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Journal de la famille Lemogne

1940 — 1944 · Sous l'Occupation allemande

1940

JOURNAL de la FAMILLE

31 décembre 1940

Le journal de la famille projeté depuis longtemps, toujours retardé, toujours remis, s’ouvre enfin au seuil d’une année qui s’avère pleine d’imprévues, de soucis, d’angoisses et de misères. Perspective peu rassurante bien sûr, mais occasion bien circonstanciée pour réunir autour de ce journal tous les membres de notre famille par un lien de pensées affectueuses, trait d’union combien unique qui nous suivra au travers des jours sombres, jusqu’à ce que luise l’aurore de jours plus heureux lorsque la paix bienfaisante aura permis à notre France meurtrie de se retrouver enfin elle-même. Au seuil de cette année 1941, début de ce journal, la situation familiale se trouve être la suivante. Notre grande fille NéNé1 (18 ans depuis octobre) partage avec sa maman les hautes fonctions de ministre d’intérieur, fonction très importante, toutes en temps ordinaires, et d’ordre primordial depuis la guerre. Sous une direction aussi remarquable, la vie familiale s’écoule sans trop de heurts et on arrive tant bien que mal, mais toujours, en fait, à joindre tous les bouts épars des sources financières, ce qui tient au miracle parfait, et rend un hommage mérité à nos deux maîtresses de maison. Si je parle de miracle, c’est qu’en effet sous toutes les formes les plus inattendues parfois, la providence nous vient en aide, aide efficace, soutenue et combien précieuse qui amène toujours l’apaisement des cœurs et avive notre espérance inlassable. Notre grande fille est avec sa mère la grande animatrice de la maison. Elle ordonne et commande, et apprend ainsi chaque jour à devenir un jour, à son tour, une vraie maman et une vraie femme de France. Notre fils Joël (16 ans depuis mars) est sur l’Armorique depuis le 2 avril. La guerre nous a séparés, et, après bien des aléas, il se trouve en ce moment sur l’Océan, en rade de Toulon, après avoir séjourné à Safi (Maroc). Les correspondances sont rares, bien rares ; c’est la première fois que les fêtes de Noël se sont passés sans lui. Première séparation. Grand enfant, il est parti, tout fier de porter le col bleu et le pompon rouge, il nous reviendra déjà un homme, aguerri par les dangers et tout fier de servir notre France. Puisse ce jour-là venir bientôt. Divy (15 ans depuis juillet) s’est mis courageusement au travail et il est entré chez Mr Jou… comme apprenti. L’électricité lui plait. Il a le désir d’arriver et il arrivera. Les dix francs que son patron lui octroie chaque semaine, sont l’objet d’une infinité de projets qui se traduisent par des achats de livres, de locomotives et de pièces mécaniques. Il déploie ses talents en améliorant notre installation qui devient chaque jour plus pratique. Il est secondé par son frère Ange2 (14 ans depuis octobre) qui lui sert à son tour d’apprenti. Le maître ne le ménage pas, et les rebuffades cimentent leur affection mutuelle. Ce sont les deux inséparables. Il est en 2ème année à l’école d’Enghien. Intelligent mais paresseux. Il peut arriver mais l’effort le fatigue et l’épouvante. Il ignore encore le verbe « vouloir ». J’espère toujours qu’il finira par le conjuguer au temps présent. Ce jour-là sera un grand jour (pour lui et pour nous). Annick (12 ans) est la fille garçon de la maison. Elle répond à tous les mots, ce qui se termine généralement par des disputes. Elle apprend vite, mais comme son frère Ange, la continuité de l’effort n’est pas son partage. Elle préfère les livres qui n’ont que de vagues rapports avec les livres de classe qu’elle oublie volontiers et pour lesquels elle professe une indifférence dangereuse. Elle aussi ne connait pas le verbe « vouloir ». L’apprendra-t- elle pendant l’année qui va commencer. Nous le désirons tous. Micheline dite Michue (9 ans) est toute douceur, une vraie porcelaine de Saxe. Elle personnifie le silence contemplatif et rêveur, ne parle pas souvent mais ne perd pas un mot de ce qui se dit autour d’elle. Elle soigne

