l'arrière de l'autre, l'ennemi au vent, l'avant tourné vers le nord. Celui-ci a tiré sur l'Alliance six ou sept canons de sa batterie basse de bâbord, mais les boulets sont passés entre ses mâts.
Voyant la position de ces deux navires, j'ai jugé que si j'allais bord à bord avec l'ennemi, tous mes boulets de canon et de fusil iraient frapper le Bonhomme Richard, et les siens l'Alliance. Nous nous serions détruits mutuellement, et l'ennemi aurait eu l'avantage de tirer de ses deux batteries sur nous. J'ai donc pensé que le meilleur et le seul moyen de réduire l'ennemi était de le prendre en enfilade de l'arrière à l'avant.
L'Alliance a donc laissé arriver. J'ai appelé les lieutenants et les maîtres canonniers, je leur ai montré l'ennemi, qui avait l'arrière tourné vers nous, et je leur ai recommandé de dire aux canonniers de pointer sur une lumière qu'il avait dans sa chambre, et de prendre garde de ne pas tirer sur le Bonhomme Richard, qui avait l'avant tourné vers nous. Nous sommes passés derrière l'ennemi, à une portée de fusil, et tous les canons ont été tirés sur lui un par un, à mesure que nous passions. En même temps, nos hunes tiraient sur lui et sur son gaillard d'arrière. Il ne nous a répondu que par quelques coups de fusil. L'un d'eux a traversé le bord du chapeau d'un homme qui était sur le gaillard d'avant, sans le blesser : je ne le mentionne que pour prouver l'imposture du capitaine Jones dans son récit au sujet de la distance.
La bordée de l'Alliance avait fait un tel ravage à bord du navire ennemi que, alors qu'avant il tirait vingt coups de canon pour un du Bonhomme Richard, il a été ramené au même niveau : tous deux ne tiraient plus que de temps en temps.
L'Alliance était alors vent arrière, et dans l'impossibilité de revenir dans une position de tir sur le navire ennemi sans courir deux bords. La Pallas et la plus petite frégate anglaise combattaient ensemble à deux longueurs de câble par notre bossoir tribord. J'ai pensé que le meilleur service que je pouvais rendre était d'intervenir là. Je craignais que cette frégate anglaise, par un accident ou un autre, puisse vaincre la Pallas : les ennemis auraient alors été trois navires contre deux des nôtres. Au contraire, si je pouvais, par une bordée, faire amener cette frégate anglaise, nous serions quatre contre un, et sûrs de la victoire. Cette manœuvre ne pouvait pas éloigner l'Alliance plus d'un quart d'heure de l'aide au Bonhomme Richard.
L'Alliance s'est donc portée pour prendre en enfilade la frégate anglaise. Mais celle-ci, voyant le danger, a amené son pavillon au bout de dix minutes au plus. Voyant cela, l'Alliance est montée au plus près, grand-voile et misaine amurées, bâbord amures, le courant portant au sud-est. Dès qu'elle a été par le bossoir du vent de la plus grande frégate anglaise, elle a viré, laissé arriver, et l'a prise en enfilade en lui passant devant, de l'avant à l'arrière. L'Alliance est remontée au plus près, tribord amures, grand-voile et misaine amurées. Étant assez au vent, elle a viré et est allée de nouveau prendre en enfilade la frégate anglaise, de l'arrière à l'avant, en laissant arriver et en lui passant derrière si efficacement qu'on a crié de la frégate anglaise qu'ils se rendaient, et ils ont amené leur pavillon. Au même instant, leur grand mât est tombé par-dessus bord.
Les hommes de l'Alliance ont été si calmes pendant tout ce temps que, bien qu'il restât deux canons chargés et pointés après avoir tiré les autres, pas un seul coup n'est parti dès que j'ai donné l'ordre de cesser le feu. Et bien qu'il y eût peu de vent dans la nuit et la fumée, l'Alliance n'a pas manqué une seule évolution de tout le combat.
Les deux frégates anglaises prises étaient le Serapis, commandé par le capitaine Pearson, armé de quarante-deux canons, avec deux cent quatre-vingts hommes à bord, et la Comtesse de Scarborough, capitaine Piercy, un navire de vingt canons.
On pourrait soupçonner mon récit de partialité en faveur de la conduite de l'Alliance pendant ce combat. Le capitaine Jones en a composé un, aussi dépourvu de sens que de vérité, tout à son avantage et à la charge de l'Alliance. Il l'a envoyé à Son Excellence, qui l'a fait imprimer. Les copies suivantes du croquis des différentes positions des navires pendant le combat, avec leur description, signées et certifiées par tous les officiers de l'Alliance, connus pour être mes ennemis, rendront le mien plus évident, le confirmeront et prouveront la fausseté de celui du capitaine Jones.
[Pièces résumées — une série de croquis numérotés (« première position » à « … position »), chacun accompagné d'une légende certifiée et signée par tous les officiers de l'Alliance. Les légendes lisibles disent en substance :
La suite des positions certifiées continue dans la cinquième partie.]
Vues n° 44 à 52 du scan.
[Pièces résumées — suite des croquis certifiés par les officiers de l'Alliance :
Déclaration commune, à bord de l'Alliance, le 22 octobre 1779 : les officiers certifient que ce récit est « la vérité, toute la vérité et rien que la vérité ». Ils n'ont vu aucun signal, sauf celui de chasse. Dans la 5e position, M. Ingraham a hélé le Bonhomme Richard pour savoir comment attaquer, sans réponse. À chaque passage pour enfiler le Serapis, le capitaine Landais et M. Buckley ont crié aux lieutenants de dire aux canonniers de ne pas tirer sur le Bonhomme Richard, en expliquant chaque fois lequel était le Serapis : on ne pouvait pas se tromper, car on voyait leurs pavillons. L'Alliance est passée deux fois à portée de fusil de l'arrière du Serapis et une fois de son avant. Aucune occasion ni aucun temps n'ont été perdus pour aller au secours du Bonhomme Richard. Ils ont vu plusieurs fois le feu à bord du Serapis, et vu la Comtesse de Scarborough prendre le Bonhomme Richard en enfilade.
Signé : M. Parke, capitaine d'infanterie de marine ; James Degge, premier lieutenant par intérim ; Thomas Elwood, lieutenant d'infanterie de marine ; John Buckley, maître ; James Warden ; James Lynd, troisième lieutenant par intérim ; Benjamin Pierce, maître canonnier ; John Darling, maître d'équipage (sa marque) ; James Bragg, charpentier ; John Larcher fils et Thomas Hinsdale, seconds maîtres ; Arthur Robertson, aspirant ; les volontaires Nathaniel Ingraham et John Spencer, et Nathan Blodget, commis aux vivres, postés sur le gaillard d'arrière.]
Grâce à la supériorité de son feu et de son artillerie sur la Comtesse de Scarborough, l'Alliance n'a reçu d'elle que quelques boulets dans la coque : l'un a éraflé le beaupré, un autre a traversé le canot d'apparat. Elle a eu deux de ses grands haubans et de ses haubans de misaine coupés, un peu de gréement, mais ses voiles étaient percées en beaucoup d'endroits, et le voilier est allé les réparer dès la fin du combat.
Dès que le grand mât du Serapis est tombé, lui et le Bonhomme Richard se sont séparés, et le premier dérivait vers la terre. Le capitaine Jones m'a fait dire d'aller en retirer les prisonniers.
[Pièce résumée : certificat de l'aspirant Arthur Robertson : le 23 septembre, Jones l'a chargé de demander à Landais de prendre à son bord tous les prisonniers du Serapis, ce que Landais a fait, avant de prendre la prise en remorque pour l'écarter de la terre.]
Nous en avons retiré cent cinquante prisonniers. J'ai envoyé à bord M. Buckley, M. Lynd, les charpentiers et quarante hommes. Le Serapis n'avait reçu que cinq boulets dans son flanc de la part du Bonhomme Richard. Les plus grands dégâts que ce dernier lui avait faits étaient au tronçon du grand mât et aux espars rangés près de lui sur les drômes. Mais toutes les fenêtres de sa chambre arrière avaient été brisées par les boulets de l'Alliance, ainsi que ses mâts et ses vergues. Il avait reçu beaucoup de coups de l'avant à l'arrière. Il n'y avait pas deux pieds carrés de sa misaine qui ne soient troués. Il avait en outre un boulet à la ligne de flottaison, deux pieds en avant de l'étambot, à bâbord.
L'Alliance a pris le Serapis en remorque et l'a écarté de la terre, par un temps de brume épaisse et un très faible vent du sud. À neuf heures du matin, nous avons rejoint le Bonhomme Richard, la Pallas, la Vengeance et la Comtesse de Scarborough. Le premier a fait signal de lui envoyer nos canots et nos hommes. Je lui ai envoyé quarante hommes et deux canots, ne gardant que le canot d'apparat, qui ne pouvait pas y aller avant d'être réparé, ayant été percé par un boulet. Il ne restait plus à bord que soixante-dix hommes de l'équipage de l'Alliance, pour deux cent vingt-cinq prisonniers.
À dix heures, le Bonhomme Richard venant droit sur l'Alliance, celle-ci a été obligée, pour éviter d'être abordée, de larguer l'aussière par laquelle elle remorquait le Serapis. Le capitaine Jones a alors quitté le Bonhomme Richard pour passer à bord du Serapis.
Le 24, à six heures du matin, j'ai appris avec peine que le capitaine Jones, passé la veille sur le Serapis, me faisait dire de retirer du Bonhomme Richard les blessés, les seuls qui y restaient, et de l'abandonner.
Or je savais qu'on aurait pu le sauver s'il l'avait voulu. La mer avait été très calme la veille : on aurait pu le faire gîter d'un bord sur l'autre, et trente charpentiers et calfats auraient pu réparer les trous de boulets à la flottaison, avec les matériaux nécessaires que nous avions sur les différents navires. Et même à onze heures, quand nous l'avons abandonné, bien que ces trous soient seulement bouchés avec des tampons, qu'on n'ait pas pompé depuis sept heures la veille au soir et que ses sabords de la batterie basse soient ouverts par une grosse mer, laissant entrer l'eau, il ne calait pas six pouces de plus qu'à sa sortie du port de Lorient.
Mais le capitaine Jones savait que ses fautes pendant le combat étaient trop profondément marquées par les boulets ennemis sur les flancs et l'avant de son navire pour qu'on puisse les effacer. De plus, le Bonhomme Richard était bien plus grand et plus fort que le Serapis. Au lieu de la fausse gloire qu'il cherchait par son récit mensonger, il aurait été blâmé par tous ceux qui auraient pu voir et comparer la différence de taille et de force entre les deux navires : combien peu le Serapis avait souffert du Bonhomme Richard, et combien celui-ci avait souffert du premier, à cause de la différence d'habileté entre leurs deux capitaines, si le Bonhomme Richard avait été ramené au port. En outre, la direction des trous de boulets qu'il avait reçus aurait permis de juger de qui il les avait reçus. Tout cela aurait prouvé la fausseté du récit pompeux qu'il a donné de sa gloire et de son habileté tant vantées.
À neuf heures du matin, le Serapis, la Comtesse de Scarborough, la Pallas et la Vengeance ont fait de la voile et quitté l'Alliance, en retirant du Bonhomme Richard vingt blessés qui y restaient. Mais à onze heures, ces navires étant à environ six milles, le capitaine Jones, imaginant et craignant, je suppose, que l'Alliance essaie de sauver le Bonhomme Richard (ce qui était impossible, puisqu'elle n'avait que cent quinze hommes en tout à bord), a envoyé la goélette à son bord pour couper toutes les rides des grands haubans, ce qui a fait tomber le grand mât, et pour enlever les tampons des trous de boulets afin de le faire couler. Il a coulé à midi.
La veille du naufrage du Bonhomme Richard, son premier lieutenant a dit devant moi ce qui est certifié ci-après :
Je soussigné ai entendu M. Richard Dale, premier lieutenant du Bonhomme Richard, dire que s'il avait cent hommes, il se chargerait de ramener ce navire au port, pourvu qu'un autre navire lui tienne compagnie. Il a dit qu'il pensait s'en tirer très bien avec lui, à moins qu'il ne vienne à souffler trop fort. Il a dit tout cela dans la chambre de l'Alliance, le soir où il a quitté le Bonhomme Richard, au mois de septembre dernier. (Signé) N. Blodget, commis aux vivres de l'Alliance. Lorient, le 1er [?] mai 1780.
On voit par là que M. Dale, resté à bord de ce navire depuis le combat, connaissait bien son état, et très probablement le capitaine Jones aussi. Mais il aurait tout sacrifié à ses vues personnelles.
Le 27, M. Lynd, lieutenant par intérim de l'Alliance, retenu avec trente de ses hommes à bord du Serapis depuis le combat, a été abordé par le capitaine Jones, qui voulait le mettre à l'épreuve en disant du mal du capitaine et de l'équipage de l'Alliance. M. Lynd s'en est offensé. Le capitaine Jones, voyant qu'il ne pouvait rien lui faire dire contre moi, l'a menacé de le mettre aux fers. M. Lynd, voyant un canot de l'Alliance le long du bord, a sauté dedans et est revenu à bord. Il m'a dit comment le capitaine Jones l'avait traité, et pourquoi. Il m'a dit aussi que des hommes de l'Alliance, restés là-bas, avaient été fouettés sans pitié pour la même raison.
J'ai envoyé M. Robertson réclamer au capitaine Jones les hommes de l'Alliance, mais il n'a pas voulu les laisser partir. Pourtant, nous avions à bord deux cent vingt-six prisonniers à garder avec un équipage réduit, sans compter le service du navire, et beaucoup d'hommes étaient malades.
[Pièce résumée : certificat de l'aspirant Arthur Robertson (26 octobre 1779) : Jones lui a répondu que si Landais insistait pour avoir ses hommes, il ne les aurait pas.]
Le 3 octobre, en vue de la côte de Hollande avec les autres navires, j'ai vu passer plusieurs bateaux-pilotes, sans qu'aucun signal soit fait pour les appeler à bord. Pensant que les autres navires avaient à bord quelqu'un qui connaissait la côte, je leur ai fait un signal, et un pilote est monté à bord. Comme j'avais beaucoup de malades et de blessés, j'ai fait route vers le Texel, et les autres m'ont suivi, mais en serrant le vent. Quand je suis arrivé trop près de la côte, le pilote m'a dit de ne pas aller plus loin et de mouiller, ce que nous avons fait à six heures du soir.
[Pièce résumée : certificat du chirurgien Amos Windship (3 octobre 1779) : un nombre considérable d'hommes sont malades, beaucoup d'autres se plaignent, il craint une maladie générale et manque de fournitures pour les malades et les blessés.]
Le capitaine Jones, pour faire meilleure figure et gagner du crédit en entrant au Texel, avait laissé en place les vieilles voiles du Serapis, criblées de boulets, au risque de perdre ce navire. Peut-être l'aurait-il bien voulu, pour pouvoir dire qu'il avait été si maltraité par le Bonhomme Richard qu'il n'avait pas pu le ramener. Pourtant, vu la façon dont celui-ci l'avait combattu, il ne pouvait y avoir un seul de ses boulets dans ces voiles.
Le 4, comme l'Alliance entrait au Texel, M. Dumas, agent américain en Hollande, est monté à bord. Dès qu'il a su que j'étais le capitaine, il m'a supplié de n'avoir aucune querelle tant que je serais en Hollande, et m'a montré à ce sujet une lettre que lui avait écrite Son Excellence Benjamin Franklin. Comment Son Excellence pouvait-elle prévoir que le capitaine Jones et moi étions en désaccord, s'il ne savait pas que le capitaine Jones, avec son consentement, me chercherait querelle ? J'ai remis à M. Dumas une lettre à faire suivre à Son Excellence, où je lui racontais l'essentiel de notre croisière. Les autres navires ne sont entrés au Texel que le lendemain, tous sous pavillon français.
M. Dumas m'avait donné l'adresse de M. de Neufville, négociant à Amsterdam, à qui m'adresser pour les besoins de l'Alliance, et je lui ai écrit. Le 7, un homme envoyé par M. de Neufville est venu au Texel à bord de la Pallas, de la Vengeance, du Serapis et de la Comtesse de Scarborough pour savoir ce qu'il leur fallait, mais il est reparti sans venir à bord de l'Alliance.
Le lendemain, ayant la liste des articles dont l'Alliance avait besoin pour reprendre la mer, je suis allé à Amsterdam la porter à M. de Neufville. Sachant que le capitaine Jones était dans la maison, j'ai dit à M. de Neufville que je voulais lui parler. Il m'a répondu qu'il était à La Haye. Jones n'a pas paru en public pendant deux jours. J'ai enfin appris qu'il devait dîner à la Couronne, une taverne. Il était avec quelqu'un dans une pièce d'où il avait pu me voir entrer. Je lui ai fait dire trois fois que je voulais lui parler avant qu'il vienne.
Il est enfin venu. Je lui ai rappelé comment il m'avait insulté à bord de son navire, et qu'il avait promis de m'en donner satisfaction une fois à terre : je venais donc la lui demander. Mais comme Son Excellence Benjamin Franklin avait écrit à M. Dumas de dire aux capitaines qu'il ne devait y avoir aucune querelle en Hollande, ou quelque chose d'approchant, nous pouvions en quelques heures sortir de Hollande, où il pourrait tenir sa promesse et moi satisfaire mon désir.
Il a nié rien savoir de cette lettre à M. Dumas. Il a ajouté qu'il ne me donnerait aucune satisfaction, mais que le docteur Franklin me la donnerait : il lui avait écrit que j'avais tiré sur le Bonhomme Richard pendant le combat et tué beaucoup de ses hommes.
Je lui ai répondu que je le connaissais assez pour ne pas m'étonner qu'il forge un tel mensonge, pour éviter de me donner la satisfaction que je lui demandais, et pour charger l'Alliance, s'il le pouvait, du sang de plus de soixante hommes qu'il avait perdus par ses bévues et sa mauvaise conduite en attaquant le Serapis. Il aurait dû se rendre au bout de trois quarts d'heure de combat si l'Alliance ne l'avait pas secouru, en détruisant le Serapis et en le faisant se rendre. Voyant que je m'échauffais, il s'est brusquement retiré dans la pièce d'où il venait.
Sachant tout ce dont il était capable, et craignant qu'il raconte seulement que j'étais venu le provoquer en duel, pour y trouver une accusation contre moi, je suis entré dans la pièce et lui ai demandé s'il avait des ordres à envoyer à bord du Serapis. Il a dit que non, et je suis parti.
Je suis retourné au Texel. Le 21 octobre, j'ai reçu la lettre suivante :
Passy, le 14 octobre 1779. Monsieur, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 4 de ce mois, avec un extrait de votre journal. Je vous remercie d'avoir pris soin de l'envoyer si tôt, et je vous félicite du succès de votre croisière.
Mais je suis fâché de voir qu'il y a contre vous des accusations de désobéissance aux ordres. Le ministère d'ici pense aussi que la grande perte parmi les sujets du roi, à savoir les volontaires français à bord du Bonhomme Richard, est due à ce que vous n'êtes pas venu plus tôt à son secours, comme on suppose que vous auriez pu le faire. M. de Sartine m'a en conséquence écrit qu'on attend de moi que je fasse ouvrir une enquête immédiate sur votre conduite.
Un conseil de guerre est la voie régulière, si vous le choisissez. Mais comme cela peut occasionner une longue discussion, et être à bien des égards peu commode pour le service en ce moment, j'ai jugé préférable (sur l'avis de votre ami M. de Chaumont) de vous donner l'occasion de vous justifier, auprès du ministère comme auprès de moi, en venant directement à Paris. Je vous en prie donc par la présente (ou, pour employer une expression plus forte, si vous la jugez nécessaire pour justifier votre départ de votre navire, je vous l'ordonne) : rendez-vous ici le plus tôt possible. Je n'ai pas besoin de vous conseiller d'apporter les papiers et les témoignages que vous jugerez utiles à votre justification. J'ajouterai seulement que vous pouvez être sûr de trouver en moi toute disposition à rendre à votre réputation la justice qu'elle paraîtra mériter.
J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très obéissant et très humble serviteur. (Signé) B. Franklin. J'ai le plaisir de vous apprendre que deux prises que vous avez envoyées en Norvège sont arrivées à bon port à Bergen.
J'ai compris que Son Excellence Benjamin Franklin voulait donner un double sens à ses ordres, en disant qu'on m'accusait de désobéissance aux ordres, alors qu'ils ne contenaient rien qui me commande d'obéir au capitaine Jones. Et, par l'intervention du ministre français dans l'affaire du combat, j'ai compris qu'un plan avait été monté contre moi avant mon départ de Lorient. Le capitaine Jones avait reçu la consigne de profiter des événements pour le mener à bien comme il l'a fait, sûr d'être soutenu par Son Excellence. Jones nous avait avoué, à moi et à d'autres, que Franklin lui avait donné à Lorient le pouvoir de m'ôter le commandement de l'Alliance.
Car que serait devenue la prétendue gloire du capitaine Jones, et comment aurait-il pu porter la moindre accusation contre moi, s'il avait avoué :
Si le capitaine Jones avait avoué toutes ces vérités, on l'aurait méprisé pour son ignorance. On lui aurait demandé compte de sa conduite et de sa confusion pendant le combat (pour ne pas dire pire), qui avaient fait perdre la vie à tant d'hommes. Il en aurait perdu plus encore, avec son navire, si l'Alliance, par sa manœuvre supérieure, profitant de tous les avantages de la position des ennemis, ne l'avait secouru en les réduisant, comme elle l'a fait sans perdre un seul homme.
Mais le capitaine Jones avait l'habitude, quand il était coupable, de rejeter ses fautes sur les autres. Il a tout inventé pour se disculper et m'accuser. Il savait qu'il avait pour lui le secret des armateurs, qui auraient dû payer le Bonhomme Richard s'il était prouvé qu'il avait été perdu par sa faute. Il savait donc que, même s'ils n'avaient eu aucun dessein préalable contre moi, ils le soutiendraient de tout leur pouvoir et de toute leur influence pour épargner leur argent.
Je pensais pourtant que Son Excellence Benjamin Franklin m'accuserait de désobéissance à ses ordres si je n'allais pas à Paris comme il me l'ordonnait. Et que Son Excellence et M. de Sartine, le ministre français, feraient croire au monde que j'étais vraiment coupable, puisque je ne voulais pas aller me justifier. D'un autre côté, j'avais conscience d'avoir fait mon devoir en tout, et j'étais persuadé que je serais non seulement justifié, mais applaudi pour ma conduite.
Je ne considérais pas assez qu'il ne suffit pas d'être innocent et d'avoir fait son devoir. Il y a une autre condition absolument nécessaire, l'impartialité des juges, et je n'avais aucune raison de l'espérer. Préférant être une victime plutôt que de paraître coupable, j'ai décidé d'y aller.
J'ai donc obtenu le certificat incontestable de ma conduite, signé par tous les officiers, certains mes ennemis déclarés, tous américains, à qui j'ai répété de ne signer que ce dont ils étaient sûrs. J'ai ordonné par écrit au premier lieutenant de garder le commandement de l'Alliance pendant mon absence.
Je suis allé au Helder, où je suis resté trois jours pour obtenir du capitaine Cottineau un certificat de mes réponses quand il était venu me dire d'aller à bord du Bonhomme Richard. Mais le capitaine Cottineau était si malade qu'on désespérait de sa vie, et il n'a pas pu me le donner alors.
Pendant que j'étais au Helder, le capitaine Spencer, qui avait été volontaire à bord de l'Alliance pendant la dernière croisière, est venu me dire que le capitaine Jones employait ses tours habituels pour amener tous ceux qu'il pouvait à signer un paquet d'accusations forgées contre moi. Il avait dit aux officiers qu'il avait écrit à Paris et qu'on leur enverrait des épées à poignée d'argent. Il avait fait de certains de ses aspirants des aides de camp à son bord. Il avait promis qu'il allait vendre le Serapis et la Comtesse de Scarborough pour leur donner de l'argent, etc. Enfin, il promettait de l'avancement à tort et à travers. Il a même donné une commission et le commandement en chef de l'Alliance au premier lieutenant, M. Degge, à qui j'avais donné mon dernier ordre.
[Pièce résumée — commission de John Paul Jones, « commandant en chef de l'escadre américaine, au mouillage au Texel », au lieutenant James Degge : « en vertu de l'autorité que m'ont conférée le Congrès et Son Excellence l'ambassadeur américain à la cour de France », il lui ordonne de prendre le commandement de la frégate continentale l'Alliance, de la préparer au service et de lui remettre la liste des fournitures et vivres nécessaires pour deux mois. Il promet de faire payer à chacun sa part du Serapis et des autres prises, et d'aider ceux qui ont une famille en Amérique à y retourner. À bord du Serapis, au Texel, le [?] octobre 1779. Copie certifiée par N. Ingraham, qui précise qu'elle a été lue à l'équipage le [?] juin 1780.]
Mais le capitaine Jones n'a laissé le commandement de l'Alliance au lieutenant Degge que le temps de lui faire signer, à lui et à quelques autres, ses accusations contre moi. Après quoi, il a dit au lieutenant Degge qu'il avait oublié de mentionner quelque chose dans sa commission, et qu'il devait la lui rendre pour qu'il l'ajoute. Mais quand il l'a eue, il l'a gardée, et a pris lui-même le commandement de l'Alliance. On voit par là les tours du capitaine Jones pour séduire les hommes.
Je suis allé à Amsterdam, où je suis resté sept jours, le temps d'obtenir de l'argent pour aller à Paris. Pendant ce temps, le capitaine Spencer est venu de l'Alliance [suite dans la sixième partie].
Vues n° 53 à 59 du scan.
[Le capitaine Spencer est venu de l'Alliance] et m'a apporté la marque suivante de la justice que l'équipage de l'Alliance rendait à son capitaine. Personne ne les y avait poussés, et ils ne s'attendaient même plus à le revoir. Ils l'avaient écrite au docteur Franklin :
Plaise à Votre Excellence d'entendre l'humble représentation et la pétition des marins et soldats de marine à bord du navire continental l'Alliance.
