Biographie · Génération V
Brest (Recouvrance), 24 février 1784 — en mer, au large de la Nouvelle-Guinée, 9 janvier 1819
Fils de Jean-Jacques Labiche, chirurgien de La Vénus · frère de Marie-Jacquette, l'épouse de Pierre-Marie-Marcellin Duval · oncle d'Ange Duval · et de Marcellin Duval · petit-neveu de Pierre Landais fils

Il avait quatre ans quand la mer lui prit son père, et huit quand il monta à bord pour la première fois, mousse sur le vaisseau de son grand-oncle, le contre-amiral Landais. Aspirant sous Bruix, officier du Marengo de l'amiral Linois dans l'océan Indien, il se battit trois fois contre les Anglais avant de passer cinq ans dans leurs prisons. Revenu lieutenant de vaisseau, il partit en 1817 sur l'Uranie, pour le grand voyage de Louis de Freycinet autour du monde. Il y mourut, à trente-quatre ans, au large de la Nouvelle-Guinée. Ses compagnons donnèrent son nom à une plante, à une méduse et à une montagne.

Jean-Jacques naît le mardi 24 février 1784 à Recouvrance, le quartier de Brest qui fait face à l'arsenal, sur la rive droite de la Penfeld. Il est baptisé le jour même en l'église Saint-Sauveur. Son parrain est le sieur Jean-François Lavau, sa marraine demoiselle Anne-Jacquette Brusle. Au bas de l'acte, sa mère signe « Blondela » et son père « La Biche ».
Son père, Jean-Jacques La Biche, a quarante-cinq ans. Il est chirurgien ordinaire de la Marine depuis 1771, a fait la guerre d'Amérique sur le Palmier et soigne les ouvriers de l'arsenal. Sa mère, Marie-Charlotte Blondela, en a trente : elle est la fille d'un officier de marine, Jacques-Yves Blondela de Taisy, et de Françoise-Marguerite Landais, la sœur du capitaine Pierre Landais, qui a commandé l'Alliance au service des États-Unis. Jean-Jacques a déjà une sœur, Françoise-Louise, née en 1780 ; un frère aîné, Jacques-Henry, est mort à deux ans. Le 19 juillet 1785 naît une autre sœur, Marie-Jacquette.
Fin 1784, le père est nommé chirurgien-major de la frégate La Vénus, que commande le chevalier de Rosily pour un long voyage dans les mers de l'Inde. Il ne revient pas : dans la nuit du 31 décembre 1788, un ouragan engloutit La Vénus près de l'île de France. La même année 1788, un frère de sa mère, François Blondela, dessinateur de l'expédition La Pérouse, disparaît avec elle dans le Pacifique. Jean-Jacques a quatre ans. Sa mère, veuve à trente-quatre ans, élève seule ses trois enfants.
En 1792, la France est en révolution, et la guerre commence contre l'Europe. Le 28 juillet, le grand-oncle Pierre Landais, qui a cinquante-huit ans, est réintégré dans la Marine comme capitaine de vaisseau et reçoit le commandement d'un vaisseau de soixante-quatorze canons, le Patriote. Le 23 août 1792, Jean-Jacques embarque à son bord comme mousse. Il a huit ans.
Le Patriote rejoint en Méditerranée l'escadre de l'amiral Truguet. L'enfant voit la prise d'Oneille, sur la côte de Ligurie, puis l'expédition contre la Sardaigne : en février 1793, l'escadre bombarde Cagliari ; le débarquement échoue et la tempête disperse les navires. Le 1er janvier, Pierre Landais a été nommé contre-amiral. Jean-Jacques débarque le 30 mars 1793.
Deux ans plus tard, du 2 mars au 28 juin 1795, il sert sur la corvette le Duguay-Trouin, qui escorte les convois du Nord.
Le 3 avril 1798, à quatorze ans, Jean-Jacques est nommé aspirant de 2e classe, le premier grade des futurs officiers. Il embarque sur le vaisseau le Jean-Jacques Rousseau, qui fait en 1799 la grande campagne de Méditerranée de l'amiral Bruix, sortie de Brest avec vingt-cinq vaisseaux.
Il sert ensuite sur le Jemmapes, puis, de mars à septembre 1800, sur le Redoutable : le vaisseau qui, cinq ans plus tard, à Trafalgar, tuera l'amiral Nelson d'une balle tirée de sa hune. Puis de nouveau sur le Jean-Jacques Rousseau, et sur le Terrible. Le 13 octobre 1800, à Brest, sa sœur Françoise-Louise épouse un officier d'artillerie de marine, Claude-Théodore Raveneau.
Le 28 septembre 1801, il est aspirant de 1re classe. Il part sur la frégate la Fidèle dans la grande expédition de Saint-Domingue, que conduit l'amiral Villaret-Joyeuse, puis sert en 1802 comme officier sur la flûte la Fame of Pool.