1 Nell Lemogne (1922-2004) portait le même prénom que sa mère. 2 Ange Lemogne. Plus tard, il choisit de se faire appeler Jean.

avec amour ses poupées qui sont généralement avariées et bien rapiécées et les dorlote avec une vigilance sans défaut. Elle désire se marier et aura des enfants, ce qui est un gage pour l’avenir de notre pays. Yves (8 ans) est toujours séparé de nous, mais les dernières nouvelles nous font espérer un prochain retour au bercail. Quatre ans bientôt depuis cette douloureuse séparation. Quinze mois que nous ne l’avons pas vu. Bernard (6 ans) est le plus heureux des moutards, car son parrain vient de lui porter une magnifique Renault dont il est très fier, fierté qu’il partage avec DéDé3 (4 ans) notre benjamin qui ne le quitte pas, et le suit partout comme son ombre. Le tableau ainsi brossé des personnages familiaux nous permettra mieux de les suivre au cours de notre journal, où chacun va contribuer, de ses propres idées, à lui donner une âme véritable, reflet de celui de toute la famille. Dans une heure il sera minuit, et ma grande fille NéNé a tenu à passer avec son père cette dernière soirée de l’an 1940.

***

1941

Le 1er janvier 1941 – Mercredi (Nell – la fille) Voici déjà achevée une belle année. Je dis belle, car le 1er de l’an nous laisse toujours un bon souvenir : il est aussi le début d’une grandes séries de jours, de semaines, de mois dont nous ignorons l’aspect et qui cette année plus que toutes autres, nous laisse songeurs, et incertains dans nos prévisions. Le premier de l’an a débuté par les mêmes traditionnels vœux de bonheur, de santé, etc., que nous nous sommes faits un très grand plaisir d’offrir à nos chers Parents. Ce mercredi était une vraie journée d’hiver, la terre était uniformément recouverte d’un immense et épais manteau blanc, et les arbres et les arbustes se paraient de mille fleurs de neige. Le ciel était gris et bas, et de rares moineaux frileux et affamés le traversaient. Cette neige fit la joie des garçons et de toute la bande. Vite, Ange mit ses caoutchoucs et en route pour le jardin. Il fut le seul à sortir. Divy était couché et maman défendait aux petites et aux petits de sortir. Mais ils ne se privèrent pas pour cela du plaisir de le contempler à travers les carreaux de la cuisine. Ange allait et venait évoluant avec une grâce un peu lourde à travers le tapis. Il roulait une boule de neige qui devenait, sous le mouvement brusque de ses mains, toujours plus grosse. Patatras, la boule de neige se cassa et le pauvre garçon tourna vers nous deux yeux un peu ahuris. Et bientôt l’espoir revint et la force aussi sans doute car il repartit triomphant conduisant « la rebelle » à travers un chemin non tracé à une vitesse folle. J’ai dit que la neige et son impromptue apparition dans le domaine de l’hiver nous avait surpris, mais Ange étant allé souhaiter vers la fin de la matinée les vœux de nouvel an à Monsieur Guy, notaire à Deuil, nous rapporta triomphalement une paire de souliers, une paire de bottes, deux chandails, et un gilet de laine qui fit particulièrement la joie et le bonheur de Papa, et pour la bande un billet de banque à partager. Un large sourire détendait tous nos jeunes visages et mes chers Parents étaient heureux de notre joie. 3ème Surprise. Pour notre dessert, maman apporta deux magnifiques tartes qui firent le régal de nos yeux et encore plus de nos estomacs jamais complètement satisfaits. Dans l’après-midi, nous sommes allés chez Mr et Mme Henri, nos voisins d’à côté. Enfin la journée s’acheva au milieu de la joie générale et de l’espérance en des jours meilleurs pour notre chère et pauvre France.