Très honoré Monsieur, nous avons été surpris d'apprendre que notre honoré commandant, M. Pierre Landais, a été accusé de lâcheté auprès de Votre Excellence, au sujet de sa conduite le 23 septembre dernier. Nous prions Votre Excellence de nous permettre de représenter humblement ceci. Nous pensons qu'il ne nous appartient pas d'entrer dans le détail de sa conduite. Nous voulons pourtant dire que ledit Pierre Landais s'est conduit pendant toute cette journée, et surtout pendant le combat contre les navires de Sa Majesté britannique le Serapis et la Comtesse de Scarborough, avec la plus grande grandeur d'âme, la plus grande prudence et la plus grande vigilance d'un commandant sage et résolu, et qu'il a employé tous les moyens possibles, par un temps si calme et de nuit, pour accabler l'ennemi et aider notre ami.
Nous nous flattons donc et avons confiance qu'après un examen impartial de sa conduite, ces choses paraîtront si claires à Votre Excellence qu'elles effaceront toutes les calomnies déshonorantes des malveillants.
Nous prions encore Votre Excellence d'être clémente pendant que nous disons ceci : presque tous, nous avons depuis longtemps rempli notre engagement envers ladite Alliance. Nous trouvons très dur d'être retenus en pays étranger à bord de ce navire, et ce serait ajouter à notre inquiétude présente que de nous donner un nouveau commandant. Nous prions humblement Votre Excellence de considérer notre longue absence loin de notre pays et de nos familles dans la détresse, beaucoup d'entre nous après une longue captivité dans une prison britannique. Et, si cela paraît conforme au devoir de Votre Excellence et à l'intérêt de notre pays, de nous renvoyer chez nous, où, nous le pensons humblement, notre pays souffrant pourra recevoir un bien plus grand service des très humbles et dévoués serviteurs de Votre Excellence et de notre pays.
[Suivent environ soixante-dix signatures de matelots et de soldats de marine (Paul Noyes, Robert Embleton, Elias Hastings [?], James Colliton, Robert Calder, John Thomas, Nathaniel Warner, William Cunningham, Samuel Gatchell, Charles Forbes, George Fenwick, Joseph Frederick, George Allen, Arthur Bennett, Richard Owen, Thomas Baily, Nathan Porter, John Simpson, John Smith, Thomas Lewis, etc.). Copie certifiée par Nathaniel Ingraham et d'autres. Post-scriptum : d'après les conversations à bord, ces sentiments sont ceux de tous les hommes de leur rang ; si d'autres n'ont pas signé, c'est faute de temps, à cause du service du navire, des nombreux malades, et parce que beaucoup étaient à bord du capitaine Jones. À bord de l'Alliance, au Texel, le 23 [?] octobre 1779.]
Ce nombre représente, on peut le dire, tout l'équipage resté à bord. Si l'on y ajoute les 27 malades, les 30 hommes à bord du Serapis, et tous les officiers, officiers mariniers et hommes mis sur les prises, on arrive presque à l'équipage entier qu'avait l'Alliance à son départ de Lorient.
Pendant mon séjour à Amsterdam, il m'aurait été facile de renverser la prétendue gloire du capitaine Jones, ainsi que son plan et celui d'autres pour ruiner ma réputation. Il suffisait de faire imprimer et publier là-bas le croquis, le récit et le certificat du combat du 23 septembre 1779, signés par tous les officiers de l'Alliance.
Mais j'avais trop de confiance que Son Excellence Benjamin Franklin ne contredirait jamais des preuves si évidentes de ma conduite pour le juger nécessaire. De plus, je pensais que Son Excellence était la seule personne devant qui j'avais à rendre compte en Europe. Il m'avait écrit d'aller le trouver pour obtenir justice, ce qu'on ne pouvait me refuser. En faisant d'un public étranger le premier juge, j'aurais paru me méfier de son équité. Il aurait pu m'en faire un reproche, en disant que j'avais provoqué une polémique en Hollande, alors que M. Dumas m'avait fait connaître l'ordre du docteur Franklin d'éviter toute querelle là-bas. Trop de délicatesse m'a donc empêché de faire la seule démarche à faire contre des hommes comme ceux à qui j'avais affaire.
Je suis arrivé à Paris le 8 novembre et suis allé directement à Passy voir Son Excellence Benjamin Franklin. Je lui ai dit que j'étais prêt à répondre à toutes les accusations portées contre moi.
Il ne m'attendait pas. Surpris, pris au dépourvu, il ne savait que répondre. Il m'a enfin dit qu'il n'avait encore aucune accusation contre moi, mais qu'il en attendait bientôt. On voit par cette réponse qu'il avait recommandé au capitaine Jones de porter des accusations contre moi, ou que le capitaine Jones lui avait écrit qu'il avait du mal à en établir ou à les faire signer.
Je lui ai dit que j'étais étonné qu'il m'ait ordonné de quitter le commandement de l'Alliance en pays étranger, et de venir de Hollande à Paris, avant d'avoir aucune accusation contre moi. Il a répondu qu'elles viendraient. Ne sachant que dire, il a ajouté : « Je n'ai que le récit du capitaine Jones. » Je lui ai demandé s'il n'avait pas reçu aussi le récit, le croquis, etc. du combat que je lui avais envoyés. Il a dit que si.
Il m'a dit qu'il ne m'avait fait venir qu'à la demande du ministre français, et que je ferais bien d'aller le voir. Je lui ai demandé ce que j'avais à faire avec le ministre français, et s'il était aussi ministre des États-Unis. Comme il ne me répondait pas, je lui ai dit que, bien que je n'aie de comptes à rendre qu'à lui, j'irais, puisqu'il m'y envoyait.
À l'hôtel du ministre français, M. de Sartine, le suisse de la porte m'a dit que le ministre était occupé. Je suis entré et lui ai écrit : dès mon arrivée de Hollande, sur l'ordre de Son Excellence Benjamin Franklin, j'étais allé le voir ; il m'avait dit que c'était à la demande du ministre français qu'il m'avait fait venir, et m'avait dit de venir le voir ; j'étais donc venu directement, et j'attendais d'être reçu pour entendre ce qu'il avait à me dire. M. de Sartine m'a fait dire qu'il était très occupé pour le moment, mais qu'il m'écrirait dès qu'il le pourrait pour me dire quand venir. Il ne l'a jamais fait.
Le lundi suivant, je suis allé à Passy demander si Son Excellence avait reçu les accusations. Il a dit que non. Mais son petit-fils, entrant l'instant d'après sans avoir entendu la réponse de son grand-père, m'a entendu parler d'accusations et a dit qu'il y en avait dans son bureau. Le grand-père l'a repris et a dit que ce n'étaient pas celles-là.
J'ai dit alors qu'il était bien étrange qu'après m'avoir ordonné de venir répondre à des accusations, il n'y en ait aucune à mon arrivée. Et qu'une fois arrivées, alors que j'étais sur place, prêt à y répondre, on me les cache et qu'on me dise qu'il n'y en a pas : cela donnait l'impression que Son Excellence voulait me tenir éloigné de l'Alliance. Il m'a donné l'ordre écrit de rester à Paris, et m'a dit de revenir le lundi suivant.
J'y suis retourné, et j'ai trouvé réunis avec Son Excellence le docteur Pengraff [?], l'un de ses secrétaires, et M. Le Ray de Chaumont. Son Excellence m'a annoncé de vive voix quatre accusations contre moi :
J'ai fait remarquer à Son Excellence qu'aucune des personnes présentes n'était compétente pour juger ces accusations. La première dépendait de savoir si j'avais obéi à la lettre à ses ordres. Les trois autres demandaient des officiers de marine pour comprendre la nature du cas, et juger si j'avais fait ou non, dans ces circonstances, tout ce qu'on pouvait faire de mieux. Pourtant, pour le satisfaire, j'allais répondre à chacune.
Pour répondre au premier article, j'ai montré l'ordre de Son Excellence du 28 avril 1779, par lequel « il m'ordonnait de me placer, moi et mon navire, sous le commandement du capitaine Jones, mon officier supérieur, pour une croisière seulement, jusqu'à mon retour en France ». J'ai dit que, conformément à cet ordre, j'avais fait une croisière sous les ordres du capitaine Jones, lui étant à bord du Bonhomme Richard, et que je lui avais obéi jusqu'à notre retour en France, à Lorient. Là, selon les termes mêmes de l'ordre, son commandement sur mon navire et sur moi avait pris fin.
Son Excellence a répondu qu'on ne pouvait pas appeler cela une croisière hors de France, parce que nous n'avions croisé que dans le golfe de Gascogne, qu'on appelait la mer de France. Je lui ai dit qu'il pouvait l'interpréter comme il voulait, mais qu'il y avait là des navires de guerre et des corsaires anglais à chasser, tout comme dans la Manche. Dans son ordre, il n'avait indiqué aucun endroit précis où croiser. Je ne pouvais donc pas savoir s'il voulait ou non une autre croisière à ce moment-là. Ayant croisé là sous les ordres du capitaine Jones, où il m'avait mené, j'avais rempli à la lettre le contenu de l'ordre de Son Excellence. Son Excellence a insisté, avec des raisons semblables, que cette croisière n'en était pas une vraie.
Je lui ai dit qu'il paraissait décidé à me trouver coupable, même contre les preuves contraires écrites de sa propre main. Tout ce qui s'était passé et tout ce que j'avais entendu me convainquait de ce que le capitaine Jones m'avait dit le 25 septembre 1779 : Son Excellence lui avait donné, à Lorient, le pouvoir de m'ôter le commandement de l'Alliance. Et il ne l'avait pas dit qu'à moi :
Je soussigné affirme avoir entendu le capitaine John Paul Jones dire qu'il avait le pouvoir de destituer le capitaine Pierre Landais de son commandement à bord de l'Alliance, et que le docteur Franklin lui avait écrit pour lui donner le pouvoir de nommer un autre capitaine pour ce navire pendant qu'il était à Lorient. Il l'a dit à bord du Serapis, au Texel, vers le mois de novembre dernier. Je me souviens aussi de l'avoir entendu dire des paroles semblables à bord du Bonhomme Richard, un soir, en mer, vers le mois de septembre dernier. (Signé) N. Blodget, commis aux vivres de l'Alliance. Lorient, le 12 mai 1780.
Son Excellence a nié le fait, a dit que le capitaine Jones n'avait pas pu dire une telle chose, et que je voulais le mettre en cause. Pour en finir avec cette accusation, j'ai montré l'ordre de Son Excellence daté de Passy, le 28 juillet 1779 [le texte imprimé porte 1780 par erreur]. Il n'y était dit nulle part que j'étais, ou serais en aucun cas, sous les ordres du capitaine Jones. Il y était dit : « Au cas où le Bonhomme Richard ne serait pas prêt à partir avec vous, ce dont M. de Chaumont vous informera, allez croiser dans les mers du Nord, par la route que vous jugerez la meilleure pour intercepter le commerce du Nord avec l'Angleterre, etc. »
J'ai rappelé que, suivant ses ordres, je m'étais adressé à M. de Chaumont pour savoir si le Bonhomme Richard serait prêt à partir avec l'Alliance. Il m'avait fait la réponse certifiée plus haut, et il l'a répétée devant Son Excellence. Je lui avais dit que, d'après les ordres qu'il m'avait apportés de Son Excellence, je n'étais pas sous les ordres du capitaine Jones. M. de Chaumont m'avait dit de demander au capitaine Jones une copie des ordres de Son Excellence le concernant au sujet de l'Alliance ou de moi. Jones m'en avait donné un extrait, que j'ai produit devant Son Excellence, où ni l'Alliance ni mon nom n'étaient mentionnés. J'avais alors dit au capitaine Jones que je n'étais pas sous ses ordres d'après ceux de Son Excellence, et il n'avait rien répondu.
J'étais sorti seul de Lorient pour Groix, sans savoir quand le Bonhomme Richard serait prêt à prendre la mer, ni même s'il le serait jamais. Il y était venu ensuite, et le capitaine Jones m'avait dit qu'il allait lui aussi en mer du Nord, où croisait le commodore Johnstone, et que nous ferions mieux d'y aller ensemble. J'y avais consenti, le jugeant bon pour le service et non contraire à l'ordre de Son Excellence. Le dernier rendez-vous de la croisière avait été fixé au large de Flamborough Head, et un concordat avait été rédigé et signé pour le cas où nous ferions des prises ensemble. C'était une nouvelle preuve que je n'étais pas sous les ordres du capitaine Jones, car il savait qu'un tel accord aurait été inutile si je l'avais été.
Au large de l'Irlande, on avait proposé d'aller ou d'envoyer des canots dans la rivière de Limerick, et nous étions restés sept jours sur cette côte. J'avais dit à Jones que, n'étant pas sous ses ordres, s'il voulait s'attarder ou débarquer là, j'irais croiser seul, comme me l'avait ordonné Son Excellence. Le capitaine Jones avait alors prétendu que les ordres de Son Excellence pour moi n'avaient aucune valeur et que j'étais directement sous ses ordres à lui. Pourtant, il n'a jamais proposé de le justifier en me donnant copie d'un ordre qu'il aurait reçu de Son Excellence pour cette croisière au sujet de l'Alliance ou de moi. Il n'a même jamais voulu me donner d'ordres écrits, bien que je les lui aie demandés plusieurs fois, comme j'en avais le droit. Je ne pouvais pas rester sous ses ordres quand ils étaient contraires à ceux de Son Excellence. Il savait bien qu'il ne devait pas me donner l'ordre écrit de le suivre dans ses descentes projetées, etc., puisqu'il n'en avait pas le droit.
Ensuite, séparée par le mauvais temps, l'Alliance avait croisé seule, conformément à l'ordre de Son Excellence, et avait fait à elle seule bien plus de mal au commerce anglais que tous les navires du capitaine Jones ensemble. J'avais donc rempli à la lettre les ordres de Son Excellence pour cette croisière.
Son Excellence a insisté que j'étais sous les ordres du capitaine Jones d'après ses ordres à lui, et aussi parce qu'il était mon officier supérieur. J'ai rappelé l'exemple déjà cité du capitaine de la frégate continentale la Queen of France : condamné, suspendu et privé de son commandement pour avoir suivi à Boston son officier supérieur, sur la frégate Warren. Cela montrait ce que risquait un capitaine qui enfreignait des ordres supérieurs pour suivre ceux, contraires, d'un officier plus ancien.
J'ai ajouté que les ordres de Son Excellence prouvaient d'une autre manière que je n'étais pas sous ceux du capitaine Jones. Celui-ci voulait débarquer aux Shetland et ailleurs, et non croiser. Il n'a rencontré la flotte de la Baltique au large de Flamborough Head que par hasard, là où l'Alliance croisait depuis trois semaines : il n'y est arrivé que le jour même où nous l'avons vue et attaquée, après avoir essayé tout ce temps, sans succès, de débarquer sur la côte d'Écosse. Et dans les ordres de Son Excellence pour moi, il était dit que je devais croiser en mer du Nord pour intercepter le commerce du Nord avec l'Angleterre. Cela prouvait que mes ordres étaient tout à fait différents de ceux du capitaine Jones.
Son Excellence a répondu que le mot « croiser » comprenait aussi bien les descentes à terre que le séjour en mer. Je lui ai dit que je ne l'avais jamais compris ainsi, mais que c'était aller et venir dans une station donnée. Il a soutenu que non. J'ai demandé un dictionnaire, qu'on a fini par me procurer. J'y ai trouvé et montré à Son Excellence que le mot « croiser » était expliqué à peu près comme je l'avais dit. Son Excellence a dit que c'était une erreur de l'auteur.
Que peuvent faire des officiers soumis aux ordres d'un supérieur qui, par partialité, use de tels subterfuges pour les trouver coupables ? Je n'ai pu m'empêcher de lui dire que ce n'était pas ma faute s'il y avait une telle erreur dans le dictionnaire, et que s'il avait pleinement expliqué son intention, j'aurais fait tout mon possible pour la remplir. Et j'ai fait cette remarque : supposons que Votre Excellence soit morte entre-temps, et qu'en suivant le capitaine Jones dans une descente sans pilote, j'aie par accident perdu la frégate l'Alliance sur un rocher, etc. J'ai prié Son Excellence de me montrer, dans ses ordres, un mot qui m'aurait justifié devant le Congrès d'avoir perdu sa frégate en suivant le capitaine Jones. Sachant qu'il n'en trouverait aucun, Son Excellence n'a pas dit un mot. Si j'avais suivi le capitaine Jones comme il le voulait, il aurait été plus facile à Son Excellence de prouver que j'avais enfreint ses ordres en le suivant.
Ayant prouvé de façon évidente que je n'étais pas sous les ordres du capitaine Jones et que j'avais rempli ceux de Son Excellence, je suis passé à la deuxième accusation : « avoir tiré sur le Bonhomme Richard le 23 septembre 1779 ». J'ai montré à Son Excellence le croquis, le récit et les certificats de ce combat, signés par tous les officiers de l'Alliance.
Son Excellence, qui avait écouté attentivement tout ce temps, a dit, quand j'ai eu fini, que j'avais pu tirer par erreur sur le Bonhomme Richard. J'ai répondu qu'à l'admettre un instant, ce ne serait pas une faute de ma part, mais seulement une erreur, qui aurait pu arriver de nuit. C'était même arrivé en plein jour dans la flotte de l'amiral Keppel, quand elle avait combattu celle de l'amiral comte d'Orvilliers, et l'on n'en avait rien dit d'autre sinon que c'était une erreur. Mais ce n'était pas le cas dans notre combat, comme je le lui ai montré une seconde fois par le certificat des officiers, où il est dit qu'« il ne pouvait y avoir d'erreur, puisqu'on voyait les pavillons des navires ».
Le capitaine Jones m'en a accusé pour couvrir ses fautes et ses bévues accumulées, par lesquelles il avait perdu tant d'hommes, et dont il ne pouvait pas rendre compte. En ce cas comme dans d'autres, pour se tirer d'affaire, il voulait me charger de leur sang.
Je suis allé plus loin. Si j'avais eu l'âme assez noire pour vouloir la perte du capitaine Jones, de son navire et de son équipage, je n'avais qu'à rester à mon poste, sur l'arrière, avec la Comtesse de Scarborough : l'ennemi l'aurait vite fait, et personne n'aurait pu me blâmer, puisque j'aurais été à mon poste. De plus, si, par une trahison raffinée et une noirceur d'âme que seuls peuvent imaginer ceux qui sont capables d'un tel acte, j'avais voulu détruire le capitaine Jones, etc., comme il le laisse entendre : je ne tirais pas moi-même le canon, j'aurais donc dû dire aux officiers mon noir dessein, et ils n'auraient pas manqué de m'ôter le commandement et de me mettre aux fers. Supposons encore que j'aie séduit ou acheté les officiers pour le faire : les canonniers et tout l'équipage leur auraient-ils obéi en tirant sur leurs frères américains du Bonhomme Richard ? Son Excellence a dit que ce n'était pas vraisemblable. Alors, ai-je dit, puisque le capitaine Jones est capable d'inventer une telle accusation contre moi, pour se justifier et paraître puissant et glorieux, après avoir été délivré par l'Alliance du triste sort où il était si près de tomber, on peut imaginer de quoi il est capable.
Je suis passé à la troisième accusation : « ne pas avoir secouru le Bonhomme Richard dès que possible ». J'ai dit ceci. Supposons que l'Alliance soit restée tout le combat à son poste, sans aider en rien le Bonhomme Richard : on n'aurait pas pu la blâmer, puisqu'elle aurait fait son devoir, aucun signal de se préparer au combat ni de secourir le Bonhomme Richard n'ayant été vu de l'Alliance.
Au lieu de cela, elle a été la première à prendre son poste sur la hanche du vent, à deux portées de fusil des navires ennemis. Elle a commencé à combattre le dernier d'entre eux au moment même où le Bonhomme Richard et le Serapis s'engageaient. Dès que la Pallas est arrivée, elle lui a laissé, parce qu'elle marchait mal par petit vent, le soin de combattre la Comtesse de Scarborough. Et elle, l'Alliance, est allée à toute vitesse au secours du Bonhomme Richard, que sa mauvaise conduite dans l'attaque avait presque entièrement détruit. Sans qu'aucun signal soit fait, par ses bonnes manœuvres pendant tout le combat, l'Alliance a obligé les deux navires ennemis à se rendre, comme le prouvent le croquis, le récit et le certificat de tous ses officiers. Elle n'a donc pas fait seulement son simple devoir, mais tout ce qu'on pouvait faire.
Tout cela s'accorde avec les lettres des deux capitaines anglais à l'Amirauté anglaise, publiées dans le English Magazine d'octobre 1779. Dans celle du capitaine Richard Pearson, du Serapis, il est dit : « En même temps, la plus grande des deux frégates [l'Alliance, comme il le dit plus loin] n'a cessé de tourner autour de nous pendant toute l'action en nous prenant en enfilade de l'avant à l'arrière, et elle a ainsi tué ou blessé presque tous les hommes des gaillards et du pont principal. […] Quand la frégate, passant sous notre arrière, nous a de nouveau envoyé sa bordée sans que nous puissions pointer un seul canon sur elle, j'ai trouvé qu'il était vain, et même impossible, dans la situation où nous étions, de tenir plus longtemps avec le moindre espoir de succès. J'ai donc amené. »
Il en ressort, selon ce capitaine, que c'est l'Alliance qui a tué et blessé presque tous les hommes de ses gaillards et de son pont principal. Et qu'à dix heures et demie, cette frégate est passée sous l'arrière de son navire et lui a envoyé sa bordée sans qu'il puisse pointer un canon sur elle. C'est la pleine justification de la conduite de l'Alliance : non seulement elle a fait tous les ravages qui ont été faits, mais elle a manœuvré de façon que le Serapis ne puisse pas lui nuire, et le Serapis n'a plus pu tenir et a donc amené.
Le capitaine Thomas Piercy, de la Comtesse de Scarborough, dans sa lettre au capitaine Pearson, dit : « Environ deux minutes après que vous avez engagé le plus grand navire de l'escadre ennemie, j'ai reçu une bordée de l'une des frégates, que j'ai rendue aussitôt, et j'ai continué à la combattre environ vingt minutes, puis elle est restée en arrière. » Cette frégate ne pouvait être que l'Alliance, puisque la Pallas est arrivée après. Et encore : « Une autre frégate arrivant sur ma hanche bâbord, j'ai vu qu'il était vain de lutter plus longtemps avec quelque espoir de succès contre une force si supérieure, et j'ai amené à la Pallas. » Étant engagé avec la Pallas, cette autre frégate ne pouvait être que l'Alliance qui, après avoir enfilé le Serapis, arrivait sur la hanche bâbord de la Comtesse de Scarborough pour l'enfiler, et l'a fait amener à la Pallas qu'elle combattait. L'Alliance n'a donc fait aucun mouvement inutile pendant cette action, et son camp en a tiré un grand avantage.
Si l'Alliance avait porté tête baissée sur le travers de la Comtesse de Scarborough, elle aurait été traitée par elle comme le Bonhomme Richard l'avait été par le Serapis. Mais, pensant que son devoir était de détruire l'ennemi autant que possible avec le moins de pertes possible, elle a si bien profité de chaque position qu'elle a beaucoup contribué au succès de la bataille, sans avoir un seul homme tué. Et c'est cette conduite que le capitaine Jones a voulu faire passer à son avantage, justement parce qu'elle avait si bien réussi.
Son Excellence ne disant rien, je suis passé à la quatrième accusation : « pourquoi je n'étais pas allé prendre la flotte le lendemain du combat ».
J'ai dit qu'à mon départ de Lorient, tout l'équipage de l'Alliance ne comptait que deux cent vingt hommes en tout, dont elle avait tiré les équipages de cinq prises. Dès que le Serapis avait été abandonné, dérivant vers la côte, le capitaine Jones avait fait dire à l'Alliance d'aller en retirer les prisonniers. Elle l'avait fait, l'avait pris en remorque pour l'écarter de la terre, et y avait mis quarante de ses hommes. Par une brume épaisse, quand elle avait retrouvé les autres navires, le Bonhomme Richard avait fait signal de lui envoyer ses hommes et ses canots. L'Alliance avait envoyé tous ses canots et tous les hommes qu'elle pouvait donner, ne gardant pas plus de soixante hommes de son équipage à bord, alors qu'elle avait deux cent vingt-cinq prisonniers à garder. La flotte était hors de vue. L'Alliance n'était donc pas en état, sans canots et avec si peu de bras, d'aller la chercher. De plus, le capitaine Jones n'en avait jamais fait le signal, ni à l'Alliance ni aux autres, bien qu'elles en soient plus capables : la Vengeance avait tout son équipage pour le faire. L'Alliance était donc dans l'impossibilité de faire mieux en ce cas, comme dans tous les autres.
J'ai dit à Son Excellence que, par complaisance, je lui avais détaillé tous les mouvements des différents navires. Mais comme il n'était peut-être pas familier de la tactique navale, il pouvait porter à Versailles la copie du croquis, du récit et du certificat des officiers de l'Alliance, et demander à M. de Sartine de les faire examiner par un certain nombre d'officiers de marine (puisqu'on ne pouvait en avoir d'américains). S'ils disaient que l'Alliance n'avait pas fait tout ce qu'elle pouvait dans ce combat, je me considérerais comme condamné. Je savais que les officiers français étaient des hommes d'honneur, qui ne me condamneraient que s'ils trouvaient une faute dans ma conduite.
Son Excellence, s'attendant je suppose à ce qu'on y trouve quelque faute, a accepté la proposition. Il se peut qu'on l'ait examinée, je n'en sais rien. Mais il trouvait toujours un prétexte pour prolonger le délai avant que je puisse présenter ma défense, et donner ainsi au capitaine Jones le temps de partir avec l'Alliance : une semaine il avait la goutte, une autre il était indisposé, d'autres fois il était très occupé, etc. Quelque temps après, Son Excellence m'a dit qu'il avait porté le croquis, le récit, etc. à Versailles, et demandé au ministre français, M. de Sartine, de les faire examiner par des officiers de marine français, mais que celui-ci avait refusé.