Le 6 mars 1803, une petite division quitte Brest pour l'océan Indien : le vaisseau le Marengo, de soixante-dix-huit canons, qui porte le pavillon du contre-amiral Linois, et trois frégates. À bord du Marengo a pris passage le général Decaen, nommé gouverneur des établissements français à l'est du cap de Bonne-Espérance. Jean-Jacques est du voyage ; le 1er avril, il est nommé enseigne de vaisseau. La division touche au Cap et mouille le 11 juillet devant Pondichéry. Là, un brick apporte la nouvelle que la guerre va reprendre contre l'Angleterre : la division appareille pendant la nuit pour l'île de France.
Pendant trois ans, le Marengo fait la guerre de course dans l'océan Indien. En novembre 1803, il part pour Batavia, où il mouille le 12 décembre ; à la fin de janvier 1804, la division croise à l'entrée des mers de Chine, devant l'île de Pulo Aor. Le 15 septembre 1804, devant Vizagapatam, sur la côte de l'Inde, Linois attaque le vaisseau anglais le Centurion et deux vaisseaux de la Compagnie : le Centurion amène un moment son pavillon, le Marengo touche le fond, la batterie de la plage tire sur les Français. Le 6 août 1805, cinquante minutes de combat contre un convoi de Chine escorté par le vaisseau le Blenheim. Dans ces combats, Jean-Jacques fait preuve de bravoure.
Le 14 mai 1805, à Brest, sa sœur Marie-Jacquette épouse un jeune chirurgien de la Marine, Pierre-Marie-Marcellin Duval. Jean-Jacques est à l'autre bout du monde.
Le 10 décembre 1805, le Marengo et la frégate la Belle-Poule quittent le Cap. Après une longue croisière vers l'île du Prince et Sainte-Hélène, où l'on ne prend rien, il ne reste plus que cinquante jours de vivres : le 15 février, Linois fait route pour l'Europe. Le 13 mars 1806, à trois heures du matin, sous la lune, des voiles sont en vue. À l'aube, c'est le trois-ponts le London, de cent huit canons, puis toute une escadre anglaise, celle de l'amiral Warren. Le combat se livre vergues à vergues. À six heures, Linois est gravement blessé à la jambe ; une demi-heure plus tard, le capitaine Vrignaud a le bras droit emporté par un boulet. Trois autres vaisseaux arrivent. La mâture du Marengo est criblée, plusieurs canons sont démontés, un grand nombre d'hommes sont hors de combat. À neuf heures et demie, le pavillon est amené.
Le London reste trois jours sur place à réparer ses avaries. Pendant la traversée, le Marengo démâte de tous ses mâts ; il est pris à la remorque et entre dans un port anglais le 14 mai 1806. À part quelques jours sur la rade de la Praya, il tenait la mer depuis plus de six mois ; la ration de pain de l'équipage était tombée à trois cents grammes par jour.
Commencent alors pour Jean-Jacques cinq années d'une captivité très pénible en Angleterre. Pendant ce temps, à Brest, le 30 juin 1807, Marie-Jacquette met au monde son premier fils, Jean-Charles-Marcellin : un neveu que Jean-Jacques ne connaîtra qu'à son retour. Jean-Jacques ne rentre en France, par Boulogne, que le 19 août 1811. Il a vingt-sept ans.
Du 13 décembre 1811 au 21 juin 1812, Jean-Jacques sert sur la corvette l'Aigrette. Le 7 mai 1812, il est nommé lieutenant de vaisseau. Après un temps au port de Brest, il embarque le 3 juin 1813 sur le vaisseau-école le Tourville, où l'on forme les élèves de la Marine : il commande à tour de rôle la corvette sur laquelle ils s'exercent à la manœuvre.
Sa mère est veuve depuis vingt-cinq ans. Le 24 juin 1814, elle écrit au comte de Rosily, devenu vice-amiral, qui avait commandé son mari sur La Vénus, pour que son fils soit gardé à Brest. Elle y parle de ce fils unique, « soutien de ma vieillesse ». L'amiral appuie la demande ; elle reste sans effet. Jean-Jacques a alors cent vingt-deux mois de mer effectifs.
Il repasse sur l'Aigrette en 1815, puis sert au port. En 1816, il est attaché à l'état-major honoraire du duc d'Angoulême, grand amiral de France.