3 André Lemogne (1936-2007).

Jeudi 2 janvier 1941

Un vrai blizzard de Pôle Nord nous a étreints et glacés toute la journée, si bien qu’il n’y avait dehors que les « obligés », courbés, aux pas peu assurés, aux allures de fantômes frigorifiés, si tant est que les fantômes puissent être sensibles aux morsures du froid. La marche n’était guère réjouissante et toute l’équipe de Me Guy avait des mines resplendissantes. Le bon côté est que l’humidité de ces derniers jours a disparu et ce n’est pas dommage car la maison en était toute ruisselante. Divy est parti à son travail, Ange, Annick, ChuChu et Bernard jouissent de leurs derniers jours de vacances, et poussent nombre de soupirs en pensant au lendemain qui les verra reprendre le chemin de l’école. Cet après-midi toutes les trois filles sont allées au cinéma voir jouer « Mon oncle et mon curé ». Au retour de l’étude je les ai trouvées toutes heureuses de leur après-midi et ChuChu et Annick ont affirmé avoir parfaitement compris cette pièce. Quant à notre Divy, le pauvre garçon est allé se coucher étant rentré de son travail indisposé. Ma chère femme s’est employée à me rajuster le gilet offert par Me Guy dont particulièrement je goûte la douce chaleur. NéNé me tient compagnie et fait le café « National ». C’est incroyable le nombre de choses et d’aliments ou breuvages qui ont été ainsi « nationalisés » depuis la guerre ? Tout à l’heure une bonne petite tasse de cette tisane nationale nous réchauffera l’intérieur et clôturera notre soirée hivernale.

Vendredi 3 janvier 1941 (Nell – la fille)

Ce matin, le pauvre Papa a montré un visage un peu étonné au thermomètre qui marquait 0 degré dans la cuisine. Personne n’avait le courage de se lever. 9 h 1/4 sonne et je suis toujours au lit. Enfin je me décide à sortir un pied, puis un autre, enfin je suis debout, grelottante de froid au sortir de mon douillet petit divan chaud. Maman reste couchée étant bien fatiguée ce matin, moi je me charge d’allumer un bon feu avec mes doigts engourdis et tout rouge. Il fait tellement froid que l’eau de l’égouttoir à vaisselle est glacée. Dehors les petits oiseaux cherchent en vain quelques miettes sur la neige durcie, l’hiver est bien dur par ces temps de guerre et d’occupation. Ce midi, papa n’étant pas là, la bande s’est contentée d’une soupe au … et d’une purée de fèves ; enfin il ne faut pas trop se plaindre, quelques-uns de nos pauvres prisonniers seraient bien heureux d’en avoir autant. L’après-midi, nous nous groupons autour de la cuisinière qui ne chauffe pas merveilleusement aujourd’hui, mais une bonne tasse de malt nous fait à tous grandement plaisir quand sonnent les heures et le pain garni de margarine fait (l’affaire) des garçons. Ce soir, contrairement à l’habitude, les deux garçons sont allés se coucher, maman ayant allumé un petit feu de bois dans la cheminée de leur chambre. Papa et moi nous faisons la soirée – il fait ses délices d’un roman policier intitulé « La maison déserte » de … Allan pendant que j’écris et que l’eau chante dans la bouilloire, cette eau qui servira tout à l’heure à préparer le petit-déjeuner du matin.

Samedi 4 janvier 1941 (Micheline, puis son père)

Le temps s’est légèrement adouci, mais papa a tout de même de plus en plus de mal à se lever. Tous les matins nous avons la bonne mine de Jean Foucher qui vient nous surprendre. C’est le meilleur ami de Joël et le nôtre aussi. Il tient sa place dans la famille et autour de la table où il est comme témoin. Il nous apporte sa gamelle à réchauffer tous les midis. Après dîner, il fume sa pipe comme un vieux (mataf) qu’il se dit être. Maman et Divy ont été à Paris faire des courses. Annick est d’une humeur massacrante et rend le moins possible de service, espérons quelle changera ! Quant à moi, je ne fais rien en dehors de mon travail, Ange fait du mécano, je me promets de l’aider.