Je dois faire remarquer en passant qu'il m'a paru très surprenant que M. de Sartine, qui avait écrit avec tant d'insistance à Son Excellence pour qu'on me demande compte de ma conduite pendant ce combat, refuse de faire examiner la pièce justificative même. Cela a renforcé mes soupçons : M. de Sartine, qui était la cause de mon départ du service de France, craignait [suite dans la septième partie].
Vues n° 60 à 72 du scan.
[M. de Sartine craignait] que ma réputation étant bien établie (on le voit même dans un magazine de Londres de décembre 1779, qui écrit que le navire l'Heureux, appelé ensuite le Flamand, parti de Marseille en septembre, était commandé par « M. Landais, officier français, ancien lieutenant de M. de Bougainville »), je fasse sur l'Alliance quelque chose qui m'aurait valu l'approbation publique, et à lui le reproche de ses ennemis en France : que je serais encore au service de France sans lui. Il avait donc formé le plan de détruire ma réputation et de me faire chasser de la marine des États-Unis.
En second lieu, le capitaine Jones, très probablement dans le secret des armateurs, devait être soutenu et appuyé dans son récit, car il aurait pu révéler ce qu'il savait. Et si la vérité avait éclaté, les armateurs auraient dû payer le Bonhomme Richard.
D'autre part, Son Excellence n'était peut-être pas indifférente aux intérêts des armateurs. Elle a pu aussi juger de bonne politique de sacrifier ma réputation au plan du ministre français, et se satisfaire en m'ôtant le commandement de l'Alliance pour le donner au capitaine Jones, à qui elle avait déjà (selon ce qu'il rapportait) donné le pouvoir de me l'ôter à Lorient, avant la seconde croisière. De plus, j'ai appris depuis que le Congrès lui avait envoyé en mars 1779 l'ordre de me payer les douze mille livres de gratification pour avoir amené ce navire de Marseille, ce qu'il n'a jamais fait. Il avait peut-être quelques vues particulières à ce sujet : s'il réussissait à empêcher mon retour en Amérique, je pourrais mourir sans apprendre ce que le Congrès avait fait pour moi.
M. Le Ray de Chaumont, agent des ministres américain et français pour l'armement des navires à Lorient, que Son Excellence avait fait venir pour entendre ma défense, était lui aussi du côté des armateurs, et dans la confidence du plan du ministre. Leur plan et leur intérêt communs avaient été confiés, selon toute apparence, au capitaine Jones pour l'exécution. Formé aux démêlés avec la justice, il en était capable par ses tours habituels, sans craindre que ses scrupules gênent ses vues ambitieuses. C'était facile pour lui : il savait qu'il serait secondé par mes juges pour me perdre, ou qu'il finirait par tomber sous le coup de la justice en entraînant ses complices.
Ayant appris d'Amsterdam, ce que M. de Chaumont m'a confirmé, que le capitaine Jones avait le commandement de l'Alliance, j'ai prié Son Excellence Benjamin Franklin, comme une faveur, de me faire connaître et de me montrer le droit qu'il avait de m'ôter le commandement de l'Alliance, que je tenais d'une résolution du Congrès, pour le donner au capitaine Jones. Il a répondu qu'il en répondrait devant le Congrès. Je dois le redire : que peut faire un officier placé sous un supérieur qui abuse ainsi du pouvoir qu'on lui a confié, pour en perdre un par partialité, contre toute justice, afin d'en favoriser un autre ?
Son Excellence a apporté un paquet d'accusations contre moi, en vingt-cinq articles, qu'il m'avait cachées jusque-là. Je lui ai dit, avant de les regarder, que j'avais déjà répondu à tous ceux qui méritaient réponse : j'avais prouvé que je n'étais pas sous les ordres du capitaine Jones, que j'avais rempli l'ordre de Son Excellence, et que l'Alliance avait fait, pendant et après le combat, tout ce qu'elle pouvait pour le bien du service. J'allais pourtant y répondre. Les voici :
Nous, officiers, etc., de l'escadre américaine, actuellement au Texel, ce 30 octobre 1779, attestons et déclarons sur notre parole d'honneur que tous les articles suivants, que nous signons, concernant la conduite de Pierre Landais, capitaine de la frégate américaine l'Alliance, sont réellement et véritablement des faits. En foi de quoi nous signons ci-dessous nos noms et qualités, et serons prêts à tout moment à le prouver sous serment si on nous le demande.
1. Le capitaine de l'Alliance n'a pas pris les mesures en son pouvoir pour éviter d'aborder le Bonhomme Richard dans le golfe de Gascogne. Au lieu de mettre la barre au vent et de laisser arriver pour faire place à son officier commandant (ce qui était son devoir), il a quitté le pont pour aller charger ses pistolets. 2. En chassant un navire (qu'on supposait être un vaisseau anglais de la Compagnie des Indes) le [?] août 1779, le capitaine Landais n'a pas fait tout son possible pour rattraper ce navire, ce qu'il aurait facilement pu faire avant la nuit. Il a mis la barre au vent et laissé arriver plusieurs fois dans la journée, alors que l'Alliance avait gagné le sillage du navire chassé et le rattrapait très vite. 3. Le capitaine Landais s'est conduit avec irrespect et impertinence envers le commandant en chef de l'escadre, en de fréquentes occasions. 4. Il a désobéi à ses signaux. 5. Il n'a que très rarement répondu à aucun d'eux. 6. Il a exprimé ses craintes d'être pris au large de l'Irlande, et a insisté pour la perdre de vue immédiatement, alors que nous n'y avions croisé que deux jours. 7. Sa première séparation de l'escadre a dû arriver par ignorance ou à dessein : bien qu'il ait distinctement vu le signal de la route avant la nuit, il l'a changée de deux, puis de quatre quarts de compas avant le matin. 8. Sa seconde séparation a dû arriver aussi par ignorance ou à dessein. Le vent étant au nord-ouest et les autres navires, à sa connaissance, en panne et derrière l'Alliance, quelle autre conséquence qu'une séparation pouvait avoir son obstination à faire haler le bras de grand-vergue du vent et à faire gouverner au sud-ouest et au sud-ouest quart sud, en travers de la lame, de dix heures du soir jusqu'au matin ? Et il n'a pas voulu ensuite permettre de virer de bord pour rejoindre l'escadre, comme le lui proposaient les officiers. 9. Le matin du 23 septembre, quand le Bonhomme Richard, venant de Spurn Head, est arrivé en vue de l'Alliance et de la Pallas au large de Flamborough Head, le capitaine Landais a dit distinctement au capitaine Cottineau que si c'était, comme il le paraissait, un vaisseau de 50 canons, ils devaient s'enfuir, alors qu'il devait être sûr que la Pallas, marchant mal, serait sacrifiée. 10. L'après-midi du même jour, le capitaine Landais n'a prêté aucune attention aux signaux, en particulier au signal de préparation et à celui de la ligne, faits avec grand soin et très distinctement à bord du Bonhomme Richard. 11. Bien que l'Alliance soit loin en avant du Bonhomme Richard en portant sur la flotte de la Baltique, le capitaine Landais s'est tenu au vent, hors de portée de canon, jusqu'à ce que le Bonhomme Richard ait dépassé le Serapis et soit étroitement engagé avec lui. Et alors, au lieu d'engager de près la Comtesse de Scarborough, l'Alliance a tiré de très loin. 12. Il est resté au vent et, un temps considérable après le début de l'action, s'est laissé culer pour parler à la Pallas, laissant la Comtesse de Scarborough dans le sillage des navires engagés, libre d'enfiler le Bonhomme Richard. 13. Après que le Bonhomme Richard et le Serapis se furent amarrés bord à bord (ce qui n'arriva qu'une heure après le début du combat), le capitaine Landais, hors de portée de fusil, a pris le Bonhomme Richard en enfilade à coups de boulets ramés et de mitraille, etc., ce qui a tué plusieurs hommes, démonté divers canons, éteint les fanaux de batterie et fait taire tous les canons de 12. 14. L'Alliance est alors descendue vers la Pallas et la Comtesse de Scarborough, alors engagées à une distance considérable sous le vent du Bonhomme Richard et du Serapis. Le capitaine Landais a rôdé par là, hors de portée de canon et sans tirer, jusqu'à quelque temps après que la Comtesse eut amené. Il est alors descendu sous ses huniers et a parlé à la prise, puis à la Pallas, en posant quantité de questions. 15. Enfin, le capitaine Landais a fait de la voile sous ses huniers pour remonter au vent, mais il a couru des bords avant (étant à portée de mitraille, et au plus tard trois quarts d'heure avant que le Serapis amène) de tirer une seconde bordée dans la hanche bâbord du Bonhomme Richard, alors que l'Alliance n'était pas à plus de trois quarts en arrière du travers du Bonhomme Richard. Pourtant, bien des voix lui avaient crié du Bonhomme Richard qu'il tirait sur le mauvais navire, et l'avaient prié d'aborder l'ennemi. Trois grands fanaux, avec les bougies de signal et bien allumés, étaient aussi hissés depuis longtemps, avant son tir, sur l'avant et le passavant du Bonhomme Richard, en ligne horizontale, ce qui était le signal de reconnaissance. Et les deux navires, l'un ayant une haute dunette et étant tout noir, l'autre un arrière bas et des flancs jaunes, étaient faciles à distinguer, car c'était la pleine lune. 16. L'Alliance est alors passée, à une distance très considérable, le long du flanc bâbord ou extérieur du Bonhomme Richard. Ayant viré et gagné le vent, elle est redescendue sous le vent et, en passant devant l'avant du Bonhomme Richard, le capitaine Landais l'a enfilé d'une troisième bordée, alors qu'on lui criait constamment du Bonhomme Richard de ne pas tirer, mais d'aborder l'ennemi. 17. Plusieurs hommes ont été tués et blessés par les bordées mentionnées dans les deux derniers articles. 18. Le capitaine Landais n'est jamais passé du côté extérieur du Serapis, et ce navire n'a jamais pu pointer un canon sur l'Alliance à aucun moment du combat. 19. Les voies d'eau du Bonhomme Richard ont beaucoup augmenté après que l'Alliance eut tiré sur lui. Et comme les coups les plus dangereux que le Bonhomme Richard a reçus sous l'eau étaient sous le bossoir et la hanche bâbord, ils ont dû venir de l'Alliance, car le Serapis était de l'autre côté. 20. Plusieurs hommes à bord de l'Alliance ont dit au capitaine Landais, à différents moments, qu'il tirait sur le mauvais navire ; d'autres ont refusé de tirer. 21. L'Alliance n'a tiré que trois volées à portée de canon du Bonhomme Richard et du Serapis. 22. Le matin après le combat, le capitaine Landais a reconnu à bord du Serapis qu'il avait chaque fois tiré à mitraille, dont il savait qu'elle s'éparpillerait. 23. Le capitaine Landais a reconnu depuis l'action qu'il n'aurait pas trouvé mauvais que le Bonhomme Richard amène, car cela lui aurait donné l'occasion de le reprendre et de prendre le Serapis. 24. Il a souvent déclaré qu'il était le seul Américain de l'escadre, et qu'il n'était pas sous les ordres du capitaine Jones. 25. En entrant au Texel, il a déclaré que si le capitaine Jones hissait une flamme de commandement, il en hisserait une autre pour le vexer.
Copie examinée par moi. (Signé) B. Franklin.
[Suivent les attestations, chacune ne portant que sur certains articles : les aspirants du Bonhomme Richard R. Coram, J. W. Linthwaite, J. Marant, B. Stubbs, T. Potter, N. Fanning, T. Lundy et B. Groub ; le lieutenant-colonel Weibert [?], ingénieur américain commandant les volontaires ; le maître John Buckley et deux autres officiers de l'Alliance (articles 2, 3, 4, 5, 7, 8, 11, 12, 18, 20 et 21) ; les lieutenants Stack et MacCarthy, du régiment irlandais de Walsh, officiers des volontaires ; le capitaine Cottineau, de la Pallas (articles 11, 12, 14 et 24 ; sur l'article 1, il sait que Landais a refusé d'aller à bord du Bonhomme Richard ; sur l'article 9, Landais lui a dit que si c'était un vaisseau de plus de 50 canons, ils n'avaient d'autre parti que de s'échapper) ; le capitaine d'infanterie de marine M. Parke (articles 2, 5, 11, 12, 20 et 22) ; Richard Dale et H. Lunt, lieutenants, et S. Stacey [?], maître du Bonhomme Richard. Copie remise au capitaine Landais à Passy, le 26 novembre 1779, certifiée par B. Franklin.]
Il faut remarquer que Son Excellence avait ces accusations depuis longtemps, mais ne me les avait jamais communiquées jusque-là. Il m'avait pourtant interrogé sur les quatre articles qui les contenaient toutes, et j'y avais pleinement répondu : il n'y avait donc plus de place pour qu'elles reviennent. Le capitaine Jones avait passé un mois à dénaturer les faits et à les faire signer par des hommes qui craignaient d'être découverts pour avoir abandonné leur poste pendant le carnage fait à bord du Bonhomme Richard par le Serapis (comme on peut le voir dans le récit même du capitaine Jones). On avait fait signer d'abord les plus jeunes, avec le lieutenant-colonel Weibert, qui est justement mis en cause, nommément, dans ce récit. De plus, il apparaît que le capitaine Jones n'avait aucune accusation vraiment grave à porter contre moi, puisqu'il inventait ou déformait des faits insignifiants pour m'en charger. Pourtant, pour ne laisser à Son Excellence aucun prétexte d'exécuter un plan contre moi, j'ai fait par écrit les réponses suivantes.
[Les réponses sont ici résumées article par article. Chacune est suivie, dans l'original, d'un « N. B. » où Landais ajoute ce qu'il « aurait pu dire ».]
J'ai porté et remis ces réponses écrites à Son Excellence. Je lui ai dit que j'avais pleinement répondu à toutes les accusations portées contre moi, de vive voix ou par écrit, et que s'il y en avait de nouvelles, ou une à laquelle je n'avais pas complètement répondu, il me la donne par écrit. Il a répondu qu'il n'en connaissait pas d'autres.
Après que je lui eus lu et commenté ces réponses, Son Excellence m'a dit que je ferais mieux de les traduire en français, pour qu'il puisse les montrer au ministre français. Je suppose qu'il voulait les faire traduire pour les faire examiner par des officiers de marine, et voir si l'on n'y trouverait rien à retenir contre moi. Pourtant, bien que je n'aie rien à faire avec le ministre français, je l'ai fait et je la lui ai portée.
En présence de M. Le Ray de Chaumont, moi, officier américain, j'ai demandé comme une faveur et comme une justice à Son Excellence Benjamin Franklin de m'autoriser, par sa permission et son approbation écrite, à faire imprimer à Paris le croquis, le récit et les certificats signés par tous les officiers de l'Alliance, puisque le récit du capitaine Jones y avait été imprimé. Il a refusé. Je lui ai dit que j'étais surpris qu'il ne m'accorde pas une demande légitime, non seulement pour moi, mais pour tout l'équipage de l'Alliance, dont l'honneur avait été calomnié comme le mien par le faux récit du capitaine Jones. Selon toute apparence, ce récit avait été imprimé avec son autorisation ou son consentement, puisqu'il était présenté comme un extrait d'une lettre du capitaine Jones au docteur Franklin, qu'on n'avait pas pu tirer de cette lettre sans son accord. Il a déclaré et m'a assuré qu'il ne savait ni par l'autorité de qui, ni où il avait été imprimé, et a dit que le capitaine Jones avait pu le faire imprimer en Hollande, pour ce qu'il en savait. Je trouvais cela peu vraisemblable, mais, n'ayant pas de preuve du contraire, je n'en ai plus parlé.
Mais si Son Excellence avait été un philanthrope, comme on le dit, puisqu'il s'était arrogé le pouvoir d'ôter le commandement à un capitaine pour le donner à un autre, et de juger entre eux, il aurait fait imprimer le croquis, etc., de l'Alliance, comme la moindre justice due à son équipage. Tout au contraire : alors qu'il voulait paraître un juge compétent et autorisé, il était le plus fort parti contre l'équipage de l'Alliance et contre moi.
Le lendemain, je suis passé par hasard chez M. Le Ray de Chaumont. Il m'a dit que j'avais embarrassé Son Excellence la veille au sujet du récit du capitaine Jones, etc. Et il a ajouté que c'était Son Excellence qui l'avait fait imprimer : son petit-fils lui avait demandé plusieurs fois de le faire imprimer, et Son Excellence avait fini par le lui donner à cette fin.
Après avoir fait quelques remarques là-dessus, j'ai quitté M. de Chaumont et je suis allé directement chez Son Excellence. Je lui ai rappelé qu'il m'avait déclaré et assuré ne savoir ni par l'autorité de qui, ni où, le récit du capitaine Jones avait été imprimé. Et j'ai ajouté que je venais d'apprendre de M. Le Ray de Chaumont que Son Excellence Benjamin Franklin avait lui-même donné ce récit à son petit-fils, William Temple Franklin, pour le faire imprimer, ce que celui-ci avait fait.
Son Excellence a froidement nié le fait, et a dit que j'avais mal compris M. de Chaumont, ou que ce monsieur se trompait. Mais à cet instant même, M. Le Ray de Chaumont est entré. Je lui ai demandé s'il ne m'avait pas dit que c'était le petit-fils de Son Excellence qui avait reçu de ses mains le récit du capitaine Jones pour le faire imprimer. Son Excellence n'a pas laissé à M. de Chaumont le temps de répondre. Il a dit que ce n'était pas à son petit-fils qu'il l'avait donné à imprimer, mais à son neveu, Jonathan Williams.
J'ai répondu qu'il m'était égal qu'il l'ait donné à imprimer à son neveu ou à son petit-fils, et j'ai dit à Son Excellence : puisque vous reconnaissez l'avoir donné à imprimer à votre neveu, vous savez donc par l'autorité de qui et où il a été imprimé, alors que vous m'avez déclaré et assuré ne savoir ni l'un ni l'autre.
Son Excellence a dit pour excuse qu'en le donnant à son neveu, il avait pris soin qu'il n'y ait rien contre personne, et que mon nom n'y figurait pas. J'ai tiré de ma poche le journal où il était imprimé. L'Alliance y était accusée de n'avoir pas prêté attention aux signaux du Bonhomme Richard pendant la chasse. On y lisait qu'enfin, à neuf heures et demie, l'Alliance était apparue et avait déchargé une bordée en plein dans l'arrière du Bonhomme Richard ; qu'elle était passée le long du navire en continuant à tirer ; qu'il n'était pas possible qu'elle ait pris le navire ennemi pour le Bonhomme Richard ; qu'elle avait tourné autour en tirant dans l'avant, l'arrière et le flanc du Bonhomme Richard ; que l'une de ses volées avait tué onze de ses meilleurs hommes et blessé mortellement un bon officier, sur le seul gaillard d'avant ; et que le Bonhomme Richard avait reçu de l'Alliance plusieurs coups sous la ligne de flottaison.
J'ai demandé à Son Excellence s'il se rappelait que je lui avais montré la résolution du Congrès me donnant le commandement de l'Alliance : on ne pouvait donc pas m'accuser plus formellement devant le public que par ce récit. Son Excellence restant court, j'ai continué à lui demander : était-ce là votre intention quand vous m'avez écrit et ordonné de venir de Hollande à Paris pour me justifier, « que je pouvais être sûr de trouver en Votre Excellence toute disposition à rendre à ma réputation la justice qu'elle paraîtrait mériter » ? Et en même temps vous donniez ce récit contre moi à imprimer dans les journaux, d'abord pour calomnier ma réputation, afin ensuite de lui rendre la justice qu'elle paraîtrait mériter aux yeux du public ?
« Je ne m'étonne pas, lui ai-je dit, que le capitaine Jones m'ait dit que vous lui aviez donné à Lorient le pouvoir de m'ôter le commandement de l'Alliance. Je ne m'étonne pas qu'il ait été assez bas pour m'accuser faussement comme il l'a fait, sachant qu'il serait ainsi soutenu. Je ne m'étonne plus que, par partialité, vous m'ayez pris l'Alliance pour la donner au capitaine Jones. Et je ne m'étonne pas que vous soyez si partial pour le capitaine Jones, soutenu qu'il est par votre petit-fils et votre neveu, et qu'il soit l'homme qu'il vous faut pour vous seconder en des choses comme celles qu'on a faites contre ma réputation. »
Son Excellence n'a pas dit un mot. Je me suis dit : est-ce là le grand homme, le sage, le juste, le profond, que l'on vante tant ? Il m'est apparu tout le contraire.
J'ai demandé à Son Excellence de me donner un extrait, certifié par lui, de la lettre du capitaine Jones concernant tout ce qu'il disait de l'Alliance. Il m'a dit qu'il n'avait pas le temps alors, mais qu'il le ferait dès que possible. Je lui ai dit que, puisqu'il me retenait à Paris et avait donné le commandement de l'Alliance au capitaine Jones, je le priais d'écrire à celui-ci de débarquer mes malles et de les remettre à l'agent américain en Hollande. Son Excellence n'a pas voulu le faire, mais voulait que j'écrive moi-même au capitaine Jones, ce que je ne pouvais faire dans ces circonstances. Toutes mes affaires sont donc restées à bord de l'Alliance quand elle est partie de Hollande sous le commandement du capitaine Jones.
Vues n° 73 à 80 du scan.
J'ai enfin obtenu, en plusieurs morceaux, l'extrait suivant :
Extrait d'une lettre de J. P. Jones à B. Franklin, datée du bord du vaisseau de guerre le Serapis, au mouillage devant le Texel, le 3 octobre 1779.
L'après-midi (du 25 août 1779), le capitaine Landais est venu à bord du Bonhomme Richard. Il s'est conduit envers moi avec un grand irrespect, dans le langage et les manières les plus grossiers, affirmant que j'avais perdu mes canots et mes hommes par mon imprudence, en envoyant des canots prendre une prise. Il a persisté dans ses reproches, bien que MM. de Weibert [?] et Chamillard lui aient assuré que la chaloupe remorquait effectivement le navire au moment de la fuite, et n'avait pas été envoyée à la poursuite de la prise. Il était vexé parce que je ne lui avais pas permis, la veille, de chasser sans mes ordres et de s'approcher de la côte dangereuse que j'ai déjà mentionnée (les Skelligs [?]), où il était tout à fait étranger, et alors qu'il n'y avait pas assez de vent pour gouverner un navire. Il m'a dit qu'il était le seul Américain de l'escadre, et qu'il était décidé à suivre son propre avis, pour chasser quand et où il le jugerait bon, et en toute autre chose concernant le service ; et que si je restais trois jours de plus dans cette situation, l'escadre serait prise, etc.
L'après-midi (du 31 août 1779), une autre voile a paru, et j'ai aussitôt fait signal à l'Alliance de chasser. Mais au lieu d'obéir, il a viré lof pour lof et mis le cap de l'autre côté. Le lendemain matin, j'ai fait signal de parler à l'Alliance, et l'on n'y a prêté aucune attention.
Le matin suivant (le 4 septembre), ayant doublé Fair Isle et ne voyant ni la Vengeance ni les deux prises, j'ai parlé à l'Alliance et lui ai ordonné de gouverner au nord pour les ramener au rendez-vous. Le matin du 5, l'Alliance a reparu : elle avait arrêté deux très petits sloops caboteurs sur lest, mais sans avoir exécuté convenablement mes ordres de la veille. La Vengeance m'a rejoint peu après et m'a appris que, par suite des ordres du capitaine Landais aux commandants des deux navires de prise, ceux-ci avaient refusé de la suivre au rendez-vous. J'ignore encore à ce jour quels ordres ces hommes ont reçus du capitaine Landais, et en vertu de quelle autorité il s'est permis de donner ses ordres à des prises en ma présence, sans que je le sache ni l'approuve.
Le soir, j'ai fait venir tous les capitaines à bord du Bonhomme Richard pour délibérer des opérations futures. Les capitaines Cottineau et Ricot m'ont obéi, mais le capitaine Landais a refusé obstinément. Après m'avoir envoyé divers messages impolis, il m'a écrit une lettre très extraordinaire en réponse à un ordre écrit que je lui avais envoyé, voyant qu'il se jouait de mes ordres verbaux.
Quand la flotte nous a découverts portant sur elle, tous les navires marchands ont forcé de voiles vers la côte. Les navires de guerre qui protégeaient la flotte ont au contraire gouverné pour s'éloigner de la terre et pris leurs dispositions de combat. En approchant de l'ennemi, j'ai forcé toutes les voiles possibles et fait le signal de la ligne de bataille, auquel l'Alliance n'a prêté aucune attention. Malgré toute mon ardeur pour l'action, je n'ai pu atteindre le navire du commandant qu'à sept heures du soir. J'étais alors à portée de pistolet quand il a hélé le Bonhomme Richard. Nous lui avons répondu par toute une bordée.
La bataille ainsi commencée a continué avec une fureur incessante. On a employé toutes les méthodes de part et d'autre pour prendre l'avantage et s'enfiler mutuellement. Et je dois avouer que le navire ennemi, beaucoup plus manœuvrant que le Bonhomme Richard, a gagné ainsi plusieurs fois une position avantageuse, malgré tous mes efforts pour l'en empêcher. Comme j'avais affaire à un ennemi de force très supérieure, j'étais obligé de le serrer de près, pour annuler l'avantage de manœuvre qu'il avait sur moi.
Mon intention était de mettre le Bonhomme Richard en travers de l'avant de l'ennemi. Mais comme cette opération demandait une grande adresse dans le maniement des voiles et de la barre, et que certains de nos bras avaient été coupés, elle n'a pas réussi exactement comme je le souhaitais. Le beaupré de l'ennemi est pourtant venu par-dessus la dunette du Bonhomme Richard, derrière le mât d'artimon, et j'ai amarré les deux navires ensemble dans cette position. L'action du vent sur les voiles de l'ennemi a fait pivoter son arrière contre l'avant du Bonhomme Richard, de sorte que les navires se sont trouvés exactement côte à côte, les vergues toutes emmêlées et les canons de chacun touchant le flanc de l'autre.