Le 17 septembre 1817, la corvette l'Uranie appareille de Toulon pour un voyage autour du monde. Son commandant, le capitaine de frégate Louis de Freycinet, a déjà fait, jeune officier, l'expédition Baudin aux Terres australes. Sa mission est scientifique : mesurer la forme de la Terre avec le pendule, étudier le magnétisme, dresser des cartes, recueillir des plantes, des animaux, des observations sur les peuples. À bord, Jean-Jacques est second lieutenant, sous le second, Lamarche. Il y a aussi deux médecins naturalistes, Quoy et Gaimard, un pharmacien botaniste, Gaudichaud, un dessinateur, Jacques Arago, et, cachée d'abord sous un habit d'homme, la femme du commandant, Rose de Freycinet.
L'Uranie relâche à Gibraltar, à Ténériffe, puis, du 6 décembre 1817 au 30 janvier 1818, à Rio de Janeiro. Jean-Jacques y prend des notes que son commandant recopiera dans le récit du voyage. Sur les églises : « Toutes ces églises sont décorées avec plus de profusion que de goût ; cependant la chapelle royale est fort jolie. » Sur le grand aqueduc qui descend du Corcovado : « La prise d'eau a lieu à un ruisseau qui, après être tombé en cascade, se réunit dans un réservoir pratiqué pour cet objet. »
Puis c'est le cap de Bonne-Espérance, l'île de France de mai à juillet 1818, l'île Bourbon. À chaque relâche, Jean-Jacques est de ceux qui aident le commandant aux observations du pendule, des longues séries de mesures faites à terre ; il est aussi, avec Lamarche, Duperrey, Bérard, Pellion et Fabré, l'un des officiers le plus souvent associés aux mesures du magnétisme, et il seconde Duperrey pour dresser la carte des côtes. Le 12 août 1818, le roi le fait chevalier de Saint-Louis.


Le 12 septembre 1818, l'Uranie mouille dans la baie des Chiens-Marins, sur la côte ouest de la Nouvelle-Hollande, l'Australie d'aujourd'hui. Il faut débarquer l'observatoire, les instruments et les tentes. C'est à Jean-Jacques qu'échoit le commandement de la chaloupe. La mer est si peu profonde qu'il faut se mettre à l'eau pour pousser jusqu'au rivage, et, le soleil couché, le froid devient très vif. Il est onze heures et demie du soir quand la chaloupe peut enfin accoster et déposer son chargement.
Le 15, dès la pointe du jour, pendant que les ouvriers cherchent des matériaux, il parcourt les environs pour trouver l'emplacement le plus favorable au camp, puis revient à bord en laissant la direction du camp à Pellion. Instruit par lui des difficultés du terrain, Freycinet descend à terre et fait transporter l'observatoire dans une anse un peu plus à l'ouest.
Quelques jours plus tard, Gaimard et ses compagnons reviennent d'une course dans l'intérieur, à bout de forces, la langue noire de soif. Au camp, ce sont Jean-Jacques, le commis Requin et l'élève Railliard qui les accueillent et leur prodiguent « tous les soins de l'amitié ». Dans les environs, Gaudichaud, le botaniste, récolte un petit arbuste à fleurs jaunes qu'aucun savant n'a encore décrit.