André a renversé au goûter le café d’Ange, aussi a-t-il reçu une bonne gifle de ce dernier (Ange est un peu trop prompt (brute)). 9h, les deux derniers enfants ne sont pas encore couchés et font la soirée avec nous. Nous sommes tous réunis dans la cuisine qui est bien chaude, et maman nous raconte son voyage dans la capitale, ses emplettes, et sa visite à notre grande amie Mme Loucheux. Nous allons avoir des nouvelles et l’adresse de l’abbé Ladoise. Le jeune de M… est reparti à Joigny. Aujourd’hui nous avons eu la surprise agréable de la visite de Duval et de son fils et nous avons eu aussi des nouvelles de Quettreville et des Poussart. Nous irons à St Leu voir les Duval, quand le soleil se montrera avec plus de force. Nous avons été vraiment contents de cette visite inattendue, et Divy et Nell sont allés à la gare les reconduire, tout heureux de cette sortie.

Dimanche 5 janv.

Journée passée entièrement à la maison ; la famille ayant tenu ses assises dans la cuisine, seule pièce chauffée de la maison. Une sortie pour la Grande Messe, et une autre pour rendre visite à M. et Mme Henri, qui ont émigré dans une seule chambre, en sorte que leur maison ressemble comme la nôtre à une vraie glacière.

Mardi 7 janv. (Louis, puis Nell)

Me Guy nous a fait une agréable surprise en nous distribuant une portion de pâté, met bien rare et qui a été apprécié par tout le monde, car l’ordinaire manque généralement de consistance nutritive. Le malt remplace le café depuis longtemps et nous le prenons sans sucre. On s’y habitue. Quand donc retrouverons-nous le bon café au lait et nos tartines de beurre. Notre pauvre Roger4, Loïc et Ange sont les plus à plaindre. Ils ont en plus l’éloignement et toutes sortes de misères ; aussi nous nous estimons encore dans les heureux puisque nous sommes réunis. Pas de nouvelles de Joël ni de Yves. Joël réclame de l’argent, mais impossible de lui en envoyer. Nous le plaignons, lui si jeune et prions pour lui en particulier. Nell est heureuse des photographies qu’elle vient de faire faire et qui sacrent la verdeur de ses dix-huit printemps. Puisse-t-elle conserver toujours la fraîcheur de son juvénile enthousiasme. Hier nous n’avons pu faire le journal faute d’ancre, mais aujourd’hui Ange s’est fait un plaisir de nous l’acheter en même temps que des cahiers à la librairie d’Enghien. Maman m’avait échangé aux Galeries Lafayette une cape trop longue et pas du tout à mon goût contre un imperméable qui me plait infiniment mieux, et qui est surtout plus pratique par les temps qui courent. Enfin je suis contente, maman est heureuse aussi de ses achats. Elle a acheté des feutres pour les porter et nous avons grâce à sa bonne volonté et à l’habile travail de ses mains un peu plus chaud, malgré la température peu élevée qu’il fait extérieurement.

Mercredi 8 janvier (Nell – la fille)

Aujourd’hui, où tout au moins ce matin, il ne faisait pas trop froid dehors ; mais la neige durcie demeure, et ne fond malheureusement pas sous le timide rayon du soleil. Ce matin, nous avons maman et moi gelé littéralement faute de feu. Monsieur Henri devait venir nous arranger les tuyaux de la cuisinière, malheureusement il ne vient pas, sa femme étant malade, et souffrant cruellement d’engelures aux mains. Aussi, le déjeuner n’était pas encore préparé pour l’arrivée des inséparables qui se mirent à l’unisson à (grogner) (soit dit sans exagération de ma part). D’ailleurs, ils avaient faim et cela se comprend un peu.