Quand cette position s'est établie, il était près de huit heures. Avant cela, le Bonhomme Richard avait reçu plusieurs boulets de dix-huit sous la ligne de flottaison et faisait beaucoup d'eau. Ma batterie de canons de douze, sur laquelle je comptais le plus, commandée par le lieutenant Dale et le colonel Weibert et servie surtout par des marins américains et des volontaires français, était entièrement réduite au silence et abandonnée. Quant aux six vieux canons de dix-huit qui formaient la batterie basse, ils n'ont servi à rien, sauf à tirer huit coups en tout : deux ou trois ont éclaté au premier coup et tué presque tous les hommes chargés de les servir. Avant cela aussi, le colonel Chamillard, qui commandait un détachement de vingt soldats sur la dunette, avait abandonné ce poste après avoir perdu tous ses hommes sauf cinq.
Je n'avais plus que deux pièces de canon (de neuf) sur le gaillard d'arrière qui n'étaient pas réduites au silence, et aucun des canons plus lourds n'a été tiré pendant le reste de l'action. Le commis aux vivres, M. Mease, qui commandait les canons du gaillard d'arrière, ayant été dangereusement blessé à la tête, j'ai été obligé de prendre sa place. À grand-peine, j'ai rallié quelques hommes et fait passer de l'autre bord l'un des canons du gaillard d'arrière sous le vent, de sorte que nous avons ensuite tiré avec trois pièces de neuf sur l'ennemi. Les hunes seules ont secondé le feu de cette petite batterie, et ont tenu bravement pendant toute l'action, surtout la grand-hune, que commandait le lieutenant Stack. J'ai dirigé le feu de l'un des trois canons contre le grand mât, à boulets ramés, tandis que les deux autres, très bien servis, tiraient à mitraille et à boîte à mitraille pour faire taire la mousqueterie de l'ennemi et balayer ses ponts, ce qui a fini par être fait.
L'ennemi était, comme je l'ai appris depuis, sur le point de demander quartier, quand la lâcheté ou la trahison de trois de mes officiers mariniers les a poussés à appeler l'ennemi. Le commodore anglais m'a demandé si je demandais quartier. Je lui ai répondu par le refus le plus résolu, et ils ont repris le combat avec une fureur redoublée. Ils ne pouvaient plus tenir sur le pont, mais le feu de leurs canons, surtout de la batterie basse, entièrement formée de pièces de dix-huit, était incessant. Les deux navires étaient en feu en plusieurs endroits, et le spectacle était terrible au-delà de ce que peut dire la langue.
Pour expliquer la timidité de mes trois officiers mariniers, je veux dire le maître canonnier, le charpentier et le capitaine d'armes, je dois faire remarquer que les deux premiers étaient gravement blessés. Comme le navire avait reçu plusieurs boulets sous l'eau et qu'une des pompes avait été emportée, [le charpentier] a exprimé la crainte qu'il ne coule. Les deux autres en ont conclu qu'il coulait, ce qui les a fait courir à l'arrière, sur la dunette, sans que je le sache, pour amener le pavillon. Heureusement pour moi, un boulet l'avait fait depuis longtemps en emportant l'enseigne. [Le maître canonnier] s'est donc trouvé réduit à choisir entre couler, comme il le croyait, ou demander quartier, et il a préféré ce dernier parti.
Pendant tout ce temps, le Bonhomme Richard avait soutenu l'action seul. L'ennemi, bien que très supérieur en force, aurait été heureux de se dégager, comme il ressort de ses propres aveux et du fait qu'il a laissé tomber une ancre à l'instant où je l'ai abordé. Il se serait ainsi échappé si je ne l'avais pas bien amarré au Bonhomme Richard.
Enfin (à neuf heures et demie), l'Alliance a paru, et j'ai cru alors la bataille terminée. Mais, à mon extrême stupéfaction, il a déchargé une bordée en plein dans l'arrière du Bonhomme Richard. Nous lui avons crié, pour l'amour de Dieu, de cesser de tirer sur le Bonhomme Richard. Il est pourtant passé le long du flanc extérieur du navire en continuant à tirer. Il n'y avait aucune possibilité qu'il prenne le navire ennemi pour le Bonhomme Richard, car ils étaient tout à fait différents d'aspect et de construction. De plus, il faisait pleine lune, et les flancs du Bonhomme Richard étaient tout noirs, tandis que ceux de la prise étaient jaunes. Pourtant, pour plus de sûreté, j'ai montré notre signal de reconnaissance, en mettant trois fanaux, l'un à l'avant, l'un à l'arrière et le troisième au milieu, en ligne horizontale. Toutes les voix criaient qu'il tirait sur le mauvais navire, mais rien n'y faisait. Il a tourné autour de nous en tirant dans l'avant, l'arrière et le flanc du Bonhomme Richard, et par l'une de ses volées il a tué onze de mes meilleurs hommes et blessé mortellement un bon officier, sur le seul gaillard d'avant.
Ma situation était vraiment déplorable. Le Bonhomme Richard recevait plusieurs boulets sous l'eau de l'Alliance. L'eau gagnait sur les pompes, et le feu augmentait beaucoup à bord des deux navires. Certains officiers, dont j'ai une haute opinion pour le courage et le bon sens, me pressaient d'amener. Mon traître de capitaine d'armes a libéré tous les prisonniers sans que je le sache, et mes perspectives sont devenues bien sombres. Le grand mât de l'ennemi a commencé à trembler, son feu diminuait vite, le nôtre augmentait plutôt, et le pavillon britannique a été amené à dix heures et demie. Cette prise s'est trouvée être le vaisseau de guerre britannique le Serapis, un navire neuf de quarante-quatre canons, construit selon leurs plans les plus estimés, avec deux batteries complètes, l'une de canons de dix-huit, et commandé par le brave commodore Richard Pearson.
L'Alliance aussi était en état de poursuivre la flotte, n'ayant pas eu un seul homme blessé, ni reçu un seul boulet du Serapis, et seulement trois de la Comtesse de Scarborough, à une telle distance que l'un a frappé le flanc et que l'autre l'a juste touché avant de tomber à l'eau. L'Alliance n'a tué qu'un seul homme à bord du Serapis.
En somme, le capitaine de l'Alliance s'est si mal conduit à tous égards que je dois me plaindre hautement de sa conduite. Il prétend être autorisé à agir indépendamment de mon commandement ; on m'a appris le contraire. Mais, à supposer que ce soit le cas, sa conduite a été basse et impardonnable.
Je certifie que les extraits ci-dessus sont correctement copiés de la lettre du capitaine Jones du 3 octobre à B. Franklin. Passy, le 12 [?] décembre, envoyé au capitaine Landais le jour indiqué, copie conforme examinée par moi. B. Franklin.
J'ai déjà pleinement répondu aux accusations contenues dans ces extraits. J'ai répondu aussi aux quatre accusations générales que Son Excellence avait tirées des lettres du capitaine Jones, sans jamais me montrer ces extraits avant le jour où il me les a envoyés. J'ai prouvé que je n'étais pas sous le commandement du capitaine Jones d'après les ordres que j'avais de Son Excellence. J'ai répondu à toutes les accusations sur le combat et prouvé mes réponses par le croquis, le récit et le certificat de tous les officiers de l'Alliance. J'ai prouvé qu'il m'était impossible de poursuivre la flotte de la Baltique le lendemain du combat. J'ai répondu aux vingt-cinq articles. Et j'ai prouvé que l'Alliance avait fait en tout ce qu'elle pouvait, par obéissance aux ordres de Son Excellence et pour le bien du service. Je vais pourtant, pour ceux qui ne sont pas officiers de marine (ceux qui le sont y verront clair d'eux-mêmes), mettre en pleine lumière les mensonges cachés dans la lettre et le récit du capitaine Jones à Son Excellence.
Je vais maintenant commenter le récit du capitaine Jones sur la chasse et le combat du 23 septembre, montrer son art d'écrire des mensonges et de déformer les faits, et expliquer les raisons que je lui prête. Pour le faire clairement, je le prendrai par paragraphes.
« Quand la flotte nous a découverts… l'Alliance n'a prêté aucune attention. » Si le capitaine Jones parle du moment où, à une heure et demie, l'Alliance a signalé deux voiles et le Bonhomme Richard a fait signal de les chasser, il ne pouvait pas voir alors la flotte, encaissée près de la côte entre Flamborough Head et Scarborough, puisque son navire était au sud de Flamborough Head. À dix milles, il ne pouvait pas savoir quelles dispositions prenaient les navires de guerre anglais, sinon en devinant ; ils n'ont formé leur ligne que vers six heures. Avec son art particulier de déguiser la vérité, il dit qu'il a « forcé toutes les voiles possibles », pour faire croire qu'il l'a fait dès l'apparition de l'ennemi. Il ne dit pas que ce fut après être resté au plus près ou en panne, jusqu'après quatre heures, à attendre sa goélette de pilote : c'est cette première bévue et ce retard qui ont causé tout ce qui a suivi. Il dit avoir fait le signal de la ligne de bataille, mais ne dit ni quand, ni quelle ligne. Il prouve ainsi qu'il connaît les mots sans en comprendre le sens : il y a autant de lignes de bataille qu'on veut, et il faut aussi donner la distance entre les navires. Où que fût l'Alliance, elle était sur une ligne avec le Bonhomme Richard. Et le capitaine Cottineau, dont la Pallas était entre les deux, écrit dans une lettre dont je donnerai copie que si le capitaine Jones a fait un signal, l'Alliance ne pouvait pas l'apercevoir de sa position.
« Malgré toute mon ardeur… toute une bordée. » Si le capitaine Jones avait vraiment voulu l'action dès le début, et agi en conséquence avec nos forces réunies et supérieures, la bataille aurait été livrée et terminée de jour, peut-être sans perdre cinq hommes de notre côté. Nous aurions ensuite pu prendre et détruire toute la flotte marchande. D'après les montres du capitaine Spencer et la mienne, le premier coup de canon a été tiré à huit heures huit minutes, et à huit heures quatre selon celle du capitaine Cottineau ; mais le capitaine Jones veut faire croire que le combat a commencé plus tôt, pour ses propres fins. S'il a tiré alors toute sa bordée, il a perdu ses coups : venant tête baissée sur le travers du Serapis, il ne pouvait pointer utilement que ses deux canons de chasse du gaillard d'avant, et le Serapis n'a reçu pendant tout le combat que cinq boulets sur son flanc bâbord.
« La bataille ainsi commencée… pour l'en empêcher. » Le Serapis, profitant de la maladresse avec laquelle le Bonhomme Richard est venu sur lui, a commencé et continué avec une fureur incessante. Mais à bord du Bonhomme Richard, je suppose, sans vouloir blâmer son équipage, il y avait une peur incessante, due à la mauvaise attaque de son chef. Le capitaine Pearson savait bien mieux que le capitaine Jones prendre son ennemi en enfilade. Le capitaine Jones aurait dû dire : le navire ennemi, bien mieux manœuvré que le Bonhomme Richard (qui avait pourtant lui aussi une barre, des bras et des boulines, dont je ne me suis pas servi), a gagné plusieurs fois une position avantageuse malgré mes efforts, et m'a battu par ses trois premières bordées. C'eût été avouer clairement la vérité. Il ne le dit pas directement, mais on peut le comprendre d'après ce qu'il a écrit.
« Comme j'avais affaire à un ennemi de force très supérieure… » Landais compare les deux navires :
Si l'on tient compte de l'épaisseur et de la solidité du Bonhomme Richard, et de la hauteur de ses gaillards et de ses hunes, avantageuses dans sa position, le Bonhomme Richard avait réellement le double de la force du Serapis. Le capitaine Jones avait donc tort de dire qu'il avait affaire à une force supérieure.
Il prétend attribuer à son adresse le fait d'avoir mis le Bonhomme Richard en travers de l'avant de l'ennemi. Cela n'est arrivé que par sa seconde bévue dans l'attaque. Après la première bordée reçue, il ne pouvait pas faire autrement : le quartier-maître à la barre avait été tué (à ce que j'ai entendu dire), et le Bonhomme Richard, livré à lui-même, a couru vent arrière, perpendiculairement, contre les grands haubans de bâbord du Serapis. Ceux-ci l'ont d'abord arrêté, puis, par leur élasticité, l'ont fait reculer un peu. En même temps, l'arrière du Serapis, poussé par le choc, a abattu sous le vent, et son avant est venu au vent ; le vent sur ses huniers l'a fait culer. Le Bonhomme Richard, repoussé, s'est vite arrêté, a pris le vent et est reparti en avant, passant devant le Serapis, qui avait assez reculé pour le laisser passer. Mais le Serapis, reprenant son erre, a engagé son beaupré dans les haubans d'artimon de tribord du Bonhomme Richard (voir la 10e position). La preuve que ce fut accidentel et non voulu par le capitaine Jones, c'est que le Bonhomme Richard, dans cette position avantageuse, n'a pas tiré un seul coup pour enfiler le Serapis, ce qu'il n'aurait pas manqué de faire s'il l'avait prévu.
« Le beaupré de l'ennemi… tous ses hommes sauf cinq. » On pourrait demander au capitaine Jones ce qui l'a poussé à quitter son poste de commandement sur le gaillard d'arrière pour aller sur la dunette amarrer lui-même le beaupré du Serapis à son navire, à un moment où tout son équipage avait fui ses postes, puisqu'il n'avait pas tiré un coup dans cette position avantageuse, comme il le reconnaît lui-même. Ou bien il lui restait des hommes, et pourquoi quitter son poste à un moment si critique pour le faire lui-même ? Ou bien il ne lui en restait pas, et quelle raison d'amarrer le beaupré du Serapis à son navire, sans un seul homme pour lui obéir ou le défendre, alors que l'équipage du Serapis, encouragé par la confiance bien méritée qu'il avait en son chef, par son premier succès et par le silence du Bonhomme Richard, restait à ses postes et tirait avec une fureur incessante ?
Voici mon opinion, que je laisse le lecteur juger. Le capitaine Jones voyait que le Serapis n'avait pas encore tiré de sa batterie de tribord, et qu'il la tenait prête à tirer dès que l'avant d'un navire viendrait contre l'arrière de l'autre, comme dans la 11e position, ce qui était inévitable. Craignant de tomber sous cette bordée s'il restait à son poste sur le gaillard d'arrière, il est monté sur la dunette. Aucun canon des batteries du Serapis ne pouvait y être pointé, sous son propre beaupré, et les hunes étaient empêchées de tirer par les fonds des huniers. Le capitaine Jones y était donc bien à l'abri en ce moment terrible. Mais plusieurs volontaires blessés étaient couchés sur la dunette, qui auraient pu remarquer qu'il s'y était retiré et le révéler. Pour l'éviter, il a amarré le beaupré ennemi à son navire, comme excuse de sa présence.
Il dit qu'il était près de huit heures quand les deux navires se sont trouvés côte à côte, les vergues emmêlées. Mais il dit qu'avant cela, ce qui doit être très peu après le début du combat, son navire avait reçu plusieurs boulets de dix-huit et faisait beaucoup d'eau ; plus tard, il dira (comme à l'article 19) que ces boulets, et d'autres reçus du Serapis pendant le reste du combat, avaient été tirés par l'Alliance. Il ajoute que sa batterie de douze était alors entièrement réduite au silence et abandonnée. Comment a-t-il pu dire, dans les accusations signées par ses complices, que le capitaine Landais, arrivé selon lui après neuf heures (article 13), avait enfilé le Bonhomme Richard, tué plusieurs hommes, démonté des canons et fait taire tous les canons de douze ? Ce paragraphe prouve clairement son imposture et celle de ses complices. Il reconnaît en outre que sa batterie basse était alors abandonnée elle aussi, comme sa dunette, où quinze hommes sur vingt avaient été tués. Cela prouve de façon éclatante que son navire a été totalement abandonné peu après le début du combat, qu'il n'était pas en état d'être amarré à l'ennemi, et que le capitaine Jones et ses complices ont eu tort de charger l'Alliance de tous les désastres subis par le Bonhomme Richard sous le feu du Serapis, par la faute de son chef.
« Je n'avais plus que deux pièces… ce qui a fini par être fait. » Le capitaine Jones reconnaît que seuls trois canons de neuf du gaillard d'arrière ont tiré pendant le reste de l'action, et qu'il a eu « grand-peine à rallier quelques hommes » : cette partie du navire était donc abandonnée aussi. Il dit que M. Mease ayant été blessé, il a dû prendre sa place. Il avait tort de ne pas essayer de rallier plus d'hommes, et de quitter son poste au milieu du gaillard d'arrière pour aller lui-même charger ou pointer un canon pendant le reste de l'action. Il aurait certainement pu envoyer un officier forcer un homme à venir remplacer M. Mease. Mais il semble avoir préféré ce nouveau poste, où il était protégé par le bordage ou le pavois (l'ennemi ne pouvant y pointer aucun canon), à son vrai poste au milieu du gaillard d'arrière, où les hunes du Serapis auraient pu tirer sur lui. Il dit avoir dirigé le tir d'un des trois canons contre le grand mât de l'ennemi, sans en dire la vraie raison : très probablement, il voulait dégager son navire, ce qu'il ne pouvait faire qu'en abattant le grand mât du Serapis, emmêlé avec le sien. Cela montre qu'il voulait s'en aller, preuve qu'il avait amarré les navires comme excuse pour monter sur la dunette, et qu'il savait choisir les endroits sans danger.
« L'ennemi était… au-delà de ce que peut dire la langue. » Même à supposer que le capitaine Jones ait vraiment balayé le gaillard d'arrière ennemi et fait taire sa mousqueterie, ce que dément entièrement le récit du capitaine Pearson, il est plus coupable qu'un imposteur ordinaire en inventant que l'ennemi allait demander quartier, alors que, dans ses batteries basse et haute, pas un homme n'avait encore été blessé par le feu du Bonhomme Richard. Ses trois canons du gaillard d'arrière étaient d'ailleurs si haut au-dessus du gaillard d'arrière ennemi qu'il était impossible de les pointer assez bas pour atteindre même son plancher. Non seulement il refuse l'éloge que mérite la conduite remarquable du capitaine Pearson, mais il l'accuse d'avoir voulu demander quartier, alors que celui-ci était sûr de finir par couler le Bonhomme Richard avec ses deux batteries, s'il n'avait pas été secouru. Tout cela montre que son seul principe était de cacher ses fautes, d'en charger les autres, et de paraître un héros, au moins sur le papier, aux yeux de ceux qui ne pouvaient pas bien comprendre son récit.
« Pour expliquer la timidité… il a préféré ce dernier parti. » Ce paragraphe prouve que le Bonhomme Richard, dès ce moment, faisait beaucoup d'eau par les nombreux boulets reçus du Serapis sous la flottaison. Et si le capitaine Jones avait été à son poste au milieu du gaillard d'arrière, ces trois hommes, qui ne voyaient plus aucun chef, n'auraient pas appelé l'ennemi pour demander quartier ni couru sur la dunette amener le pavillon.
« Pendant tout ce temps… bien amarré au Bonhomme Richard. » Le capitaine Jones présente le capitaine Pearson comme un lâche, en disant faussement que son navire était supérieur en force au Bonhomme Richard, alors que celui-ci avait été presque entièrement désemparé, et était près de couler, par les trois premières bordées du Serapis. Il dit que l'ennemi « aurait été heureux de se dégager, comme il ressort de ses propres aveux », ce que démentent le récit du capitaine Pearson et toutes les déclarations verbales de ses officiers que j'ai entendues. Et il en donne pour preuve que le Serapis « a laissé tomber une ancre à l'instant » où les deux navires se sont accrochés. Or le capitaine Pearson ne sera jamais trop loué pour sa présence d'esprit en cette occasion. Le petit vent de sud-ouest diminuait très vite depuis le début de la chasse, au point qu'un quart d'heure après la fin du combat, il faisait calme plat jusqu'à six heures du lendemain matin. Le courant portait jusqu'à minuit à plus de deux nœuds et demi du nord au sud, et l'Alliance, la Pallas et la Comtesse de Scarborough étaient au sud du Bonhomme Richard et du Serapis. Si le calme était venu un peu plus tôt, ou si l'Alliance n'avait pas bien marché par petit vent et mer calme, il lui aurait été impossible d'aller au secours du Bonhomme Richard, qui aurait été pris, amarré le long du Serapis à l'ancre. Dans ce paragraphe comme dans les autres, le capitaine Jones a donc tort de mettre en cause le brave capitaine Pearson, au lieu de louer son habileté, pour grandir sa propre gloire mensongère.
« Enfin (à neuf heures et demie)… en continuant à tirer. » Le capitaine Jones laisse entendre que le combat a commencé à sept heures, et dit ici que l'Alliance n'a paru qu'à neuf heures et demie, soit deux heures et demie après. Mais dans l'article 13 de ses accusations, signé par ses complices, il dit que c'est environ une heure après le début du combat que l'Alliance a enfilé le Bonhomme Richard. Il y a donc une heure et demie d'écart entre ses deux versions, ce qui suffit à prouver que l'une ou l'autre est fausse. En réalité, les deux le sont : il ne s'était pas écoulé plus de trente-cinq minutes depuis le début du combat quand l'Alliance a enfilé le Serapis de l'arrière à l'avant.
Et ce n'est pas la seule déformation frappante de ce paragraphe. Il dit : « Mais, à mon extrême stupéfaction, il a déchargé une bordée en plein dans l'arrière du Bonhomme Richard, puis il est passé le long du flanc extérieur du navire en continuant à tirer. » Tout homme impartial qui aurait pris part à ce combat, ou vu le croquis et le récit signés par tous les officiers de l'Alliance, serait porté à croire que le capitaine Jones n'y était pas, ou qu'il avait perdu tout bon sens et toute mémoire en écrivant son récit. Il suffit de regarder la 11e position du croquis. Après avoir enfilé le Serapis en plein arrière d'une bordée, l'Alliance n'a plus tiré, mais est passée devant l'avant du Bonhomme Richard, les deux navires étant tête-bêche : il était donc impossible d'enfiler le Bonhomme Richard par l'arrière. Ensuite, l'Alliance a tourné son arrière vers l'avant du Bonhomme Richard, comme le montrent les pointillés de sa route sur le croquis, et est allée droit vers la Comtesse de Scarborough, bien loin de passer le long de son navire, comme il le dit maladroitement. Il prouve ainsi qu'il ne laisse même pas à ses fausses accusations l'apparence du possible.
« Il n'y avait aucune possibilité qu'il se trompe… sur le seul gaillard d'avant. » Il n'y avait aucune possibilité, pour personne à bord de l'Alliance, de prendre un navire pour l'autre : tous ses officiers le certifient, et elle a enfilé efficacement le Serapis à trois reprises, sans aucune erreur. Mais le capitaine Jones affirme péremptoirement « que par l'une de mes volées, j'ai tué onze de ses meilleurs hommes et blessé mortellement un bon officier, sur le seul gaillard d'avant ». Comment peut-il affirmer une chose si précise, donner le nombre et la qualité des hommes tués, et parler d'un officier mortellement blessé par l'Alliance sur le seul gaillard d'avant, sans dire son nom pour qu'on le connaisse ? Ce doit être un mystère pour tout le monde, même pour le capitaine Jones, à moins que les fantômes de ces onze meilleurs hommes ne lui soient apparus pour lui dire que c'était l'Alliance qui les avait tués. Il aurait pu alors les interroger pour savoir la vérité, et leur demander comment ils avaient pu rester indemnes sur le gaillard d'avant, balayé de l'avant à l'arrière, où tous les boulets du Serapis passaient d'abord en détruisant tout sur leur passage pour aller sur la dunette, où ils ont tué quinze volontaires sur vingt, [suite dans la neuvième partie].
Vues n° 81 à 88 du scan.
[…où ils ont tué quinze volontaires sur vingt] et fait quitter ce poste aux autres avec leur officier. Ces fantômes devraient invoquer des causes surnaturelles, seul moyen d'expliquer leur survie là-bas, pour soutenir leur déposition, sinon ils seraient convaincus de mensonge. Et à supposer qu'ils en aient usé et aient ainsi convaincu le capitaine Jones, on pourrait lui poser une autre question : pourquoi a-t-il laissé exposés de la tête aux pieds, sans rien faire, sur le gaillard d'avant, onze de ses meilleurs hommes et un bon officier, dans un danger inévitable, sous les tireurs des hunes et du gaillard d'arrière du Serapis, tout proches et dominant le gaillard d'avant du Bonhomme Richard ? Et pourquoi n'a-t-il pas envoyé chercher ou appelé au moins l'un de ces hommes pour le remplacer à charger et pointer les canons du gaillard d'arrière, afin de reprendre son commandement ? Il devrait répondre qu'il préférait son nouveau poste au commandement de son navire et voulait faire tuer ces hommes par le Serapis, ou bien avouer qu'il n'y en avait aucun là, comme en réalité il ne pouvait y en avoir aucun de vivant. Mais le capitaine Jones, pour cacher la vraie cause, a jugé bon de me charger ainsi de la vie de ses hommes, perdus par sa propre faute.
« Ma situation était vraiment déplorable… bien sombres. » La situation du capitaine Jones était déplorable dès sa deuxième position. Il était réduit, dès le début, à couler ou à amener devant l'ennemi, qui l'aurait conduit en Angleterre, où il ne pouvait attendre qu'un triste accueil : c'est ce qui l'a fait tenir jusqu'à ce que l'Alliance le délivre de ces dangers et réduise l'ennemi. Il dit que le Bonhomme Richard a reçu plusieurs coups sous l'eau de l'Alliance, et que le feu augmentait beaucoup à bord des deux navires. Il oublie avoir dit qu'avant huit heures, le Bonhomme Richard avait reçu plusieurs boulets de dix-huit sous l'eau et faisait beaucoup d'eau. Depuis, le feu incessant de la batterie basse du Serapis ne pouvait en rien boucher ces voies d'eau, au contraire. L'eau entrant sans cesse dans le navire, et personne ne la pompant, elle devait gagner, sans autre cause. L'accuser l'Alliance d'avoir tiré plusieurs coups sous l'eau du Bonhomme Richard, c'est comme pour tous les autres dommages qu'il a reçus du Serapis par sa propre faute.