Le 9 octobre 1818, l'Uranie mouille à Coupang, le comptoir hollandais de l'île de Timor. Dès le lendemain de l'arrivée, la dysenterie se déclare à bord. L'île est traversée par une chaîne de hautes montagnes ; parmi les sommets du Nord, on citera désormais les pitons Tielman et Labiche.
L'Uranie quitte Coupang le 23 octobre avec six malades. En mer, d'autres cas se déclarent, et parmi eux un officier : Jean-Jacques. La corvette longe Timor et se traîne dans le détroit d'Ombai, entre les côtes de Timor et d'Ombai, par des calmes et une chaleur de plus de trente degrés : « nous étions là comme dans un four ». Elle relâche ensuite à Dili, du 17 au 22 novembre.
Le 16 décembre, l'Uranie mouille devant l'île de Rawak, près de la Nouvelle-Guinée. On y vit de langoustes, de cochons sauvages, d'ananas, de citrons, de cocos et de choux de cocotier. Ce régime rend la santé à presque tous les malades, mais pas à celui que son commandant appelle « un de nos plus intéressans officiers, M. Labiche, qu'une dysenterie violente affoiblissoit de plus en plus ».




Le 6 janvier 1819, l'Uranie appareille de Rawak pour les îles Mariannes. On aperçoit bientôt les îles Ayou, basses, entourées de brisants, semées de villages. Depuis longtemps, Jean-Jacques a jugé lui-même son état et fait le sacrifice de sa vie ; mais son cœur se brise quand il pense à sa famille, dont il parle sans cesse. Trois jours avant sa mort, il a une longue conversation avec son commandant : ses seules plaintes sont de n'avoir pu être utile, autant qu'il l'aurait voulu, à l'expédition, et à ses parents.
Le 9 janvier 1819, à neuf heures trois quarts du soir, il s'éteint sans agonie. Il avait trente-quatre ans. Le lendemain, l'état-major et l'équipage lui rendent les derniers devoirs ; après les prières d'usage, son corps est abandonné aux flots.
Dans le récit du voyage, Freycinet écrira de lui : « D'un caractère doux et affectueux, M. Labiche joignoit à beaucoup de fermeté et de courage une grande habitude de la mer, et cette présence d'esprit dans le danger, qui sont si précieuses dans un voyage de découvertes. » Il aimait tendrement sa mère, une sœur, des neveux, sur lesquels il reposa ses dernières pensées. Et le commandant pense à la mère restée à Brest : « M. Blondela, frère de cette dame, étoit un compagnon distingué de la Pérouse, dont il partagea l'infortune ; elle perdit son mari, chirurgien-major de la frégate la Vénus, qui, pendant un ouragan, sombra sous voiles près de l'Île-de-France ; son gendre, officier d'artillerie, mourut également au service ; et son fils unique a expiré sous mes yeux. Quelle famille de marins a été frappée de plus de malheurs ! »
En France, on ne sait rien encore. Le 15 septembre 1819, un protecteur de la famille demande au ministre qu'à son retour le lieutenant La Biche soit affecté à Brest, vu le grand âge et les infirmités de sa mère. Marie-Charlotte Blondela vivra jusqu'en 1837.
Ses compagnons ne l'ont pas oublié. Le botaniste Gaudichaud donne son nom au petit arbuste à fleurs jaunes de la baie des Chiens-Marins : « J'ai consacré ce genre à la mémoire de M. Labiche, officier de la marine royale, mort à bord de l'Uranie. » Le genre Labichea compte aujourd'hui quatorze espèces, toutes australiennes. Quoy et Gaimard lui dédient une méduse du grand Océan, aux bras violets, la Cyanée Labiche. Et parmi les montagnes de Timor, un piton porte son nom.
Mousse à huit ans sur le vaisseau de son grand-oncle Pierre Landais, officier du Marengo de l'amiral Linois, cinq ans prisonnier en Angleterre, puis lieutenant de l'Uranie dans le voyage autour du monde de Freycinet : Jean-Jacques La Biche (1784-1819), le frère de Marie-Jacquette Labiche.
Sources : registres paroissiaux de Recouvrance lus à l'image (Archives de Brest) ; l'étude de Joël Merckelbach d'après son dossier du Service historique de la Défense ; Troude, Batailles navales de la France ; le récit du voyage de l'Uranie par Freycinet ; la Botanique de Gaudichaud et la Zoologie de Quoy et Gaimard. Sa biographie complète est sur cette bibliothèque.