4 Roger Cadiou (1907-1990), beau-frère de Louis. Prisonnier de guerre, il supporta très mal sa captivité en Allemagne.

Cet après-midi, il ne fit guère plus chaud dans notre petite cuisine, 10°, ce n’est pas très élevé, mais c’est tout de même mieux que rien. Jean nous rapportera jeudi matin la pièce nécessaire qui nous assurera un chauffage plus régulier. Ce soir, Papa écrit à son ami de Normandie. Il est inquiet de ne pas recevoir de ses nouvelles. Divy lit le « Faussaire » d’Edgar Valface, et son cher frère (Le chevalier de Batavia) d’Horace van Offel. Ils sont tous les deux d’une humeur charmante et ils ne grognent surtout pas, ce qui ne ferait pas mon affaire en ce moment. Maman, Annick et les deux petits sont au chaud dans leur lit. Bientôt, nous allons nous coucher car il se fait déjà tard. J’ai oublié de dire que ce soir nous avons eu l’agréable surprise de recevoir par l’entremise de Papa des tickets de pain que monsieur Batailly, son collègue de Bureau, lui a donnés. Nous avons tous été contents de ce cadeau, car le mot cadeau n’est pas de trop quand on saura que pour une famille de 9 personnes, nous n’avons que 5 livres de pain par jour.

Jeudi 9 janvier (Nell – la fille)

Ange et moi sommes allés au cinéma voir le film5 « Les pages immortelles », c’est histoire d’un musicien russe « Tchaïkovski ». La scène se passe en Russie, avant la grande épidémie de choléra qui fit tant de victimes, parmi lesquelles le maître en question. Aux actualités, il n’a pas été question de la zone libre. Malgré tout, nous sommes revenus tous deux contents de cette agréable après-midi. Ce soir, j’ai fait à tous des chaussons aux pommes qui n’étaient pas trop mauvais. Papa a demandé sa tasse de café traditionnelle, chaque jour, c’est une nouvelle façon pour lui de la déguster. Je crayonne ses quelques mots en attendant l’imminent départ vers les chambres glacées, pendant que Divy achève son chapitre, et que Papa se chauffe les pieds à la tiède chaleur que dégage un feu près de s’éteindre.

Vendredi 10 janvier (Nell – la fille)

Aujourd’hui, l’air s’est refroidi encore de quelques degrés, c’est l’hiver qui se fait sentir un peu désagréablement, mais il nous fait mieux apprécier par contraste, la tiédeur fraîche du printemps et l’agréable chaleur de l’été, l’automne aussi malgré sa tristesse nous paraît alors plus doux et combien plus supportable. Aujourd’hui Divy a travaillé chez les allemands - il a effectué quelques réparations, ils sont campés dans le champ de course d’Enghien les Bains. Le camarade Jean a eu « ces messieurs » deux paquets de cigarettes « tabac blond » encore moins fort que le tabac anglais, enfin nous les avons tout de même fumés. Papa est revenu de l’étude ayant oublié sur son bureau des champignons qu’il se faisait un plaisir de nous offrir pour ce soir. Aujourd’hui j’ai encadré ma photographie sous un sous-verre qui n’est pas trop mal aux dires des garçons, des filles et de papa et maman. Ce soir les garçons peignent à neuf leurs pièces de mécano et tous à tous, ils rivalisent d’adresse. Je dois dire qu’ils manient le pinceau avec maestria. Annick est plongée dans la lecture, le « monde », ce pauvre monde que nous représentons, est bien loin d’elle. Je voudrais la voir aussi absorbée dans ses bouquins de classe. Le feu ne marche pas à mon gré, ce soir l’eau n’arrive pas à bouillir. Je ne demande à quelle heure je vais pouvoir préparer notre « boisson nationale ».

5 Film allemand de 1939 de Carl Froelich. Titre original Es war eine rauschende Ballnacht avec Zarah Leander et Hans Stüwei.