« Le grand mât de l'ennemi a commencé à trembler… Richard Pearson. » Chacun doit s'étonner et admirer le changement soudain et heureux arrivé au capitaine Jones alors qu'il était dans une si sombre perspective. Ceux qui croient son récit, surtout ce paragraphe, doivent reconnaître d'abord leur crédulité, et attribuer ce changement à un miracle fait en sa faveur. Il disait en effet qu'avant huit heures ses deux batteries et sa dunette étaient abandonnées, que son navire faisait beaucoup d'eau, etc. ; qu'il avait subi depuis le feu incessant des deux batteries du Serapis ; qu'il ne lui restait que trois canons du gaillard d'arrière (qui ne pouvaient viser ni la coque du Serapis ni aucun homme qui s'y trouvait) ; qu'en plus l'Alliance était venue lui donner une bordée entière et lui avait tiré dans l'avant, l'arrière et le flanc, en tuant onze de ses meilleurs hommes, et qu'il avait reçu plusieurs coups sous l'eau. Et malgré tout cela, tout d'un coup, il dit que le grand mât ennemi a commencé à trembler, que leur feu diminuait vite, que le sien augmentait plutôt, et que le pavillon anglais a été amené à dix heures et demie. Les miracles sont indicibles !
Mais ceux qui ne veulent pas croire aveuglément trouveront les causes naturelles de ce changement dans le croquis, le récit et les certificats signés par tous les officiers de l'Alliance, et dans le récit du capitaine Pearson à l'Amirauté britannique. Ils prouveront que tout le récit du capitaine Jones est composé de déformations et de fausses imputations habilement montées contre l'Alliance, pour aboutir à ce paragraphe : s'élever au-dessus de la nature humaine, et me charger, comme capitaine de l'Alliance, de tout ce qu'il pouvait imaginer pour couvrir son incapacité et sa mauvaise conduite (qui ont presque entièrement détruit son navire et son équipage), afin de me faire paraître pire que n'importe quel homme au monde.
« L'Alliance aussi… sur le Serapis. » J'ai déjà répondu à tout ce paragraphe, sauf à la dernière phrase, « l'Alliance n'a tué qu'un seul homme à bord du Serapis ». Comment le capitaine Jones peut-il affirmer que l'Alliance a tué un homme, et pas plus d'un, à bord du Serapis, alors que le capitaine Pearson dit qu'elle a tué ou blessé presque tous ses hommes sur le gaillard d'arrière et les ponts, ce que disaient aussi tous ses officiers survivants ? Il en est de ce point comme du reste de son récit.
« En somme… impardonnable. » Je ne ferai qu'une remarque sur ce dernier paragraphe, dont tout le reste n'est qu'insultes d'un homme qui sait comment éviter d'en donner satisfaction. Il dit, parlant du capitaine de l'Alliance : « Il prétend être autorisé à agir indépendamment de mon commandement ; on m'a appris le contraire. » Il ne dit pas qu'il avait des ordres, de Son Excellence Benjamin Franklin ou de quelqu'un d'autre, qui me mettaient réellement sous son commandement : il n'aurait pas manqué d'en faire état.
Je crains d'avoir été trop long sur ce sujet pour des lecteurs perspicaces, qui percent d'un coup d'œil le récit et les vues du capitaine Jones. Mais je l'ai jugé nécessaire pour ceux qui se fient plus au jugement d'autrui qu'au leur : quand ils voient une chose imprimée dans un journal, ils la croient authentique sans oser en examiner la vraisemblance. Je dois avouer que je ne me suis jamais étonné que le capitaine Jones ait écrit un tel récit à Son Excellence Benjamin Franklin. Mais je me suis toujours étonné depuis, je m'étonne encore et je m'étonnerai toujours, qu'un lecteur impartial ait pu le croire.
J'ai développé de vive voix, devant Son Excellence Benjamin Franklin, ma critique du récit du capitaine Jones, pour lui prouver l'imposture qu'il contenait, mais en vain : rien n'y a fait, bien que Son Excellence ne puisse donner aucune raison pour m'avoir ôté le commandement de l'Alliance afin de le donner au capitaine Jones.
Voici maintenant des pièces qui serviront à détruire certains des vingt-cinq articles du capitaine Jones signés par ses complices, et ceux qu'il a faits lui-même contre moi, et à faire éclater la vérité.
[Pièces résumées :
Comme on l'a prouvé plus haut et comme on le verra encore, on faisait d'ordinaire, à bord du Bonhomme Richard, des signaux à des endroits où ils ne pouvaient pas être vus, et l'on omettait les signaux nécessaires. Et puisque, d'après le premier article de M. de Varage, on n'a pas répondu au signal du Cerf, il est évident que c'est le capitaine Jones qui était coupable de ce dont il m'accuse dans son cinquième article.
Le deuxième article de M. de Varage prouve que la raison donnée par le capitaine Jones pour avoir empêché l'Alliance de chasser le 23 août (ce qui lui a valu la fuite de vingt-cinq de ses hommes dans deux canots) est fausse. Il disait que c'était pour empêcher l'Alliance d'approcher de la côte dangereuse des Skelligs. Or, selon M. de Varage, les Skelligs restaient au sud-est quart est, à cinq milles, et d'après le journal de l'Alliance, le navire chassé était alors au nord-nord-ouest. Si l'Alliance avait continué la chasse, elle ne risquait pas d'approcher des Skelligs, mais s'en serait au contraire éloignée de plus en plus. On remarquera aussi que le capitaine Jones avait dit à M. de Varage qu'il n'y avait aucun danger à s'approcher des Skelligs. Mais pour justifier d'avoir empêché l'Alliance de chasser, ce qui lui a fait perdre ses hommes et ses canots, il se contredit en disant que c'était très dangereux.
D'après le troisième article de M. de Varage, le capitaine Jones lui a déclaré que ses canots s'étaient enfuis juste après être revenus de prendre les prises. Mais le capitaine Jones prétend, dans sa propre accusation contre moi, que sa chaloupe n'avait pas été envoyée prendre la prise. Dans ce cas, il était coupable de négligence : il aurait dû faire remorquer son navire par cette chaloupe contre le courant qui le portait à terre depuis trois heures de l'après-midi, par calme plat jusqu'à la nuit. Il n'aurait alors pas eu besoin d'envoyer ses canots de nuit pour éloigner son navire de la terre.
[Pièces résumées — deux lettres du capitaine Cottineau, de la Pallas :
Les articles 4, 9 et 24 du capitaine Cottineau confirment ce que j'ai dit : je ne voulais pas enfreindre les ordres de Son Excellence en suivant le capitaine Jones sans ordre écrit ; et quand le Bonhomme Richard et la Vengeance nous sont apparus de nuit, le capitaine Cottineau m'a demandé ce que je ferais si le navire était un soixante canons, et j'ai répondu que s'il avait plus de cinquante, nous n'avions rien de mieux à faire que de nous éloigner.
Dans son onzième article, il se trompe sur la distance, qu'il ne pouvait pas évaluer de nuit, étant au vent, la Comtesse étant juste sous le vent de l'Alliance au début, avant le combat : c'est expliqué dans le récit des officiers de l'Alliance, mieux placés pour en juger. Dans son douzième, il donne la raison pour laquelle l'Alliance ne pouvait pas combattre la Comtesse de plus près : si elle avait porté sur elle, elle n'aurait pas pu ensuite remonter, sur le même bord, jusqu'au Bonhomme Richard et au Serapis. Il explique aussi que l'Alliance est restée au vent de la Pallas, qui laissait arriver.
Dans son vingt-quatrième, il reconnaît que l'Alliance a porté sur lui environ une heure après le début du combat. Mais comme elle avait d'abord laissé arriver pour aller enfiler le Serapis, ce qui a pris environ un quart d'heure, c'était au plus trois quarts d'heure après le début. Le capitaine Cottineau doit se tromper encore, à cause de la fumée ou d'autre chose, sur la distance où il se trouvait alors sous le vent du Bonhomme Richard. Il aurait été impossible à l'Alliance de gagner six cents brasses au vent par un tel temps, de courir deux autres bords, de virer deux fois et de laisser arriver deux fois dans ce temps, jusqu'à dix heures dix-sept. On remarquera en passant que le capitaine Cottineau reconnaît que la Comtesse a reçu plusieurs boulets dans son flanc bâbord (dont trois à la ligne de flottaison, qu'on a bouchés). Il ne veut pas dire qu'ils venaient de l'Alliance, bien qu'aucun autre navire ne l'ait combattue de ce côté. Il a toujours pris soin de dire que l'Alliance était plus loin, quand elle tirait, qu'elle ne l'était réellement, de peur de diminuer sa propre gloire.
J'étais en assez mauvais termes avec M. Cottineau. Il s'était offensé que, pendant le combat, je lui aie dit de faire plus de voile et d'aller combattre la Comtesse de Scarborough, tandis que j'irais au secours du Bonhomme Richard, comme le dit le récit de l'Alliance.
Voici une autre pièce du capitaine Cottineau, écrite et envoyée à M. Le Ray de Chaumont, qui l'a montrée à M. de Sartine, le ministre français. Son Excellence B. Franklin l'a eue entre les mains pendant trois jours pour l'examiner :
Extrait d'une lettre de M. Cottineau, capitaine de la frégate la Pallas, datée du 15 novembre 1779, et ses observations sur le combat du 23 septembre.
Ledit M. Cottineau a désapprouvé la conduite du capitaine Jones, qui est resté trois semaines au large de l'Écosse à brûler des charbonniers, plutôt que d'aller au large du cap Muis [?], où il avait ordre de croiser, en l'avertissant que, quand on ne suit pas les ordres qu'on a, seul un succès complet peut vous justifier.
Ledit capitaine Jones a bassement et faussement accusé M. Ricot, capitaine de la Vengeance. Il a aussi surchargé le capitaine Landais d'un grand nombre de plaintes.
Ledit capitaine Jones est tout au plus capable de commander un petit corsaire. On peut en juger par le récit qu'il a donné du combat du 23 septembre contre le Serapis et la Comtesse de Scarborough, où il dit avoir fait le signal de la ligne de bataille. Or une ligne ne peut être formée qu'en fonction de la position de l'ennemi, et il n'y a pas de ligne ainsi déterminée : ledit capitaine Jones prouve donc son incapacité.
Ce combat si fameux aurait été moins heureux si la frégate l'Alliance n'avait pas enfilé deux fois le Serapis et, par cette manœuvre, tué trente-six [?] de ses hommes. Le capitaine Jones a tort de dire que l'Alliance était un second ennemi contre lui.
Ledit capitaine Jones a déformé les faits au sujet de la chasse de la flotte de la Baltique. Cette flotte était à quatre lieues au vent, près de la terre, quand le combat a commencé. Il y a eu ensuite une brume très épaisse, qui a rendu la poursuite impossible. Et le capitaine Jones n'en a jamais fait le signal. Ce n'est pas la seule chose qu'il ait oubliée : pendant le combat, il a oublié que son navire avait un gouvernail et des voiles, puisqu'il ne s'est servi ni de l'un ni des autres. Sa seule occupation était alors de crier « feu ! » et de pointer lui-même un canon. Par cette négligence, il a laissé le Serapis l'enfiler à trois reprises, ce qui, par cette maladresse, lui a tué au moins quarante hommes.
Si le capitaine Jones, au lieu d'aller vers les deux frégates qui s'éloignaient de la terre, avait chassé la flotte, nous en aurions été près, l'action aurait eu lieu près d'elle, et nous aurions pu la rejoindre après la réduction des deux frégates.
Si le capitaine Jones a fait des signaux pour la bataille, l'Alliance était dans une position où elle ne pouvait pas les apercevoir. Ledit capitaine Jones a même négligé les moyens convenables de mettre les blessés à terre, et laissé les siens périr misérablement dans la saleté.
Je certifie avoir entre les mains la lettre et les observations dont ce qui précède est un extrait. Passy, le 7 [?] janvier 1780. (Traduction signée) Le Ray de Chaumont.
J'avais donné à Son Excellence Benjamin Franklin, avec d'autres, toutes ces preuves de mon obéissance et de ma bonne conduite, en particulier pendant la dernière croisière. J'avais prouvé la fausseté des accusations du capitaine Jones et de ses partisans contre moi. Il avait fait imprimer le récit du capitaine Jones, authentifié par son nom, et m'avait refusé son approbation écrite pour faire imprimer aussi le récit signé des officiers de l'Alliance. Contre tout droit, il m'avait ôté le commandement de cette frégate pour le donner à mon accusateur, le capitaine Jones, lui-même accusé par le capitaine Cottineau. Et j'avais vu, dans nos conversations, combien il était manifestement partial pour le capitaine Jones et contre moi. J'ai donc été convaincu que je ne pouvais attendre de lui aucune réparation.
Je ne voulais pas, de mon côté, d'une querelle publique en pays étranger. Je n'aurais pas manqué d'y obtenir justice et de confondre mes ennemis, mais elle aurait pu nuire, dans une certaine mesure, à la cause commune pour laquelle je m'étais engagé. Comptant obtenir justice en Amérique, j'ai préféré être la victime silencieuse d'hommes puissants jusqu'à mon arrivée là-bas, et réunir autant de pièces que je le pourrais de leur abus de pouvoir injustifiable pour me perdre. J'avais écrit au Congrès par le marquis de La Fayette et par d'autres, et j'avais envoyé par eux en double le récit, le croquis et les certificats des officiers de l'Alliance et les miens sur le combat du 23 septembre.
J'ai écrit :
Le 10 février 1780. Plaise à Votre Excellence : j'attends depuis le 15 janvier dernier la faveur de votre réponse à la lettre que j'ai eu l'honneur de vous envoyer ce jour-là, et la copie de la lettre de M. de Sartine à vous, à la suite de laquelle vous avez eu la bonté de me dire que vous me la procureriez, comme je le souhaite, pour écrire ma justification à ce ministre. Je vous prie encore de me l'envoyer, avec votre ordre de rester à Paris jusqu'à ce que, par votre ordre, vous me procuriez un passage convenable pour l'Amérique (pendant que l'Alliance y sera), afin d'y être jugé par un conseil de guerre, les seuls juges que je puisse avoir en pareille occasion.
On m'a retenu ici pour rien, je le vois, ces trois derniers mois. À mon arrivée de Hollande, je m'attendais à ce qu'on me rende justice, et à être renvoyé prendre le commandement de l'Alliance, avec la gloire méritée d'avoir, par ma conduite au combat du 23 septembre dernier, non seulement empêché le Bonhomme Richard d'être pris par le Serapis, mais encore réduit ce dernier et l'avoir fait amener ; et que les malveillants seraient punis de m'avoir calomnié. C'est tout le contraire : à quoi dois-je qu'on m'ait ôté le commandement de l'Alliance, etc. ?
Quand je suis parti du Texel pour Paris selon votre ordre, je n'ai emporté que les papiers nécessaires à ma justification et quelques vêtements. J'ai laissé à bord de la frégate quatre malles contenant mes vêtements, mes livres, mes cartes marines, mes instruments de mathématiques, d'optique et d'astronomie, tous les papiers du navire et les miens. Comme je dois aller en Amérique demander justice, et que je ne peux prudemment y aller sans les plus nécessaires de ces choses, j'espère que vous me procurerez l'argent pour les acheter, puisque j'ai été privé des miennes en suivant vos ordres. J'ai besoin en outre d'argent pour mes dépenses quotidiennes.
Je vous prie, comme une faveur, de m'envoyer la réponse par le porteur. Je suis avec respect, de Votre Excellence, le très obéissant, etc. P. Landais.
Son Excellence ne m'a pas envoyé ce jour-là la réponse à cette lettre, mais m'a enfin envoyé l'extrait de celle du ministre français, M. de Sartine, dont voici la traduction :
Extrait d'une lettre de M. de Sartine à M. Franklin, Versailles, 14 octobre 1779. Je suis persuadé, Monsieur, que vous n'avez pas été moins affecté que moi de la perte du grand nombre de volontaires français tués dans le combat du Bonhomme Richard contre le Serapis. Cet événement est d'autant plus fâcheux qu'il paraît que, si la frégate américaine l'Alliance avait soutenu le Bonhomme Richard en combattant en même temps, l'avantage remporté par le commodore Jones aurait été obtenu plus tôt, aurait coûté moins d'hommes, et n'aurait pas mis le Bonhomme Richard en état de couler trente-six heures après le combat. Le capitaine de cette frégate ayant tenu une conduite très extraordinaire, je ne doute pas, Monsieur, que vous ne le fassiez venir près de vous pour en rendre compte. Et au cas où vous trouveriez que c'est par sa faute que la victoire a coûté tant de sang, vous jugerez à propos d'en informer le Congrès, afin qu'il fasse rayer ce capitaine de la liste des officiers de sa marine. Copie examinée. (Signé) B. Franklin.
À supposer que cette lettre ait été écrite à Son Excellence à cette date par le ministre français, mal informé et ignorant alors la vérité, il avait raison, à certains égards, de lui recommander une enquête, pour savoir si j'étais vraiment en faute ou non. Mais il avait tort de dicter un acte arbitraire à Son Excellence. Celui-ci représentait en France une nation qui combattait pour sa liberté, avec le soutien de la France. Son Excellence n'aurait pas dû, contre le principe même pour lequel cette nation combattait, exécuter tyranniquement sa leçon, sans m'envoyer en Amérique être jugé par un conseil de guerre avant qu'on me raye de la liste des officiers du Congrès.
Mais Son Excellence ne s'est même pas arrêtée à l'ordre arbitraire de M. de Sartine, qui était conditionnel : « au cas où » j'aurais été trouvé en faute. Sans ordre ni assentiment du Congrès, de sa propre volonté, contre un grand nombre de preuves authentiques qui se confirmaient les unes les autres, établissant mon obéissance et ma bonne conduite, et la mauvaise conduite du capitaine Jones en général et en particulier pour la perte de ces volontaires français, il m'a tyranniquement ôté le commandement de l'Alliance pour le donner au capitaine Jones.
On peut remarquer en outre que le ministre français n'a même pas prescrit la voie légale qu'il aurait dû suivre lui-même pour les officiers de la marine française en pareil cas : renvoyer le fautif dans sa propre nation pour y être jugé par un conseil de guerre et condamné. Il a dicté à Son Excellence d'écrire au Congrès pour qu'il me raye de la liste de ses officiers de marine, sans autre peine, comme s'il n'avait en vue que de me faire sortir de la marine américaine.
Autre remarque sur la lettre du ministre français : en parlant de l'Alliance, il l'appelle une frégate américaine, ce qui, en français, désigne un navire du roi ou d'une république de 20 à 60 canons. Mais en parlant du Bonhomme Richard, il ne dit pas que c'était une frégate française, ou américaine, ou française au service américain, ce qu'il n'aurait pas omis s'il avait été l'un des trois. Ce détail, qu'il n'était rien de tout cela mais un corsaire, me paraît pleinement confirmé par l'extrait suivant d'une lettre de Son Excellence au commodore Gillon. Celui-ci l'avait averti du dessein des Anglais (qu'ils ont exécuté) d'aller prendre Charleston, en Caroline du Sud, et lui avait demandé le commandement de la flotte américaine formée du Bonhomme Richard, de l'Alliance, de la Pallas, etc., pour aller délivrer ou défendre cette ville [suite dans la dixième partie].
Vues n° 89 à 92 du scan.
Passy, le [?] juillet 1779. Monsieur, j'ai reçu votre lettre du 29 [?] du mois dernier. Le zèle que vous montrez pour le secours de la Caroline est très louable, et je voudrais qu'il soit en mon pouvoir de le seconder en acceptant vos propositions. Mais la petite escadre que vous supposez être à ma disposition n'est pas, comme vous semblez l'imaginer, armée aux frais des États-Unis, et je n'ai aucune autorité pour diriger ses opérations. Elle a été destinée dès le début, par les armateurs, à un but particulier. J'ai seulement, sur une demande à laquelle je ne pouvais me refuser, prêté l'Alliance à cette entreprise, en espérant qu'elle serait plus avantageuse à la cause commune que sa croisière seule. Je suppose d'ailleurs qu'ils sont partis à l'heure qu'il est. Votre autre projet, etc. Avec une grande estime, j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très obéissant et très humble serviteur. (Signé) B. Franklin. Au commodore Gillon, à Nantes. — Je certifie que ce qui précède est une copie conforme de la lettre du docteur Franklin au commodore Gillon. (Signé) Ralph Izard.
Cette lettre de Son Excellence s'accorde avec celle du ministre français pour prouver que le Bonhomme Richard, etc., n'était ni un navire du roi, ni un navire des États-Unis, ni un navire du roi au service des États-Unis, mais un corsaire appartenant aux armateurs, comme le dit Son Excellence. Celui-ci n'aurait pas employé ce terme commercial peu flatteur pour des navires de guerre de puissances alliées.
Autres preuves :
Pour apprendre au lecteur ce que j'ai entendu dire (je ne le rapporte que par ouï-dire) sur la façon dont le capitaine Jones est devenu capitaine du Bonhomme Richard :
Mais une fois que le gouvernement avait cédé ces navires à des particuliers, Son Excellence se serait compromise en laissant plus longtemps l'Alliance, frégate des États-Unis, sous les ordres du Bonhomme Richard, devenu corsaire par ces circonstances. Cela s'est passé entre les dates des premier et second ordres que m'a donnés Son Excellence au sujet du Bonhomme Richard : c'est pourquoi il a pris soin, dans le dernier, de ne pas me placer sous le commandement du capitaine Jones.
De plus, le capitaine Jones connaissait peut-être certaines affaires des armateurs qu'ils ne tenaient pas à voir publiées, et ils auraient dû payer le Bonhomme Richard coulé. En élevant et en soutenant le capitaine Jones bien au-delà de ses mérites, ils ont évité ces dangers. Je suppose que le roi a pris la perte de ce navire au compte du gouvernement, en considération de la bravoure sans pareille qu'on avait fait croire à Sa Majesté chez le capitaine Jones.
Il est certain pourtant que le ministre français, d'après les certificats suivants, ne paraissait pas croire entièrement le récit du capitaine Jones, ni surtout que j'étais coupable en quoi que ce soit :
[Pièces résumées — deux certificats de M. Guidelon, lieutenant de frégate, Saint-Malo, 19 avril 1780 : M. Le Ray de Chaumont lui a offert le commandement d'une frégate sous les ordres de M. Landais, avec une commission américaine, pour aller dans la baie des Châteaux [détroit de Belle-Isle] et la baie d'Hudson ; et il lui a dit avoir proposé à M. Landais d'aller en Norvège, en lui promettant la croix de Saint-Louis s'il y allait.]
Par ces certificats, on peut juger si les propositions de M. Le Ray de Chaumont à M. Guidelon (qu'il m'a faites à moi aussi, ainsi qu'à d'autres) étaient faites par l'agent du ministre sans ses ordres, ou non. Et, s'il avait ordonné de me les faire, s'il me croyait coupable, puisque ses offres étaient des récompenses plutôt que des punitions. Mais j'ai tout refusé, ne voulant rien accepter d'autre que mon commandement de la frégate l'Alliance et, si je ne pouvais d'aucune façon l'obtenir, mon passage en Amérique.
Pendant que Son Excellence Benjamin Franklin me retenait à Paris, je rendais souvent visite aux honorables Arthur Lee et Ralph Izard, et au commodore Gillon. Je leur ai parlé séparément de la conduite despotique de Son Excellence envers moi. Je leur ai demandé s'ils savaient, ou pensaient, qu'il avait reçu du Congrès un pouvoir illimité ; s'il pouvait ôter à l'un des capitaines du Congrès le commandement d'un navire de guerre des États-Unis donné par le Congrès ; et si ce capitaine n'était pas responsable devant le Congrès du navire qu'on lui avait confié. Leurs réponses concordaient. Leur avis était qu'aucun pouvoir, quel qu'il soit, ne pouvait ôter un tel commandement à un tel capitaine sans la procédure formelle d'un conseil de guerre, comme le prescrit la loi maritime. Le capitaine était donc responsable du navire que lui avait confié le Congrès jusqu'à ce qu'il l'ait rendu au Congrès ou à son bureau de l'Amirauté.
Un jour, après que j'eus dîné chez l'honorable Arthur Lee, il m'a dit qu'il comprenait combien mes ennemis en France m'avaient mal traité. Il a ajouté qu'ils avaient beaucoup d'amis en Amérique, à qui ils écriraient et qui s'emploieraient là-bas à justifier leurs actes contre moi. De plus, M. de Sartine écrirait sans doute là-bas dans le même sens, et je n'obtiendrais jamais justice. Je ferais donc mieux de lui remettre la commission que je tenais du Congrès.
Cette proposition m'a offensé : elle montrait le peu d'opinion qu'il avait de la justice ou de la sagacité du Congrès, et de ma délicatesse, en supposant que je ne viendrais pas en Amérique, ma patrie d'adoption, où j'étais naturalisé, pour y être jugé et justifier ma conduite. Je lui ai dit que je m'étonnais qu'il demande à un officier d'honneur de lui remettre sa commission, et qu'il s'attende à ce qu'il le fasse plutôt que d'aller affronter son procès. Un procès, si injuste soit-il, ne l'avilirait jamais autant que de remettre sa commission pour l'éviter. Mais au lieu de céder, il a insisté plus encore, ce qui m'a fait le quitter brusquement, et je ne l'ai plus jamais revu à Paris.
Si j'avais été d'un naturel soupçonneux, cela aurait pu me faire croire, sans autre fondement, qu'on avait donné des ordres secrets pour se débarrasser de moi d'une manière ou d'une autre, en récompense d'avoir amené en Amérique le navire le Flamand et sa cargaison. Car je ne comprenais pas à quoi ma commission lui aurait servi autrement. Mais elle m'aurait privé de mon droit de réclamer en justice la gratification, ma solde et mes parts de prises : si j'avais volontairement donné ma commission, j'aurais été un déserteur ayant abandonné son poste. D'un autre côté, s'il voulait vraiment me donner un bon conseil en me disant de ne pas aller en Amérique, il pouvait le faire sans insister pour que je lui remette ma commission. Même si j'avais renoncé à toute réclamation, j'aurais pu la garder sans que ce soit un grand fardeau pour moi. Je dois supposer qu'il avait ses propres vues, que je n'ai jamais pu deviner, de peur d'offenser quelqu'un en pensée.
[Pièces résumées :
Vues n° 93 à 99 du scan.