Samedi 11 janvier

Nous sommes allés aujourd’hui aux Vallées6 dîner avec les Perlié7. J’avais rejoint Nell vers 6h ½ ayant été retenu pour affaires. J’ai retrouvé ma chère sœur8 et ses petites-filles, toutes aussi charmantes les unes que les autres. Les quatre filles du docteur March, comme nous l’avons dit complaisamment à nos neveux. Dîner charmant comme toujours, où nous avons parlé de notre vieux Brest et des pauvres prisonniers. Nous sommes rentrés par le train de 10h, après avoir traversé un Paris désert. Les enfants nous attendaient, sauf les petits qui étaient bien entendu dans les bras de Morphée.

Dimanche 12 janvier

Nous nous sommes levés bien tard. Il fait moins trois dans les chambres, ce qui n’incite guère à se lever de bonne heure. Nous avons eu la visite de Mr Darmi, camarade de Joël, avec lequel nous avons pris le café. Après notre visite dominicale à Mr et Madme Henri, nous sommes allés rendre visite à Mr et Madme Batailly qui sont campés dans deux pièces, faute de moyen de chauffage. Leur petite Mireille est une petite fille toute éveillée pour ses cinq semaines. Et nous voilà à nouveau réunis autour de la table de la cuisine. ChuChu, qui jouit de son congé du dimanche, est rentrée parmi nous et s’en retournera avec sa grande sœur Annick demain matin. Notre ChuChu tricote en silence, mais ne perd rien de tout ce qui se passe autour d’elle. DéDé et Bernard viennent de monter ; Ange et Divy travaillent à une carte d’Afrique qui s’annonce de bonne facture. NéNé fait le café pour demain et nous offrira je pense une petite tasse avant de nous en aller vers les hautes régions glaciales de la maison.

Lundi 13 janvier (Micheline)

Aujourd’hui, il fait plus froid que de coutume – 14° au baromètre. Maman a une angine. Annick nous a joué la comédie à propos d’un pseudo torti-coli et Papa, dans sa bonté, a daigné ne pas l’envoyer en classe. Dès qu’elle sut cette nouvelle, les couleurs revinrent aux joues d’Annick. Papa, ce soir, nous est revenu grippé et enrhumé, il ne veut point rester coucher demain, car il a un rendez-vous d’affaires. Ange et Divy ont appris à Bernard et à André à visser des boulons pour pouvoir jouer aux boulons, Bernard a réussi à faire 3 lettres de son nom et André 2 lettres. Dans la cuisine, par hasard, il fait 14° au-dessus de zéro. On a eu un petit cadeau avec Monsieur Guy qui fait très bien plaisir. Nell s’occupe de faire un cadre avec une carte postale, elle l’a très bien réussi. Divy et Papa sont en train de régler une facture qui les embarrasse fort. Dans un petit quart d’heure, on va aller se coucher.

Mardi 14 janvier (Nell – la fille)

C’est avec un jour de retard que j’écris le journal d’hier, mais, comme dit le proverbe « mieux vaut tard que jamais ». Hier, le temps était plus doux, quoique, monsieur Bernard Lemogne « l’homme le plus heureux de la

6 Les Vallées sont un quartier situé entre les communes de Bois-Colombes et Colombes. 7 Edouard et Marthe Perlié. Marthe, née Rahier, était la fille de Louis Rahier, notaire, et d’Amélie Lemogne. Mariés en 1935, ils eurent 8 enfants : Brigitte, Edith, Jacqueline, Françoise, Alain, Sylvie, Philippe et Christian. 8 Amélie Lemogne (1888-1958). Elle était la seule survivante avec son frère Louis des cinq enfants du couple Emile Lemogne - Louise Duval. Deux fils étaient morts en bas-âge, et, l’aîné, Ange Lemogne, major de l’Ecole de Médecine de Bordeaux, mourut d’une septicémie en 1902, à l’âge de 19 ans. Il s’était blessé avec un scalpel en disséquant un cadavre.

famille » avait encore trop froid. Aussi, ce jeune monsieur s’est octroyé des vacances. Quel paresseux n’est-ce- pas. La grippe de Papa allait mieux heureusement, cette maladie est la plus désagréable qu’il soit. Ce soir, après avoir joui, comme d’habitude de notre petite soirée familiale, nous sommes repartis vers nos chambres glacées avec une bouillote bien chaude.