[Pièce résumée — suite de la lettre de Franklin du 1er mars 1780 : il ne voit pas que Jones ait refusé de rendre les affaires de Landais ni qu'on les lui ait demandées ; un ordre de sa part lui paraît donc inutile ; Landais n'a qu'à envoyer un inventaire à un ami parmi les officiers du navire ou à Lorient, avec pouvoir de les recevoir. Outre l'argent reçu en Hollande et les cinquante louis de Paris, il a eu depuis cent louis de plus pour ses frais de voyage, de séjour et de passage en Amérique, ce qui paraît suffisant. Le paiement des parts de prises et de la solde ne le regarde pas. Il n'est pas en son pouvoir de lui donner un passage : beaucoup de navires partent, et s'il veut se rendre en Amérique pour y être jugé, il en trouvera sans doute facilement un.]
À mon arrivée de Hollande à Paris, Son Excellence Benjamin Franklin, n'ayant encore reçu aucune accusation contre moi, et craignant, je suppose, que je retourne à bord de l'Alliance au Texel, m'avait donné l'ordre écrit de rester à Paris. Comme il m'y avait retenu environ quatre mois, je lui ai demandé un ordre écrit justifiant mon séjour pendant tout ce temps. Il m'a dit de lui rapporter le premier qu'il m'avait donné à ce sujet, parce qu'il voulait en avoir la date et la teneur pour en faire un autre semblable, ce que j'ai fait. Il m'a dit qu'il me les remettrait tous les deux à ma prochaine visite à Passy. Il ne l'a pas fait. Au lieu de l'ordre qu'il m'avait fait lui rendre, et qu'il a gardé, il m'a envoyé le certificat suivant, antidaté de dix-sept jours :
Passy, le 14 février 1780. Je certifie à qui il appartiendra que le séjour du capitaine Landais à Paris jusqu'à ce jour a été nécessaire, en partie à cause de l'enquête sur sa conduite pendant la dernière croisière, et en partie parce qu'il n'y a pas eu, à ma connaissance, de bonne occasion pour qu'il parte plus tôt pour l'Amérique. (Signé) B. Franklin.
[Pièces résumées — lettre de Landais à Franklin, Paris, 10 mars 1780 : il ne se souvient pas d'avoir vu ce certificat sur la table. Il a dépensé depuis longtemps le reste des cinquante louis. Il n'a plus aucun ami parmi les officiers de l'Alliance pour faire débarquer ses malles, dont personne ne sait plus ce qu'elles contiennent ; il ne veut pas répondre des comptes du navire si on l'a privé de ses papiers, et ses affaires ont pu être pillées : il faut que Franklin fasse sceller les malles et les remettre à l'agent de Lorient. Il détaille ses dépenses : toute la monnaie hollandaise dépensée en Hollande ; 19 louis de sa poche pour traverser la Flandre et la France ; environ vingt voyages en voiture de louage à Passy (15 louis) ; 60 louis de logement et de nourriture pour lui et son domestique en quatre mois ; 10 louis de petites dépenses ; il lui reste 64 louis, dont 25 pour gagner un port, et 29 pour les vivres de la traversée. Il demande à qui s'adresser pour ses parts de prises, qu'il ne veut pas recevoir en papier-monnaie américain pour des prises vendues en Europe en espèces. Il rappelle à Franklin que c'est par son pouvoir qu'on l'a tiré du navire que le Congrès lui avait confié, pour le donner à son accusateur, lui-même accusé par Cottineau.]
J'ai reçu la lettre suivante :
Lorient, le 2 [?] mars 1780. Cher Monsieur, je profite de cette occasion pour vous assurer que j'ai pour vous le même respect et la même amitié qu'aux jours plus heureux. Et j'avoue très librement que, malgré vos ennemis et vos malheurs, je suis profondément pénétré de sentiments très élevés pour vous, comme pour un homme de vertu, d'humanité et de courage.
Le capitaine Jones a l'art de se faire craindre à bord, mais non de se faire aimer, plutôt le contraire. Si vous saviez le changement qui s'est fait dans l'esprit de vos officiers à votre égard, cela vous ferait plaisir. Ils voient et avouent maintenant qu'ils ne savaient pas quand ils étaient bien. Certains ne cessent de lancer des piques contre leur commandant actuel, et il y a vraiment trop de discorde à bord pour le bien du service public. J'avoue que j'en suis désolé, et je m'efforce toujours de la décourager. Car, quelle que soit notre aversion personnelle pour un homme à un tel poste, elle ne doit en aucun cas nuire à notre devoir, et chacun sait quel effet pernicieux un seul mot lâché par un officier peut avoir sur un équipage. Mais quant à notre équipage, leurs cœurs ont toujours été, et sont plus que jamais, pour vous, et ils le disent tout haut. Je suis, Monsieur, votre très, etc. (Signé) N. Blodget, commis aux vivres de l'Alliance.
N'ayant reçu aucune réponse à ma lettre du 10, j'ai écrit celle-ci :
Paris, le 11 [?] mars 1780. Plaise à Votre Excellence : vous m'avez rappelé du commandement de la frégate américaine l'Alliance, que l'honorable Congrès m'avait confié, sur de fausses accusations que seul un conseil de guerre peut juger, et vous avez donné ce commandement à mon accusateur. Vous m'avez retenu ici quatre mois, je ne sais pour quoi faire.
Comme on pourrait dire en Amérique que c'est ma faute si je n'ai pas retrouvé le même commandement, faute de l'avoir demandé, qu'on me l'aurait rendu, et même qu'on me l'a offert, je demande comme un droit que Votre Excellence me rende le commandement de l'Alliance, ou me donne son refus par écrit, de sa propre main, pour que je puisse le montrer au Congrès. Je sais que les officiers et l'équipage me souhaitent, et haïssent leur commandant actuel, qui n'est pas légitime.
Je vous prie comme une faveur de bien vouloir m'envoyer une réponse positive et claire sur ce sujet. Je suis avec respect, de Votre Excellence, P. Landais.
J'ai reçu la réponse suivante :
Passy, le 12 mars 1780. Monsieur, j'ai reçu aujourd'hui les deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, datées du 10 et du 11 de ce mois.
Ayant déjà répondu deux fois très clairement et explicitement à vos demandes concernant vos affaires, il semble inutile d'en dire davantage à ce sujet. J'ai écrit depuis longtemps au capitaine Jones de les remettre à toute personne que vous autoriseriez à les recevoir ; vous pouvez, si vous le voulez, donner ce pouvoir à l'agent que vous mentionnez.
J'ai aussi déjà souvent répondu à votre demande que je vous procure un passage pour l'Amérique.
M. de Chaumont ayant eu le paiement de toutes les dépenses d'armement de l'escadre aura, je suppose, celui des parts de prises : rien n'en passera par mes mains.
Après la querelle continuelle entre vous et les gens de l'Alliance depuis que vous en avez pris le commandement à Boston ; après les plaintes répétées que vous m'avez faites des officiers, et les officiers de vous, pendant tout le temps depuis votre arrivée en Europe jusqu'à votre départ pour votre dernière croisière ; après m'avoir fait connaître par écrit votre résolution de ne pas garder le commandement avec de tels officiers, et exprimé la même disposition de vive voix à M. de Chaumont ; après votre séjour de quatre mois à Paris, pendant lequel vous n'avez jamais laissé entendre le moindre désir d'y retourner, ni rien demandé à son sujet sinon de faire retirer vos affaires : il est vraiment surprenant de s'entendre dire maintenant que les officiers et l'équipage vous aiment pour capitaine et haïssent leur commandant actuel (dont pourtant ils ne m'ont jamais fait la moindre plainte), et de recevoir pour la première fois votre demande d'être remis sur ce navire, faite seulement quand vous savez qu'il est sur le point de partir.
Cette demande est peut-être faite surtout pour obtenir un refus, que vous paraissez désirer ardemment, le fait de pouvoir le produire pouvant vous être utile en Amérique. Je ne vous le refuserai donc pas, et il sera aussi positif et aussi clair que vous le demandez. Personne n'a jamais su l'opinion que je me suis formée de vous d'après l'enquête faite sur votre conduite : je l'ai gardée entièrement pour moi, et je ne l'ai même pas laissé entendre dans mes lettres en Amérique, parce que je ne voulais pas risquer de prévenir quiconque contre vous. En vous en communiquant une partie en privé, je ne peux vous faire aucun tort, car vous pouvez la brûler. Je ne vous donnerais pas la peine de la lire si votre demande ne la rendait pas nécessaire.
Je vous crois un homme si imprudent, si chicanier et si querelleur, même avec vos meilleurs amis, que la paix et le bon ordre, et par conséquent la subordination tranquille et régulière si nécessaire au succès, sont impossibles là où vous commandez. Cela relève de mon observation et de ma compétence ; vos opérations militaires, je les laisse à des juges plus capables. Si donc j'avais vingt vaisseaux de guerre à ma disposition, je n'en donnerais pas un au capitaine Landais. Le même caractère qui l'a fait exclure de la marine française aurait le même poids auprès de moi. Par conséquent, je ne le remettrai pas sur l'Alliance.
On m'assure cependant que, comme capitaine de navire marchand, vous avez deux très bonnes qualités, utiles à vos armateurs : l'économie et l'intégrité. Pour celles-là, je vous estime, et j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble, etc. (Signé) B. Franklin.
P.-S. J'ai passé sur toutes les accusations portées ou insinuées contre moi dans vos lettres et vos conversations irritées, parce que je veux éviter de prolonger une altercation pour laquelle je n'ai ni le temps ni le goût. Vous les porterez en Amérique, où je dois rendre compte de ma conduite envers vous, et où il sera de mon devoir, si je ne peux me justifier, de me soumettre à toute censure que j'aurai pu mériter. Notre correspondance, qui ne peut être agréable ni à l'un ni à l'autre, peut donc, s'il vous plaît, s'arrêter là.
Une lettre aussi perfide et insultante n'a pu être imaginée, mûrie et écrite que par Son Excellence, le capitaine Jones, ou leurs pareils. Je vais y faire quelques remarques, et laisser le reste à la sagacité du lecteur, qui pourra ainsi juger de son auteur.
Voici le certificat du roi sur ma conduite à son service, écrit en français [la traduction anglaise suit dans l'original] :
De par le Roi. Le sieur Landais, nouvellement pourvu d'une place de lieutenant de port à Brest, est autorisé à se retirer du service, que ses affaires ne lui permettent pas de continuer, Sa Majesté étant satisfaite des services qu'il lui a précédemment rendus en qualité de lieutenant de frégate et de capitaine de brûlot. Enregistré au contrôle de la Marine, fait à Versailles le 8 janvier 1775 [?]. À Brest, le 16 janvier 1777 [?]. Copie. (Signé) Louis. (Signé) Malinot [?], et plus bas De Sartine.
Voyant que je ne pouvais attendre de Son Excellence Benjamin Franklin ni justice, ni réparation, ni passage pour l'Amérique, ni solde, ni parts de prises, j'ai quitté Paris et suis allé à Lorient.
Dès mon arrivée, je suis allé rendre visite à M. Thévenard, alors commandant du port. Il m'a dit que, si je voulais le commandement du vaisseau de guerre le Serapis (qui avait été amené dans ce port), il m'aiderait à l'obtenir. Je lui ai représenté que je ne le pouvais pas : j'étais dans la marine américaine ; des accusations contre ma conduite dans ce service avaient été publiées dans les journaux, et le commandement de l'Alliance m'avait été ôté ; mon seul désir était donc d'aller en Amérique me justifier sur tous les points devant ceux qui m'avaient confié ce commandement.
Il m'a répondu : « Pour ce qui a été imprimé et rendu public contre vous, il est facile d'y remédier en faisant imprimer dans le même journal votre justification et autant d'éloges en votre faveur. Mais si vous allez en Amérique chercher justice, il sera facile à ceux qui l'ont emporté, et qui ont réussi à vous faire ôter l'Alliance par leur influence, de vous faire sacrifier là-bas aussi. » J'ai dit que j'attendais là-bas plus de justice que cela, mais que, même s'il en était ainsi, mon devoir était d'y aller, quoi qu'il arrive.
Quelques jours après, lors de ma seconde visite, M. Thévenard a été plus explicite. Il m'a dit que si je voulais le commandement du Serapis, je pouvais l'avoir, car il l'avait « en main » : ce sont ses mots, voulant dire, je suppose, que le ministre de la Marine l'avait autorisé à me le donner. Je lui ai répondu comme la première fois, que je devais aller en Amérique. Il a répliqué que je ne pourrais pas y aller, qu'on m'en empêcherait, et que tous mes pas étaient surveillés. J'ai tourné la chose en plaisanterie, en lui demandant si ses espions lui avaient rapporté que je fréquentais de mauvaises compagnies. Il a dit qu'il était convaincu que non, mais que je n'irais pas en Amérique. Je lui ai répondu qu'il pouvait faire son devoir, à son service, en m'en empêchant, et que je ferais tout mon possible, au service américain, pour y aller.
Le certificat du roi est une preuve évidente et incontestable que je n'ai pas été exclu du service de France, comme le laisse entendre la lettre de Son Excellence, et l'offre de M. Thévenard est une nouvelle demi-preuve qu'on voulait m'y faire revenir. On peut remarquer en outre que toutes les précautions étaient prises pour m'empêcher de venir en Amérique, mes ennemis craignant que j'y obtienne justice.
À mon arrivée à Lorient, les officiers m'ont témoigné le désir qu'ils avaient de me voir reprendre mon commandement à bord de l'Alliance. Et son ancien équipage, qui avait servi sous mes ordres, jurait tout haut dans les rues qu'il ne naviguerait jamais sur cette frégate sous un autre capitaine que moi.
Recevant chaque jour une telle invitation des officiers et de l'équipage de l'Alliance, et considérant [suite dans la douzième partie]
Vues n° 100 à 103 du scan.
[…et considérant] que j'étais le seul que le Congrès avait autorisé à la commander, et ayant reçu en outre la lettre suivante :
Bureau de l'Amirauté, Philadelphie, le [?] avril 1780. Monsieur, le bureau de l'Amirauté des États-Unis ayant ordonné que la frégate continentale l'Alliance revienne dans ce port, etc. […], cette lettre sera une autorisation suffisante pour que vous appareilliez conformément à ma demande. Je suis, Monsieur, votre humble serviteur. (Signé) John Brown, secrétaire du bureau de l'Amirauté des États-Unis. Au capitaine Pierre Landais, ou à l'officier commandant la frégate continentale l'Alliance.
J'ai écrit la lettre suivante à Son Excellence Benjamin Franklin, à Passy :
Plaise à Votre Excellence : depuis mon arrivée à Lorient, j'attends votre ordre de prendre le commandement de l'Alliance, pensant que vous auriez réfléchi à la façon dont il m'a été ôté. Je me croirais coupable de rester spectateur passif pendant qu'un autre usurpe mon autorité à bord, puisque j'ai été placé à ce commandement par une résolution de l'honorable Congrès. Il me paraît, à la réflexion, que rien ne peut autoriser Votre Excellence à me destituer ainsi. Je suis persuadé que le Congrès lui-même ne prétendrait jamais exercer un pouvoir assez arbitraire pour renverser ses officiers sans jugement, si fondées que soient ses raisons, et encore moins sur un paquet d'accusations scandaleuses inventées pour couvrir l'ignorance et la mauvaise conduite d'un homme qui sacrifierait la réputation des officiers et des hommes de toute une flotte pour s'établir.
Je considère qu'il est de mon devoir de retourner à mon poste à bord. Je ne sais rien de ce que j'ai fait qui puisse justifier que vous m'en teniez éloigné. Je suis responsable envers ceux qui m'ont confié ce navire de le leur rendre. Si vous avez une autorisation expresse de me priver de mon commandement, je vous prie de m'en donner copie, et j'y obéirai. Sinon, je dois me considérer comme le capitaine du navire, et je prie le docteur Franklin de n'encourager personne à se mêler de mon service, mais de me donner toute l'aide en son pouvoir.
Il apparaît en outre que je suis considéré comme capitaine de l'Alliance par le bureau de l'Amirauté des États-Unis, d'après la lettre dont j'ai l'honneur de joindre copie à Votre Excellence. Je dois vous demander une prompte réponse. Si Votre Excellence est décidée à me tenir éloigné de mon poste, elle devra répondre de toutes les conséquences fâcheuses qui pourraient s'ensuivre, et que je voudrais éviter. Je suis de Votre Excellence le très obéissant, Pierre Landais. Lorient, le 29 mai 1780, et duplicata le 30. P.-S. J'ai reçu de mes officiers et de mes hommes de l'Alliance des témoignages qu'ils seraient heureux de me voir reprendre mon commandement.
Ce qui restait de l'équipage ayant servi sur la frégate a écrit au docteur Franklin une lettre, dont voici un extrait :
Navire l'Alliance, le 1er juin 1780. Plaise à Votre Excellence d'entendre encore une fois l'humble pétition des soldats de marine et des marins à bord du navire continental l'Alliance, actuellement au port de Lorient.
Excellent Monsieur, ayant plusieurs fois adressé une pétition à Votre Excellence à ce sujet, etc., et pour qu'elle nous rende notre commandant légitime, sous lequel nous nous sommes engagés et sommes prêts à servir, car nous savons qu'il ne mérite pas les calomnies jetées sur sa réputation, qui rejaillissent en lâcheté sur la nôtre ; alors que si, le 23 septembre, on avait manœuvré selon ses directions, aucun navire n'aurait été perdu, on n'aurait pas versé tant de sang, et l'on aurait pris les navires avec moins de dommages.
Nous sommes pleinement persuadés que si nous n'avions pas laissé la Scarborough à la Pallas au moment où nous l'avons fait, le Bonhomme Richard aurait dû amener ou couler, et c'est l'avis de beaucoup d'hommes de l'équipage du Richard.
De plus, si notre demande est accordée, la plupart des Américains récemment sortis de prison consentiront à servir leur pays sous ses ordres. À présent, nous sommes unanimes dans notre résolution de réclamer notre commandant légitime, puisqu'il n'a rien fait de mal. Et s'il est coupable, laissez-nous le ramener chez nous pour qu'il soit jugé par les lois de notre pays.
Si cela ne nous est pas accordé, il y aura parmi nous un plus grand malaise. Nous espérons donc que Votre Excellence examinera bien la chose et enverra une réponse satisfaisante à M. Benjamin Pierce, comme nous l'avons déjà demandé une fois, car un simple accusé de réception ne ferait qu'ajouter à notre détresse. [N. B. : Son Excellence n'avait répondu à une lettre précédente que par un accusé de réception.]
Signé par tout l'ancien équipage de l'Alliance, soit cent quatorze hommes. P.-S. Quelques hommes de l'équipage du Bonhomme Richard avaient signé l'original à notre insu ; leurs noms ont été effacés, mais la plupart tenaient beaucoup à le signer.
Les officiers de l'Alliance ont écrit ceci au docteur Franklin :
Plaise à Votre Excellence : nous avons eu l'honneur de vous écrire le 31 mai, en vous donnant quelque idée de notre situation présente, et en priant Votre Excellence de nous faire payer et renvoyer chez nous avec toute la diligence possible. Nous y parlions aussi de notre capitaine Landais, dont nous regrettons la perte et sous le commandement duquel nous souhaitons retourner en Amérique. Comme nous n'avions pas alors exprimé pleinement notre pensée à ce sujet, nous vous demandons la permission de le faire maintenant.
Nous avons des raisons de penser qu'il n'y a jamais eu d'officiers et d'hommes d'un navire plus unanimes pour un capitaine que ceux de l'Alliance en ce cas pour le capitaine Landais. Et puisque le Congrès lui a donné un si bon droit de nous commander, nous espérons que Votre Excellence daignera nous le rendre. Nous avons toujours pensé qu'il était un capitaine capable et bon ; sa conduite au combat l'a certainement prouvé. Les calomnies de ses ennemis ont pu l'emporter sur la bonté de Votre Excellence, mais Votre Excellence peut nous croire sincères quand nous l'assurons que tous, de l'avant à l'arrière, nous souhaitons le voir rétabli. Nous voudrions aussi représenter à Votre Excellence que, selon les usages et règlements de notre marine, nous nous tenons obligés de lui obéir, et à nul autre comme commandant, tant que dure notre engagement, à moins qu'il ne soit destitué selon les formes prescrites par nos règlements.
L'indulgence de Votre Excellence pour les quelques choses raisonnables que nous avons osé demander nous rendra la tranquillité, et nous amènera à lui adresser nos sincères remerciements. Nous sommes, avec le plus profond respect, les très obéissants et très humbles serviteurs de Votre Excellence. (Signé) Thomas Elwood, John Darling, James Degge, N. Blodget, Isaac Carr, James Lynd, Thomas Hinsdale, John Larcher fils, Arthur Robertson, Benjamin Pierce, Chip. Bangs [?], James Bragg.
Les officiers de l'Alliance m'ont écrit ceci :
Nous, officiers du navire l'Alliance, vous considérant comme notre véritable commandant, puisque nous savons que vous avez été nommé à ce navire par résolution du Congrès, désirons faire savoir à Votre Honneur que nous avons écrit à Son Excellence le docteur Franklin pour le prier de vous rendre à nous. Nous pensons que personne d'autre ne peut être mis à votre place, sinon par l'autorité du Congrès.
Nous vous reconnaissons maintenant pour notre capitaine, et nous resterons dans ce sentiment jusqu'à ce que nous voyions un pouvoir du Congrès suffisant pour le changer. Nous attendons vos ordres, et serons prêts à vous recevoir quand il vous plaira de nous honorer de votre présence à bord. Nous sommes, avec le plus grand respect, vos très obéissants et très humbles serviteurs. (Copie signée) Benjamin Pierce, James Degge, James Bragg, John Buckley, John Darling, James Lynd, Thomas Hinsdale, John Larcher fils, Isaac Carr, N. Blodget, Thomas Elwood. Lorient, le 12 [?] juin 1780. À M. Pierre Landais.
J'avais reçu, pour mes lettres de Lorient des 29 et 30 mai au docteur Franklin, le reçu suivant : « Reçu de MM. Frin et Cie, banquiers à Paris, deux lettres à l'adresse de Son Excellence M. Franklin, venant de Lorient. À Passy, ce 6 juin 1780. (Signé) W. T. Franklin. » Mais aucune réponse à ces lettres.
Je me suis adressé au commodore Gillon et à l'honorable Arthur Lee. Je leur ai exposé mon cas : la demande des officiers que je reprenne mon commandement à bord de l'Alliance, le désir de son équipage d'être sous mes ordres, et la lettre de M. John Brown, secrétaire du bureau de l'Amirauté de Philadelphie, qui s'adressait à moi comme capitaine de cette frégate. Je les ai priés de me donner leur avis : avais-je le droit de reprendre ce commandement ? Ils m'ont donné leur avis par écrit, dont voici les copies :
Monsieur, d'après le contenu de votre lettre de ce jour et ce que j'ai appris à plusieurs reprises depuis qu'on vous a privé du commandement de la frégate continentale l'Alliance, je considère qu'il est de mon devoir, comme officier et comme citoyen américain, de me former une opinion sur ce cas conformément aux règles que les dirigeants de l'Amérique ont établies pour nous guider. Elles sont justes, elles sont claires : aucun officier breveté ou commissionné ne peut être renvoyé autrement que par un conseil de guerre composé des officiers que prévoient les règlements de la marine.
Vous me dites qu'on vous a tiré de votre navire ; que vous n'avez été ni suspendu ni mis aux arrêts par aucun officier supérieur ; que vous n'avez vu ni connu aucun ordre de l'honorable Congrès continental vous dépouillant du commandement de son navire l'Alliance ; qu'un officier commissionné par le Congrès en a pris le commandement, vous ne savez de quel droit ; et que Son Excellence Benjamin Franklin ne vous a fourni copie d'aucun ordre qu'il aurait reçu du Congrès l'autorisant à vous renvoyer et à nommer un autre officier pour la commander, bien que vous les lui ayez demandés plusieurs fois, ainsi que son ordre de retourner à bord du navire dont il vous a fait sortir.
Vous dites aussi que vos officiers et vos hommes sont unanimement prêts à n'obéir à aucun autre capitaine que vous, tant qu'ils ne seront pas convaincus que vous avez été renvoyé conformément aux règles de la marine continentale.
Tout officier a le droit de demander en vertu de quelle autorité il est commandé, et tout officier y consent volontiers. C'est une question qui concerne tout officier au service américain, et tout homme libre, que nul ne soit jugé ou puni autrement que par les lois du pays. C'est votre cas ; ce peut être le sien ou le mien demain. Ils devraient donc prendre garde en encourageant un précédent qui pourrait, le lendemain, être appliqué contre eux-mêmes. Le zèle de vos hommes est aussi une preuve du véritable esprit républicain qui règne dans toutes les classes d'Américains. Cette démarche amicale de vos officiers et de vos hommes ne m'a jamais paru nécessaire : pour les raisons qui précèdent, je suis d'avis clairement que, sans ordres positifs et légitimes contraires de vos officiers supérieurs ou du Congrès qui vous soient adressés, vous êtes tenu, par l'honneur et par le devoir, de prendre directement et de garder le commandement de l'Alliance, et de la rendre à ceux qui vous ont commissionné, conformément à vos ordres primitifs et à la lettre de M. Brown, secrétaire du bureau de la Marine de Philadelphie, qui vous est adressée et où vous êtes considéré comme commandant de cette frégate.
Vous me faites honneur en me demandant mon avis ; je vous le donne avec franchise et avec plaisir. Je pense en outre que vous êtes responsable de ce navire si vous n'en prenez pas directement le commandement. Votre jugement vous indiquera la conduite à tenir pour la paix et la sûreté de votre navire une fois à bord. Je vous y souhaite plus de tranquillité que vous n'en avez connu depuis qu'on vous en a tiré, et tout le succès que vous, vos officiers et vos hommes méritez.
J'ai écrit longuement sur cette affaire au docteur Franklin, et lui ai envoyé copie de ma réponse à votre lettre de ce jour. Avec tout le respect qui vous est dû, j'ai l'honneur d'être le très obéissant et très humble serviteur du capitaine Landais. (Copie signée) A. Gillon, commandant de la marine de Caroline du Sud. Lorient, le 12 juin 1780.
Lorient, le 12 juin 1780. Monsieur, j'ai reçu la vôtre de ce jour, où vous me demandez s'il serait conforme aux lois de l'Amérique que vous alliez à bord de la frégate l'Alliance, confiée à vos soins par résolution du Congrès, et si vous êtes responsable de cette frégate devant le Congrès.
Je vous vois, Monsieur, dans la situation d'un officier partagé entre un devoir indispensable envers la confiance que lui a faite le Congrès et le louable désir de remplir ce devoir en offensant le moins possible son ministre ici et ceux qui ont autorité sous lui. C'est à un homme dans cette situation, et à un étranger à notre service, défiant à juste titre de sa connaissance des lois des États-Unis, que je donne mon avis.
Il ne peut faire de doute, Monsieur, qu'un officier à qui une résolution du Congrès a confié le commandement d'un navire est tenu de garder, protéger et défendre ce navire jusqu'à ce qu'il voie une résolution du Congrès transférant cette charge à un autre. Par conséquent, il est de votre devoir de garder le commandement de la frégate l'Alliance, qui vous a été confié par résolution du Congrès, jusqu'à ce que vous sachiez que la même autorité a donné ce commandement à une autre personne.
J'ai l'honneur d'être, avec beaucoup d'estime, Monsieur, votre très humble serviteur. (Copie signée) Arthur Lee.
Le lendemain, 13 juin, j'ai fait dire au lieutenant Degge, officier commandant à bord de l'Alliance, d'envoyer mon canot à terre à cinq heures précises de l'après-midi. Il y est venu, et je suis allé à bord du navire. Quand je montais l'échelle du navire, les hommes qui enverguaient les huniers et le reste de l'équipage ont poussé trois hourras, en signe de leur satisfaction de me voir à bord.
J'ai invité dans la chambre tous les officiers qui avaient été sous mes ordres. Une fois tous réunis, je leur ai dit qu'eux-mêmes et mon devoir m'avaient rappelé à reprendre mon commandement à bord de l'Alliance, comme son capitaine légitime, nommé par une résolution du Congrès, et je leur ai demandé s'ils avaient une objection. Ils ont répondu qu'ils n'en avaient aucune, qu'ils obéiraient volontiers à mes ordres, et ont reconnu que j'étais le seul à avoir le droit de commander cette frégate. Je suis allé avec tous ces officiers sur le gaillard d'arrière [suite dans la treizième partie].
(Suite de la phrase :) … où j'avais fait appeler tout l'équipage. On y a lu à haute voix ma commission et la résolution du Congrès qui me nommait capitaine de l'Alliance. Après quoi je leur ai demandé s'ils me reconnaissaient comme le capitaine légitime de l'Alliance : ils ont répondu que oui, et ont poussé trois nouveaux hourras pour marquer leur approbation.
J'ai demandé aux officiers qui appartenaient autrefois au Bonhomme Richard s'ils me reconnaissaient comme le seul capitaine légitime de l'Alliance. Ils ont répondu qu'ils s'étaient engagés avec P. Jones, écuyer, qu'il était leur capitaine, et m'ont demandé à aller à terre. J'ai ordonné que des canots les y conduisent.
J'ai aussitôt écrit une lettre au commandant du port, une au commandant de la rade et une au capitaine Jones, pour les informer que j'avais repris mon commandement à bord de l'Alliance. Seul le capitaine Jones a refusé de recevoir ma lettre.
Je me suis informé auprès des officiers de l'état du navire à tous égards. Ils m'ont dit qu'il y avait dans la cale deux cent seize barils de poudre, dix-huit canons de fer de 18 et dix-huit canons de 9, et que la cale était pleine. Il y avait en outre, dans l'entrepont, soixante-douze caisses d'armes légères [fusils]. Les officiers m'ont dit aussi que le capitaine Jones était venu à bord le matin même et leur avait annoncé qu'il partait pour l'Amérique sur l'Alliance dès qu'elle serait prête à appareiller. J'ai donné les ordres que je jugeais nécessaires pour la sûreté et la discipline du navire, et pour l'armer et le préparer à prendre la mer au plus vite.
Le commandant du port, M. de Thévenard, m'a fait dire qu'il voulait me parler. Je lui ai fait répondre que je ne pouvais quitter le navire sous aucun prétexte. Il n'a cessé de m'écrire chaque jour, jusqu'à ma sortie du port, m'invitant d'abord, puis m'ordonnant de descendre à terre. J'ai répondu que j'étais désolé de ne pouvoir satisfaire son désir ni obéir à ses ordres, car mon devoir, au service des États-Unis, exigeait que je reste à bord.
J'ai profité du premier courrier, le lendemain, pour envoyer au ministre américain en France la lettre suivante :
Plaise à Votre Excellence,
Je vous ai écrit une lettre du 29 mai, en double exemplaire, et n'ai reçu aucune réponse. Je priais Votre Excellence de m'apprendre en vertu de quelle autorité on me tenait éloigné de mon navire. J'y joignais la copie d'une lettre du secrétaire de l'honorable Bureau de la Marine de Philadelphie. Mes officiers et mon équipage m'apprennent qu'ils vous ont écrit pour demander que je leur sois rendu, car ils ne connaissent pas d'autre capitaine que moi pour ce navire ; ils m'apprennent aussi qu'aucune réponse ne leur est parvenue.
J'ai, Monsieur, sur l'avis des principaux Américains et à la demande de mes officiers et de mon équipage, repris hier le commandement, comme c'est mon droit, et je suis décidé à le garder et à ramener le navire en Amérique, comme le demande le Congrès dans la lettre du secrétaire de l'honorable Bureau de la Marine que je vous ai adressée. Je vous prie donc de faire payer aux officiers et à l'équipage leurs parts de prise, et de m'envoyer vos dépêches, afin que je puisse exécuter les ordres du Congrès. À mon arrivée à bord, mes officiers et mes hommes m'ont reçu avec beaucoup de joie et m'ont reconnu comme leur commandant légitime, et nul autre, tant qu'ils n'auront pas vu une résolution du Congrès nommant un autre capitaine. Je suis prêt à appareiller dès qu'il vous plaira de payer les hommes et de m'envoyer vos dépêches.
Je suis, avec le plus grand respect, de Votre Excellence le très obéissant et très humble serviteur, Peter Landais.
Lorient, 14 juin 1780. — À Son Excellence Benjamin Franklin, écuyer, etc., à Passy, près de Paris ; en double exemplaire.
Au courrier suivant, j'ai écrit ceci :
Plaise à Votre Excellence,
Ma dernière lettre était du 14 de ce mois ; je vous y informais que j'avais pris le commandement du navire l'Alliance, que j'ai laissé à la garde de mon lieutenant. Il y a à bord de ce navire 67 caisses d'armes légères et 216 barils de poudre, que réclame M. de Thévenard, commandant du port de Lorient. Je ne sais ni pour le compte de qui, ni à qui ils appartiennent, ni sur les ordres de qui ils ont été placés ici. Il y a aussi à bord des canons dans le même cas, sauf qu'on ne les a pas réclamés. Si c'est sur votre ordre, veuillez me le faire savoir et me dire ce que je dois en faire.
J'ai demandé à plusieurs reprises à Votre Excellence de faire payer à mes hommes leurs parts de prise, mais je n'ai jamais eu l'honneur de recevoir de réponse. J'ajouterai seulement que je suis sûr qu'il est de l'intérêt des États-Unis de ne plus perdre de temps par ce retard.
Comme je n'ai fait que montrer ma commission à Votre Excellence, j'ai maintenant l'honneur de vous en adresser une copie, avec des documents suffisants pour convaincre Votre Excellence que j'ai seul le droit de commander l'Alliance. Et si Votre Excellence a des ordres ou des dépêches pour l'Amérique à me confier, je suis prêt à les recevoir, si les circonstances me permettent de les attendre. Il me faudra aussi l'autorisation de Votre Excellence pour les messieurs que vous jugerez bon de faire passer sur ce navire.
J'écris à Votre Excellence en double exemplaire, et désire qu'on me réponde de même et par la même voie, afin d'être sûr de recevoir vos lettres.
J'ai l'honneur d'être, avec le respect qui vous est dû, de Votre Excellence le très humble serviteur, P. Landais.
Lorient, 16 juin 1780. — À Son Excellence B. Franklin, etc., à Passy, près de Paris.
Le 18 de ce mois, étant prêt à appareiller, j'ai envoyé une lettre au commandant de la rade pour l'avertir que je sortirais du port dès que le vent le permettrait. J'en ai envoyé une aussi à M. de Thévenard pour lui demander un pilote ; en même temps, on hissait le signal de demande de pilote et on tirait un coup de canon.
Environ quatre-vingts hommes qui appartenaient autrefois au Bonhomme Richard, mais qui faisaient partie depuis six mois de l'équipage de l'Alliance, payés et nourris comme tels, ont été réclamés par le capitaine Jones. J'ai refusé de les livrer, n'ayant personne pour les remplacer. Ces hommes se sont mutinés et ont refusé tout service à bord ; je les ai donc fait mettre aux fers.
Le même jour, MM. Moylan et Jonathan Williams sont venus à bord m'apporter une lettre, disaient-ils, du docteur Franklin. Mais ils exigeaient, parce que l'adresse portait « À Peter Landais, ci-devant capitaine de l'Alliance », que j'écrive ces mêmes mots [dans mon reçu]. J'ai offert d'ouvrir la lettre, de leur en montrer la date et la signature, et de donner un reçu mentionnant de qui elle venait et à quelle date ; mais ils n'ont pas voulu, et l'ont remportée.
Le 20 de ce mois, le vent étant au sud-ouest et calme, j'ai ordonné le soir de désaffourcher, et nous avons descendu la frégate à la touée. Au point du jour, étant à deux portées de mousquet de la citadelle de Port-Louis, le vent commençant à fraîchir, nous avons mouillé. L'après-midi, de nombreux canots sont descendus de Lorient avec des câbles et des ancres, et ont tendu une estacade [barrage flottant] en travers de l'entrée du port, juste en aval de l'Alliance.
J'ai appris que le capitaine Jones avait obtenu l'armement d'une galère à rames, avec de nombreux canots chargés de soldats, pour venir aborder et surprendre l'Alliance pendant la nuit. Le soir, j'ai envoyé une lettre au commandant de la citadelle pour lui demander de faire ouvrir l'entrée du port, afin que l'Alliance puisse sortir : il n'a pas répondu.
Vers 9 heures du soir, j'ai aperçu dans l'obscurité la galère qui descendait. Une heure plus tôt, j'avais entendu un des hommes du Bonhomme Richard, qui était aux fers avec les autres, dire à ses camarades qu'ils seraient bientôt libres et que je ne vivrais pas deux heures de plus ; le canonnier m'avait d'ailleurs rapporté leurs menaces à ce sujet. Comme j'avais de fortes raisons de soupçonner le capitaine des soldats de marine d'être dans le complot du capitaine Jones, j'ai fait mettre ces hommes du Bonhomme Richard dans l'entrepont, et j'ai réparti les officiers et les hommes tout le long du navire, ces derniers armés de piques, avec ordre d'empêcher quiconque de monter à bord.
J'ai tiré l'épée, pris un porte-voix et suis allé sur le gaillard d'avant. J'ai fait dire au capitaine des soldats de marine de distribuer des mousquets à l'équipage, mais il a refusé. Je suis allé moi-même lui demander pourquoi il refusait d'obéir à mes ordres ; il a répondu qu'il avait ses soldats sous les armes et qu'ils suffisaient. Comme je savais qu'un sergent et plusieurs soldats de marine avaient déjà reçu à terre de l'argent sur les instructions du capitaine Jones — et peut-être beaucoup d'autres —, je n'avais guère confiance dans les soldats du capitaine Parke. Je suis allé ouvrir les coffres d'armes, mais j'ai vu une quantité de mousquets, baïonnette déjà au canon, dressés au bout du coffre. J'ai dit aux hommes de les prendre et de se répartir tout le long du navire. Cela a encore accru mes soupçons, car je supposais que ces mousquets étaient là tout prêts pour armer les gens du Bonhomme Richard, qui auraient pu facilement se libérer de leurs fers si je ne les avais fait secrètement descendre dans l'entrepont.
Presque convaincu de la trahison du capitaine Parke par son refus de faire distribuer les mousquets comme je l'avais ordonné, je lui ai dit de prendre garde à sa conduite ; et j'ai dit à M. Blodget, [commis aux vivres ?], de le transpercer s'il se montrait désobéissant et traître.
Je suis retourné à l'avant. La galère descendait très silencieusement ; à deux portées de mousquet, je l'ai hélée. Dès qu'ils ont entendu ma voix — constatant que je n'étais pas retenu en bas à lire un paquet de lettres que le capitaine Parke avait reçu et avait tenté de me faire lire un quart d'heure plus tôt —, ils ont jeté l'ancre et n'ont rien tenté, m'entendant sur le pont toute la nuit.
Le lendemain matin, on a retiré l'estacade ; ayant levé l'ancre, nous sommes sortis avec la marée, en filant une aussière amarrée à un corps-mort, et vers 9 heures du matin nous avons mouillé et affourché à environ deux milles au sud-ouest de la citadelle de Port-Louis.
J'ai écrit ceci :
Monsieur,
J'ai le plaisir de vous faire savoir que je suis sorti du port de Lorient ; je suis maintenant au mouillage, et je n'ai eu aucun incident. Je serai prêt à prendre la mer quand j'aurai reçu les approvisionnements que j'ai demandés, et quand mes officiers et mes hommes auront reçu ce qui leur est dû. Je vous serais obligé de me dire s'il ne vaudrait pas mieux envoyer un exprès à Paris à ce sujet. Je suis prêt à recevoir vos bagages, en tout ou en partie, quand vous le jugerez bon, et serai toujours prêt à vous prouver le sincère attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, honorable Monsieur, votre très obéissant et humble serviteur, P. Landais.
Navire l'Alliance, en aval de Port-Louis, 21 juin 1780. — À l'honorable Arthur Lee, écuyer.
Le soir, dans le carré des officiers, comme on parlait de la soirée précédente, le capitaine Parke a dit que chacun devait se défendre lui-même. Je lui ai demandé s'il ne me défendrait pas, moi, capitaine de l'Alliance, contre un parti qui voudrait s'opposer à mon commandement. Il a répondu qu'il défendrait la frégate contre l'ennemi commun, mais que chacun devait se défendre soi-même. Je lui ai ordonné d'aller garder les arrêts dans sa couchette.
Le même jour, on a remis à M. Dale deux malles et une literie appartenant au capitaine Jones ; mais j'ai refusé de livrer le canot du Serapis, qu'il réclamait comme le sien, ainsi que les gens du Bonhomme Richard.
Le 22, le commandant du port, M. de Thévenard, a envoyé un pilote à bord, et le 23 nous avons appareillé et sommes allés mouiller devant l'île de Groix. J'ai reçu le même jour la lettre suivante :
Au capitaine Peter Landais. Versailles, 16 juin 1780.
Je suis très surpris d'apprendre que vous avez, contrairement aux ordres exprès contenus dans ma lettre du 7 de ce mois, pris sur vous le commandement de la frégate l'Alliance. Je renouvelle par la présente ces ordres et vous enjoins de quitter immédiatement le navire. Je suis votre humble serviteur.
(Copie signée) B. Franklin.
Je n'ai regardé cette lettre que comme une continuation de la conduite arbitraire du docteur Franklin, car elle ne justifiait pas plus son pouvoir de me donner un tel ordre que toutes ses démarches précédentes, faites à mon entier préjudice.
Le 24, l'honorable Arthur Lee, écuyer, est venu à bord et a demandé qu'on embarque sa chaise de poste. Je lui ai représenté que c'était impossible, puisqu'il y avait déjà soixante-dix caisses d'armes légères dans l'entrepont ; mais je lui ai dit qu'il pouvait la vendre et acheter avec le produit de la soie à mettre dans sa malle, ou même une caisse de thé, ce que le Congrès, je suppose, ne trouverait pas mauvais. Mécontent, il a refusé mon offre, et n'en a plus jamais dit un mot.
Le 25, il m'a écrit la lettre suivante :
[Résumé de la lettre d'Arthur Lee, Lorient, 25 juin 1780 (vues 107-108) : Lee se dit très inquiet de la décision annoncée la veille par Landais de ne pas appareiller tant que les parts de prise ne seraient pas payées. Il lui expose par écrit ses raisons : l'ordre de retour immédiat montre que la frégate est attendue en Amérique ; sa cargaison vaut, selon lui, « deux millions » pour le public, qu'on risque pour une attente incertaine de « cinquante mille » ; l'intérêt public doit passer avant l'intérêt privé ; un officier ne peut désobéir à ses ordres que s'il lui est impossible de les exécuter. Il avertit Landais que l'équipage, s'il reste à terre, s'endettera et sera travaillé par ses ennemis ; que ceux-ci ont justement intérêt à retarder le paiement pour pouvoir dire que « sa prise de commandement a empêché le retour de la frégate » ; et qu'une croisière d'un mois sur les côtes américaines rapporterait davantage aux hommes. Il conclut : « Il m'apparaît aussi clair que la lumière qui m'éclaire que vous faites tort au public, aux hommes et à vous-même en restant ici », et demande à Landais sa résolution définitive. (Copie signée) A. Lee.]
[Résumé (vue 108) : Alexander Gillon, commodore de la marine de Caroline du Sud, explique à Franklin qu'ayant été consulté officiellement par les officiers de l'Alliance, il lui adresse copie de sa réponse. Il met en garde contre les « conséquences alarmantes » si une force armée française intervenait dans les règlements de la marine américaine. Il rappelle qu'il a toujours évité de se mêler des navires continentaux. Selon lui, puisque Landais a un ordre formel du Congrès pour commander l'Alliance et que le Bureau de la Marine l'appelle encore « capitaine de l'Alliance », il est de son devoir de garder son navire. Franklin pourrait régler l'affaire « en quelques mots » : en montrant à Landais un ordre du Congrès le relevant, ou en désignant par écrit son remplaçant et en faisant voir cet ordre au premier lieutenant, « comme il est d'usage dans tous les services ». La lettre se poursuit à la vue suivante.]
[Fin de la lettre de Gillon (vue 109) : il affirme qu'aucune puissance étrangère n'a le droit d'intervenir, surtout par la force, dans les règlements de la marine américaine, et qu'aucun officier ne peut être privé de son commandement sinon par ceux qui le lui ont donné, et encore seulement par un conseil de guerre régulier. Il précise écrire « comme tout homme libre d'Amérique a le droit de le faire ». Signé : A. Gillon, commodore de la marine de l'État de Caroline du Sud. En post-scriptum, il demande une réponse par retour du courrier, sous le couvert de MM. Héritiers Fourcade et Cie, négociants à Lorient.]
Par la lettre ci-dessus, écrite par un officier américain — le seul, connaissant le service de mer, que l'on pût consulter dans le cas présent —, il était prouvé de façon indéniable et complète à Son Excellence qu'elle ne pouvait ni m'ôter ni me refuser le commandement de la frégate l'Alliance sans enfreindre toutes les lois et abuser du pouvoir qui lui était confié, contre un homme libre et un officier, à moins de produire un ordre du Congrès m'en dépossédant. Mais il ne voulait écouter ni la justice, ni la raison, ni la loi, ni les conseils, et rien de tout cela ne pouvait me servir contre les actes arbitraires de Son Excellence à mon préjudice ; car il y était déterminé, persuadé, je suppose, qu'il trouverait en Amérique quelqu'un pour le soutenir, lui et sa tyrannie.
Extrait d'une lettre de M. de Sartine, ministre de la Marine française, à M. Gillon, commodore de la marine de Caroline du Sud, à Lorient.
Versailles, 19 juin 1780.
J'ai reçu, Monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 12 de ce mois.
Je ne puis être de votre avis, Monsieur, au sujet de M. Landais. Cet officier doit toujours être regardé comme un sujet du Roi. S'il a été naturalisé en Amérique, Sa Majesté n'a ni reconnu ni autorisé sa naturalisation, et elle ne peut voir en lui qu'un sujet qui cherche à se soustraire à la domination de son maître. Je veux croire que vos bons avis le ramèneront à son devoir, et que vous userez de la considération que doivent vous donner votre rang militaire et vos qualités personnelles pour contribuer, autant qu'il sera en votre pouvoir, à rétablir le bon ordre à bord de la frégate américaine l'Alliance, dont le commandement a été donné à M. Jones par M. Franklin, ministre plénipotentiaire des États-Unis, seule personne que Sa Majesté puisse reconnaître comme autorisée à agir au nom de ces États.
J'ai l'honneur d'être, avec un sincère attachement, Monsieur, votre très obéissant et très humble serviteur. (Signé) De Sartine.
Il ne ressort pas de cette lettre que le ministre français ait eu quelque raison de se plaindre de ma conduite pendant le temps que j'avais passé à bord de l'Alliance, ni quand j'étais autrefois au service de la marine française (comme Son Excellence l'avait insinué dans sa lettre), sinon il en aurait dit quelque chose. Il en ressort plutôt que j'étais un sujet dont le Roi n'aimait pas se séparer. Il en ressort en outre que ce ministre se disculpait en quelque sorte d'avoir pris part au retrait de mon commandement, en disant que c'était M. Franklin qui l'avait fait ; de plus, il semble insister sur le fait que ce commandement avait été donné par Son Excellence à M. Jones, comme s'il voulait se débarrasser de ce dernier.
En voici une autre :
Versailles, 19 juin 1780.
J'ai reçu, Monsieur, votre lettre du 9 de ce mois.
Je souhaite qu'une occasion se présente bientôt de vous procurer un passage pour l'Amérique ; mais si vous ne profitez pas du départ de l'Alliance, je ne prévois pas quand il sera possible de vous donner un tel passage sur un vaisseau du Roi.
Ce n'est que par M. Franklin, ministre plénipotentiaire des États-Unis, que les réclamations de l'équipage de l'Alliance peuvent être présentées. Je ne puis être de votre avis sur ce qui concerne la conduite et les prétentions de M. Landais ; il n'a pas cessé d'être un des sujets du Roi, puisque Sa Majesté n'a ni autorisé ni reconnu sa prétendue naturalisation américaine. Je veux croire que vos sages avis ramèneront cet officier à son devoir, et je serais très fâché d'avoir lieu de penser que votre opinion dans cette discussion puisse contribuer à faire durer le désordre à bord de la frégate des États-Unis.
J'ai l'honneur d'être parfaitement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. Traduction et copie. (Signé) De Sartine. — À M. Lee.
Cette lettre corrobore dans une large mesure la précédente, du même ministre au commodore Gillon, à mon sujet.
Voici maintenant une lettre de Son Excellence, plus habilement composée qu'aucune de celles qui ont paru jusqu'ici, et qui montre pleinement qu'il ne s'est pas tenu dans les limites de sa charge, mais qu'il a tout fait pour me nuire :
Au lieutenant James Degge, du navire l'Alliance, et aux autres officiers dudit navire, à Lorient.
Messieurs,
J'ai reçu votre lettre du 12 avril dernier, où vous disiez être dans le besoin et vous inquiéter de n'avoir reçu ni solde ni parts de prise, alors que le navire était presque prêt à prendre la mer.
N'ayant eu rien à voir avec les prises, et comprenant qu'on ne pourrait les convertir en argent avant longtemps, j'avais répondu à l'objet de votre lettre du mieux que je le pouvais, en avançant vingt-quatre mille livres pour subvenir au plus urgent de vos besoins, en attendant qu'on puisse obtenir l'argent des prises.
Quant à votre solde, j'ai pensé que vous aviez tort d'espérer qu'elle vous serait payée ici. Personne en Europe n'a pouvoir de la payer, et je crois que c'est une règle chez toutes les puissances maritimes de ne payer leurs navires que dans le pays, par un officier qui tient les comptes, et là seulement où l'on peut savoir quels accords ont été passés avec les officiers et les hommes, quelles avances ils ont reçues et ce que leurs familles ont pu toucher en leur absence.
J'ai reçu de Lorient beaucoup de lettres et d'informations sur le mécontentement des gens de l'Alliance quant à la méthode proposée d'estimer les prises pour que le Roi les paie, et me disant que notre navire ne pourrait sans doute pas sortir si on ne changeait pas cette méthode et si les prises n'étaient pas vendues loyalement aux enchères au plus offrant. J'ai alors demandé ce changement, et le ministre de la Marine a volontiers accepté qu'elles soient vendues. Mais les vendre précipitamment aurait de nouveau prêté à objection ; on a donc laissé du temps dans les annonces, pour que les acheteurs de navires éloignés puissent être informés de la vente et qu'un plus grand nombre d'acquéreurs donne la chance d'un meilleur prix, à votre profit. Si l'on s'en était tenu à la première méthode, je suis porté à croire, vu la générosité bien connue de Sa Majesté, qu'on aurait obtenu un meilleur prix (comme l'ont prouvé des cas semblables) que celui qu'on obtiendra sans doute par la vente, et vous auriez eu votre argent plus tôt. J'ai consenti au changement pour vous satisfaire et, si possible, vous faire plaisir. Le retard ne m'était nullement agréable, car il a occasionné une grande dépense supplémentaire, et je souhaitais de tout cœur voir le navire en Amérique.
J'ai, comme vous l'avez appris, envoyé un mémoire à la cour de Danemark pour réclamer la restitution des prises [envoyées à Bergen] ou de leur valeur. Ce mémoire a été reçu bien avant qu'elles ne quittent la France [sic, sans doute « Bergen »] ; on les a néanmoins laissées partir pour l'Angleterre, et la seule réponse que j'aie reçue de cette cour est que la restitution avait été faite en vertu des traités entre les deux puissances. Je ne suis pas satisfait de cette réponse et j'ai soumis toute l'affaire au Congrès en lui demandant ses instructions. Vous pouvez être assurés que pas un sou de leur valeur n'a encore été payé, et que si l'on récupère quelque chose tant que je m'occupe de cette affaire, une stricte justice vous sera rendue ; ce qui, je n'en doute pas, sera fait aussi pour le Serapis et la Comtesse de Scarborough.
Ayant reçu autrefois plusieurs lettres de vous qui se plaignaient en termes vifs de la conduite du capitaine Landais dans le gouvernement du navire, et de ses mauvais traitements envers tous les officiers sauf le commis aux vivres ; et ayant reçu aussi du capitaine Landais lui-même une lettre datée de Lorient le 15 mai 1779 où il dit « que vous vous êtes tous ligués contre lui avant même son départ de Boston ; qu'on lui avait promis d'autres officiers, mais que, le navire étant prêt à partir, le Bureau de la Marine a pensé que votre conduite serait meilleure en mer ; qu'au contraire elle a empiré, et en est arrivée à un tel point qu'il a été contraint de m'en informer pour que je prenne le moyen d'y remédier ; et que, s'il n'en existait pas d'autre, il préférerait quitter le commandement plutôt que de continuer avec de tels officiers » —
Après tout cela, il est un peu surprenant pour moi que le capitaine Landais, qui n'est venu à Paris que pour se justifier de certaines accusations portées contre lui, et qui là, volontairement comme je le croyais (et conformément à sa résolution antérieure), a abandonné le navire en me demandant à plusieurs reprises de donner l'ordre d'en retirer les affaires qu'il avait à bord ; et qui n'a jamais, pendant tout le temps qu'il est resté ici, exprimé le moindre souhait ni donné la moindre indication d'un désir d'y être maintenu, jusqu'à ce qu'il apprenne que le navire était sur le point d'appareiller — il est surprenant, dis-je, qu'il puisse maintenant demander à être placé au-dessus de vous, et que vous souhaitiez être de nouveau sous son commandement. Je ne sais comment expliquer ce changement.
Mais ayant accepté ce que j'imaginais, d'après les lettres des deux côtés, devoir convenir à la fois à vous et au capitaine Landais, et ayant placé un autre capitaine sur le navire, je ne puis maintenant accéder à votre demande. J'ai rapporté exactement au Congrès la manière dont il a quitté ce navire ; et, bien que je me sois abstenu de juger ses manœuvres avec la frégate, j'ai donné mon avis, après examen de l'affaire, qu'il n'était pas du tout vraisemblable qu'il ait donné l'ordre de tirer sur le Bonhomme Richard, ni que ses officiers aient obéi à de tels ordres s'il les avait donnés. J'ai ainsi pris soin, autant que je l'ai pu, de votre honneur sur ce point ; vous m'excuserez donc si je m'en inquiète un peu sur un autre.
S'il venait à être connu publiquement que vous aviez la plus forte aversion pour le capitaine Landais, qui vous avait traités indignement, et que c'est seulement depuis la croisière de l'an dernier et la nomination du commodore Jones à ce commandement que vous demandez à être de nouveau sous votre ancien capitaine, je crains que le monde ne jette sur vous des soupçons et des réflexions, comme si ce changement de sentiment venait nécessairement de ce que vous auriez observé pendant cette croisière : que le capitaine Jones aimait le combat rapproché, et que le capitaine Landais était habile à se tenir hors de danger, et que par conséquent vous vous croyiez plus en sûreté avec ce dernier.
Pour moi, je vous crois des hommes braves, qui aiment leur pays et sa glorieuse cause ; et je suis persuadé que vous avez seulement été mal conseillés et trompés par les insinuations habiles et malveillantes de certaines personnes que je devine. Prenez en bonne part ce conseil amical d'un vieil homme qui est votre ami. Rentrez paisiblement chez vous avec votre navire ; faites votre devoir fidèlement et de bon cœur ; conduisez-vous avec respect envers votre commandant, et je suis persuadé qu'il fera de même envers vous. Ainsi, non seulement votre voyage en sera plus heureux, mais vous vous recommanderez aux faveurs futures du Congrès et à l'estime de votre pays.
J'ai l'honneur d'être, Messieurs, votre très obéissant et très humble serviteur. (Signé) B. Franklin.
[Daté] Lorient [sic, pour Passy], 12 juin 1780. — Copie certifiée conforme à l'original : (Signé) M. Parke, capitaine des soldats de marine ; James Degge.
Les officiers n'ont reçu cette lettre que le 18 juin 1780, ce qui montre qu'elle avait été antidatée, pour prouver l'empressement de Son Excellence à leur donner de l'argent.
Si Son Excellence avait vraiment voulu que les officiers et l'équipage de l'Alliance touchent une partie de leurs parts de prise, il aurait pu le faire plus tôt, puisque les deux bricks capturés — l'un chargé d'huile de poisson, l'autre de bœuf et de beurre — avaient été vendus en France, argent comptant, au mois d'octobre précédent. Il laisse entendre qu'avant de répondre à ce sujet, il avait généreusement avancé vingt-quatre mille livres pour subvenir au plus urgent de leurs besoins ; mais il apparaît que cette lettre n'a été écrite qu'après que Son Excellence eut appris que j'avais repris (à l'invitation des officiers et de l'équipage) mon commandement à bord de l'Alliance : il s'agissait d'amadouer les officiers par sa libéralité et sa complaisance à leur demande, et de détourner de moi leur affection — moi qui n'avais à leur offrir que mon droit et mon honnêteté, face à ses écrits aimables et à ses concessions.
L'argent a été envoyé en même temps à l'adresse du capitaine Jones, dont les partisans s'en sont servis, m'a-t-on dit, pour détourner de leur devoir envers moi tous ceux qu'ils pouvaient ; et aucun de ceux qui refusaient de reconnaître le capitaine Jones comme capitaine légitime de l'Alliance, officier ou simple matelot, n'en a reçu un liard.
On remarquera combien Son Excellence veut paraître empressée, pour plaire aux officiers et à l'équipage, de vendre les prises, qui étaient en France depuis cinq mois et auraient pu être vendues alors, et les officiers et l'équipage payés, s'il s'était entendu à ce sujet avec le ministre français et les autres intéressés. Au lieu de cela, il use encore de raisons spécieuses pour en retarder la vente et en empêcher le paiement. Après un long préambule, Son Excellence dit qu'il a consenti à changer (le mode de vente des prises) pour satisfaire et contenter les officiers. N.B. : par ce mot consenti, il avoue qu'il était en son pouvoir de les faire vendre de n'importe quelle manière, à n'importe quel moment — alors que ni lui ni les autres intéressés n'avaient à se mêler des prises de guerre Serapis et Comtesse de Scarborough, qui appartenaient entièrement à leurs vainqueurs, que le Bonhomme Richard fût un vaisseau du Roi ou des États-Unis.
Son Excellence est assez explicite dans le paragraphe relatif aux prises de l'Alliance envoyées à Bergen, disant qu'il avait lui-même envoyé un mémoire à la cour de Danemark à leur sujet (alors qu'il disait au deuxième paragraphe n'avoir rien eu à voir avec les prises — mais il n'en dit pas autant de leur produit). Il y a une autre observation à faire : si le Bonhomme Richard et la Vengeance avaient été des vaisseaux du Roi, ayant une apparence de droit à une part de la prise l'Union, un mémoire du ministre français réclamant cette prise au nom du Roi aurait eu plus de poids auprès de cette cour que celui du ministre des États-Unis, dont l'indépendance n'était pas encore reconnue par elle. Le fait que Son Excellence ait écrit lui-même ce mémoire confirme donc sa lettre au commodore Gillon : le Bonhomme Richard, etc., n'étaient pas des vaisseaux du Roi mais des corsaires appartenant à des intéressés. En outre, par ce paragraphe et d'autres, Son Excellence s'engage envers l'équipage de l'Alliance pour sa part de prise.
Dans le paragraphe où Son Excellence dit qu'un an plus tôt les officiers de l'Alliance s'étaient plaints de moi en termes vifs, il ne dit pas qu'ils s'en soient jamais plaints depuis — parce qu'à ce moment-là, le premier et le second lieutenant ayant quitté le navire, les autres étaient tous assez tranquilles. On remarquera que Son Excellence savait que ces deux lieutenants avaient quitté le navire, puisqu'il adressait sa lettre au lieutenant Degge, qui un an plus tôt n'était que troisième lieutenant ; il savait en outre que tous les officiers et l'équipage lui avaient récemment écrit pour me faire rétablir capitaine de l'Alliance, comme le seul légitime. D'autre part, Son Excellence répète la teneur de ma lettre du 15 mai 1779, la seule où je me sois plaint de l'insubordination des officiers ; mais depuis, aucune lettre n'avait été écrite de part ni d'autre à ce sujet ; il n'avait donc aucune raison de me priver de mon commandement pour ce motif.
Il me semble plutôt que Son Excellence, ayant épuisé toute son habileté pour m'ôter le commandement de l'Alliance et le donner au capitaine Jones, et sachant qu'il ne pourrait jamais trouver de bonne raison pour justifier sa conduite, a écrit aux officiers qu'il leur avait envoyé de l'argent, pour les amadouer d'abord ; puis il leur a rappelé l'animosité qu'ils avaient contre moi un an plus tôt, et comment, mot pour mot, je m'étais plaint d'eux, pour la ranimer. Ces deux incitations pouvaient agir sur leurs esprits et leur faire préférer l'argent et le capitaine Jones à moi. Était-ce sagesse, justice et devoir, pour un ministre, d'écrire ainsi à des officiers afin d'exciter leur jalousie contre leur capitaine ? Je le laisse à juger, et aussi si ce n'est pas à cause de cette lettre que les officiers, puis tout l'équipage, se sont soulevés ensuite contre les ordres du Congrès et les miens.
Comme Son Excellence travestit les faits, en disant que je suis allé à Paris, etc. ! Il ne dit pas qu'il m'avait écrit d'y aller, mais laisse entendre que j'y suis allé de moi-même ; il ne dit pas non plus qu'il m'avait donné l'ordre d'y rester, de peur que je ne retourne à bord de l'Alliance en Hollande, et qu'il m'y a ainsi retenu environ quatre mois ; il donne plutôt à entendre que j'ai renoncé à mon commandement — ce que mes lettres à lui prouvent être faux. Il prétend que je n'ai demandé que mes affaires ; mais il ne dit pas que ce fut longtemps après que le capitaine Jones eut pris le commandement de l'Alliance. De plus, Son Excellence savait que c'était pour obéir à sa lettre reçue en Hollande que j'étais allé le trouver à Paris, où il m'a retenu par son ordre, et où il était de son devoir de me donner un nouvel ordre d'aller reprendre mon commandement, même si je ne lui en avais jamais parlé — ce que j'ai pourtant fait.
Son Excellence prétend que je n'ai jamais exprimé, pendant mon séjour à Paris, le moindre désir d'être maintenu sur ce navire, sauf quand j'ai su qu'il était sur le point d'appareiller. Il ne dit pas à quelle date je lui ai réclamé mon commandement, voulant faire croire que je ne l'ai fait qu'à Lorient ; or l'Alliance n'avait jamais été, depuis sa dernière arrivée dans ce port, sur le point d'appareiller avant que j'y reprenne mon commandement. Quand il écrit « qu'il puisse maintenant demander à être placé au-dessus de vous, et que vous souhaitiez être de nouveau sous son commandement — je ne sais comment expliquer ce changement », il emploie le mot maintenant comme si je n'en avais jamais parlé auparavant ; et il n'oublie pas de leur faire sentir que je demandais à être placé au-dessus d'eux, et qu'ils souhaitaient être de nouveau sous mes ordres — pour ranimer, je suppose, leur jalousie contre moi.
Mais on peut faire ici une observation frappante : si Son Excellence était pleinement persuadé du préjugé profond et de l'animosité des officiers de l'Alliance contre moi, alors leurs certificats du croquis et du récit du combat du 23 septembre 1779, qui justifient ma bonne conduite, ont d'autant plus de force qu'ils viennent de mes ennemis.
Son Excellence dit qu'il avait accepté ce qu'il imaginait, d'après les lettres des deux côtés, devoir convenir aux officiers et à moi. Il savait que la même cause n'existait plus depuis un an ; il n'y avait donc plus de raison à cela. En outre, si Son Excellence, par complaisance, avait condescendu aux souhaits des officiers, formés un an plus tôt, pourquoi n'a-t-il pas de même condescendu aux souhaits présents des officiers, de l'équipage de l'Alliance et aux miens, en me rétablissant dans le commandement, ce qui se serait accordé avec mon droit, avec la justice et avec la résolution du Congrès ? Et pourquoi a-t-il préféré garder le capitaine Jones dans ce commandement, bien qu'il fût accusé, et contre tout droit ? Que Son Excellence en rende compte.
Mais Son Excellence dit qu'il a rapporté exactement au Congrès la manière dont j'ai quitté ce navire. Je serais bien curieux de savoir comment il a raconté au Congrès que je l'avais quitté. Mais je puis dire exactement que je l'ai quitté de la même manière que je l'avais commandé : c'est-à-dire en ayant d'abord remis à M. Neuville une liste des articles qui lui manquaient pour être radoubé ; en ayant demandé au capitaine Jones la partie de son équipage qu'il retenait de force à bord du Serapis, ce qu'il refusa de rendre, bien qu'il connût le nombre de ses malades et le nombre des prisonniers à bord [suite dans la quinzième partie].
(Suite de la phrase :) … ce qui a empêché le radoub de l'Alliance. Quand j'ai reçu la lettre de Son Excellence me demandant d'aller à Paris, j'ai donné par écrit à M. Degge, premier lieutenant de l'Alliance, l'ordre d'en garder le commandement jusqu'à mon retour à bord ; après quoi je suis parti pour Paris, pour obéir à Son Excellence. S'il n'a pas raconté ainsi mon départ de cette frégate en Hollande, il n'a pas été plus exact sur ce point que sur les autres. Mais le lecteur peut juger, par la lettre ci-dessus aux officiers, de ce qu'il était capable d'écrire contre moi au Congrès et à d'autres en Amérique.
Son Excellence dit aux officiers qu'il a pris soin de leur honneur ; mais il dit ensuite : s'il venait à être connu publiquement que vous aviez la plus forte aversion pour le capitaine Landais, qui vous avait traités indignement, etc. C'est aussi paradoxal que possible. Car si les officiers avaient un honneur dont Son Excellence devait prendre soin, eux qui m'ont donné leur certificat authentique de ma bonne conduite pendant le combat, alors même qu'ils avaient la plus forte aversion pour moi, qui les avais (dit Son Excellence) traités indignement — il faut bien reconnaître que ce certificat a été donné à ma bonne conduite sans aucune faveur, et que par conséquent ma conduite a vraiment été bonne.
Les réflexions de Son Excellence et ses craintes des soupçons du public sur la raison pour laquelle les officiers me préféraient au capitaine Jones pour commander l'Alliance ont pu se réaliser, parce que Son Excellence avait persuadé ce public en faisant imprimer le faux récit du capitaine Jones (authentifié par le nom de Son Excellence). Le public a donc très bien pu être trompé et croire, en conséquence, que le capitaine Jones était un grand homme et que j'étais très coupable.
Mais Son Excellence n'était pas encore satisfaite de tout ce qu'il avait fait pour sacrifier ma réputation dans la marine des États-Unis. Il l'a attaquée aussi dans sa lettre en français datée de Passy le 12 mars 1780. En outre, dans sa lettre aux officiers, après leur avoir d'abord promis de l'argent, puis les avoir amadoués, il a tenté de ranimer et d'aigrir leur animosité contre moi ; il les menace des réflexions du public s'ils me préfèrent au capitaine Jones comme commandant ! Et par-dessus tout, Son Excellence ne s'arrête pas là : il fait tout pour persuader ces officiers — contre ce qu'ils ont vu, entendu, su et jugé, contre leur certificat, leur signature et leur honneur (eux qui étaient présents avec moi au combat) — de ma lâcheté et de la bravoure du capitaine Jones, en disant : je crains que le monde ne jette sur vous des soupçons et des réflexions, comme si ce changement de sentiment venait de ce que vous auriez observé pendant cette croisière : que le capitaine Jones aimait le combat rapproché, et que le capitaine Landais était habile à se tenir hors de danger, etc.
Était-ce là le devoir et la justice d'un ministre d'un peuple libre, d'un sage, d'un philanthrope et d'un philosophe candide ? Était-il prudent et politique de sa part d'aliéner ces officiers, d'exciter leur animosité, leur haine, leur insubordination et leur trahison contre leur supérieur ? Et cette lettre n'a-t-elle pas été à l'origine du soulèvement des officiers et de l'équipage, six semaines plus tard, contre l'ordre du Congrès ? Un tel ministre ne mérite-t-il pas les épithètes contraires aux noms que je viens d'employer ? Je laisse au lecteur le soin de juger ce que Son Excellence était capable d'écrire contre moi à ses partisans ; je laisse à sa sagacité le soin de découvrir toute la noirceur inexpliquée cachée dans la lettre ci-dessus et dans les précédentes qu'il m'a adressées ; et de juger aussi la conduite de Son Excellence et du capitaine Jones envers moi.
Le 4 juillet 1780, Thomas Elick [?], un des seconds maîtres d'équipage de l'Alliance, m'a dit qu'il avait reçu de M. Dale cinq guinées françaises, contre la promesse de faire tout son possible pour amener l'équipage à réclamer et à établir le capitaine Jones comme commandant de la frégate l'Alliance ; et qu'on l'avait aussi chargé de transmettre aux matelots de ladite frégate un paquet de lettres (qu'il m'a remis), adressé « À l'équipage de la frégate américaine l'Alliance, au mouillage dans la rade de Groix, en France », et scellé du cachet du capitaine Jones. Il contenait les pièces suivantes :
[Résumé des sept pièces numérotées du paquet (vues 115-116) :
La pièce n° 5 est la plus grave pour Landais ; la voici en entier :
Passy, 12 juin 1780. — À l'honorable commodore Jones, commandant la frégate l'Alliance, à Lorient.
Cher Monsieur,
Samedi matin dernier, j'ai reçu une lettre signée par environ cent quinze des matelots de l'Alliance, déclarant qu'ils ne lèveraient pas l'ancre ni ne quitteraient Lorient tant qu'on ne leur aurait pas payé six mois de solde et jusqu'au dernier liard de leurs parts de prise, y compris les navires envoyés en Norvège, et tant que « leur capitaine légitime P. Landais » ne leur serait pas rendu — ou quelque chose d'approchant.
Cette mutinerie a sans aucun doute été excitée par ce capitaine, probablement en leur faisant croire qu'on a reçu un dédommagement pour les prises de Norvège livrées aux Anglais, ce qui, Dieu le sait, n'est pas vrai, la cour de Danemark n'ayant pas encore résolu de nous donner un shilling à ce titre. Qu'il soit mêlé à cette mutinerie, il a été assez sot pour nous en fournir les preuves : non seulement la lettre des matelots était sous une enveloppe adressée à moi de sa main, mais il a aussi, de la même écriture, ajouté entre les lignes les mots leur capitaine légitime P. Landais, qui se trouvent contenir sa signature.
Je suis allé immédiatement à Versailles demander l'assistance du gouvernement ; et, sur présentation de la lettre où sa culpabilité apparaissait clairement, un ordre a été aussitôt accordé, et expédié le soir même, pour l'arrêter et l'emprisonner ; on a donné en même temps ordre au commissaire du port de vous prêter toute assistance. Nous avons jugé bon, en même temps, de décider que les matelots qui ont signé cette lettre ne recevraient aucune part de l'argent qu'on a ordonné d'avancer, sauf ceux qui exprimeraient leur regret d'avoir été ainsi trompés et leur volonté de faire leur devoir ; et, pour qu'on puisse les reconnaître, cette lettre a été envoyée à M. de Montplaisir ; mais il faudra veiller à ce qu'elle soit rendue, car elle contient les preuves mentionnées ci-dessus contre Landais, qui sera jugé et risque sa vie, étant considéré par les ministres comme un émigré sans permission du Roi, et donc toujours Français.
Je vois que vous allez probablement avoir beaucoup d'ennuis ; il y faut de la prudence ; je vous souhaite de bien vous en tirer. Vous avez montré vos talents au combat ; vous avez maintenant l'occasion de montrer l'autre qualité nécessaire au caractère d'un grand chef : vos talents dans le gouvernement [des hommes]. Adieu. Sincèrement vôtre. (Copie signée) B. Franklin.
[Lettre d'accompagnement de Jones à l'équipage (vue 117), Lorient, 3 juillet 1780 : Jones énumère les sept pièces, affirme qu'aucune ne leur a encore été communiquée, les prie de les lire avec attention et de lui dire comment il peut les tirer de leurs difficultés ; il promet d'user de ses bons offices pour obtenir « toutes leurs justes demandes » avant le départ, et ajoute : « L'argent des prises est prêt dans les coffres du Roi, et vous pouvez vous moquer de quiconque voudrait vous persuader qu'il est ou peut être saisi. » Signé : John P. Jones, « votre sincère ami et concitoyen ».]
Par la lettre n° 1 de Son Excellence Benjamin Franklin au capitaine Jones, il apparaît que c'est à moi, capitaine légitime de l'Alliance, que Son Excellence aurait dû ordonner d'exécuter au plus vite les ordres du Bureau de l'Amirauté pour le retour de l'Alliance, contenus dans l'extrait n° 2 ; et cet extrait montrait clairement que l'Alliance avait ordre d'aller à Philadelphie.
La lettre n° 3 de Son Excellence, datée de Passy le 7 juin 1780, « à l'honorable capitaine Landais, ci-devant commandant de l'Alliance », est la copie de la lettre que MM. Williams et Moylan ne voulaient pas me remettre à moins que je ne leur donne un reçu où je me dirais ci-devant commandant de l'Alliance — ce que j'ai refusé, et ils ont remporté la lettre. Il apparaît en outre que Son Excellence avait envoyé cette copie au capitaine Jones. Cette lettre est conçue et écrite, comme toutes les autres lettres de Son Excellence à moi, avec le même abus de pouvoir arbitraire et les mêmes contre-vérités ; j'en laisse donc juger la convenance au lecteur, comme pour les autres. Le n° 4, je l'ai reçu et en ai donné reçu.
Dans la lettre n° 5, de Son Excellence au capitaine Jones, datée de Passy le 12 juin 1780, Son Excellence montre son art, son chagrin et sa colère d'être déçu, après toute l'injustice qu'il m'avait faite en me prenant ce commandement et en me le refusant pour le donner au capitaine Jones. Il m'accuse d'une faute dont lui et le capitaine Jones sont les seuls coupables, et prétend que c'est une mutinerie de reprendre mon commandement légitime, qui m'avait été ôté par empiètement et usurpation. Et il menace que je sois jugé et risque ma vie, comme émigré sans permission du Roi (dit Son Excellence), et donc toujours Français — toute cette prétendue poursuite contre ma vie apparaissant comme exigée du ministre français par Son Excellence Benjamin Franklin, ministre plénipotentiaire des États-Unis en France, dont le devoir absolu et direct était de me soutenir, puisque j'étais naturalisé en Amérique. Mais après tout ce qu'il avait fait, il n'est pas étonnant qu'il ait négligé cette partie immédiate de son devoir, comme les autres.
La lettre n° 6, de Son Excellence aux officiers et matelots de la frégate l'Alliance, datée de Versailles le 16 juin 1780, était une manœuvre pour essayer d'abuser encore une fois de son pouvoir auprès d'eux, afin de m'ôter ce commandement et de le donner au capitaine Jones.
Le n° 7 est l'ordre du capitaine Jones à moi, daté de Lorient le 28 juin 1780, par lequel il reconnaissait que j'avais alors le commandement effectif de la frégate américaine l'Alliance. On remarquera qu'il voulait de nouveau me faire paraître sous ses ordres — alors que j'étais à l'île de Groix, au mouillage à six milles de la terre ferme, exposé à tout moment à une attaque ennemie —, bien que Son Excellence ne m'eût pas ordonné de l'être depuis que j'avais repris mon commandement. En outre, il ressort de l'inconvenance du contenu de cet ordre que le capitaine Jones voulait exposer la frégate l'Alliance au danger d'être laissée sans défense contre les attaques des ennemis dans cette rade, où ils venaient très souvent, en m'ordonnant de lui envoyer quatre-vingts de mes meilleurs gréeurs et tous les menuisiers — et peut-être pour les inciter à venir, avec d'autres, surprendre de nuit le peu de gens restés à bord.
Toutes ces pièces sont annoncées à l'équipage de la frégate l'Alliance par une lettre du capitaine Jones audit équipage, placée sous la même enveloppe et sous le cachet du capitaine Jones, où il le prie de lire avec attention tout ce qu'il lui envoie, etc. Par quoi le lecteur peut juger à quel point Son Excellence Benjamin Franklin et le capitaine Jones s'accordaient dans leurs principes sans loi, en appelant mutinerie ce qui était légitime de la part de l'équipage, à savoir me reconnaître et m'obéir comme capitaine de l'Alliance ; et comment ils se rejoignaient dans leurs menaces et leurs promesses d'argent pour susciter l'insubordination et une véritable mutinerie de cet équipage contre mon commandement légitime, afin de m'en priver et d'usurper de nouveau ce commandement au profit du capitaine Jones.
[Vue 118 : le volume se termine par un erratum (« Fautes à corriger ») donnant, page et ligne, une trentaine de coquilles de l'édition anglaise (par exemple « Boynes » pour « Boyneis », « Flamand » pour « Flaman », « to Dr. Franklin » pour « to Mr. Lee & Dr. Franklin »). Ces corrections ne changent pas le sens et ont été prises en compte dans la traduction quand elles étaient lisibles.]
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
L'exemplaire conservé s'arrête ici, au début de juillet 1780, sur la mention imprimée « Fin de la première partie ». La suite — la traversée de l'Alliance, le commandement perdu en mer, l'arrivée à Boston et la cour martiale de 1781 — n'y est pas racontée. On ne connaît aucun exemplaire d'une seconde partie.
Sa biographie raconte cette suite, d'après d'autres sources.
En 1784, chassé de la marine américaine, Pierre Landais fait imprimer à Boston cent vingt-huit pages pour se justifier. Il y raconte, lettres à l'appui, sa carrière depuis 1763, ses démêlés avec ses officiers, avec John Paul Jones et avec Benjamin Franklin. Voici ce texte traduit en français, rangé par sujets : choisissez-en un, le Mémoire s'ouvre à ce passage.
C'est un plaidoyer : Landais y défend sa cause et règle ses comptes. Ce qu'il affirme n'est pas toujours confirmé par d'autres sources.