Mercredi 15 janvier (Divy)

Nous nous levons tous de plus en plus paresseux, il fait relativement froid. A 8h, nous voyons toujours la bonne tête de Jean. Bernard devient un peu paresseux. Papa n’est pas venu manger à midi, il est rentré fatigué ce soir, mais content de sa journée. Quant à moi, je travaille à la Barre à une minuterie. Notre cordon bleu nous a fait un très bon gâteau de guerre. Je suis en train d’expliquer des problèmes d’algèbre à Ange. Papa a écrit ce soir à l’école Universelle. Le cordon bleu se fâche, car je lui ai dit que je n’aurais pas mis l’adverbe très, avant « bon gâteau ». Ange vient de réussir seul l’un de ses problèmes, j’en suis bien contentent. Divy.

Jeudi 16 janvier (Joël)

C’est pour la première fois que je fais le journal, aussi je vais m’appliquer à raconter de mon mieux comment s’est passé cette journée. Ce matin, Ange a été à Paris pour faire diverses emplettes à maman, dont (des) bols et assiettes, car chez nous, c’est fréquent qu’on casse la vaisselle. Papa est rentré comme à son habitude (de) très bonne humeur, bien content de trouver la chaleur de la cuisine, car aujourd’hui il fait très froid ; cette nuit il a fait -15°. La cuisine est la seule pièce chauffée, car on a très peu de charbon, aussi y passe-t-on toute notre journée. André et Bernard jouent paisiblement dans un coin, ce qui n’est pas leur habitude. Mais, enfin, tout le monde est bien tranquille assis autour de la table, les uns avec leurs livres, les autres avec leurs tricots.

Vendredi 17 janvier (Nell – la fille)

Il n’y a rien de vraiment intéressant à raconter aujourd’hui, mais tout le monde est en bonne santé et c’est là l’essentiel. Le dîner n’en finissait pas de cuire, enfin, vers neuf heures et quelques minutes, nous nous sommes mis à table, il est presqu’inutile de dire que la soirée n’a pas été très longue.

Samedi 18 janvier (Nell – la fille)

Aujourd’hui, madame et monsieur Henri sont venus nous voir, nous avons tous goûté ensemble, et tous nous étions très heureux de leur faire plaisir. J’ai montré à Mme Henri la manière de préparer le fameux gâteau sans œuf, qui, ma foi, avait l’air de lui faire plaisir infiniment. Il est bien triste pour eux d’arriver à la fin de leur vie sans être entouré de leurs enfants et petits-enfants, qui sont aux colonies, l’Indochine plus exactement. Les communications étant interrompues, ils reçoivent tous les deux rarement de leurs nouvelles. Aussi, nous nous faisons tous plaisir d’aller les distraire de temps à autre. Ce soir, Ange et moi attendons Divy qui ne va pas tarder à rentrer de sa pension. Papa est monté se coucher, bien fatigué de sa laborieuse journée. Maman nous a fait la surprise de donner des gâteaux secs à chacun, ce qui a flatté délicatement nos estomacs, jamais complétement rassasiés.

Ange « bouquine » désespérément à mon avis. Il est totalement étranger au cafard qui nous entoure. La présence de Papa manque à cette soirée qui est sans nul doute, une attente.

Dimanche 19 janv.

1941 Aujourd’hui, première journée bien remplie pour tout le monde. Je vais chercher ma chère sœur à Paris et nous devons passer la journée ensemble. Voilà bien longtemps qu’elle n’est venue à Soisy. Le temps s’est radouci et le dégel est fort avancé. J’ai failli m’étaler, je ne sais combien de fois, avant d’atteindre la gare, tant il y avait de glace glissante. La capitale était plus privilégiée et j’ai pu allègrement arriver à Saint-Lazare, où ma brave sœur m’attendait auprès du monument des morts, point de ralliement habituel. Nous avons commencé aussitôt nos pérégrinations avec l’espoir d’arriver à temps pour la Grand-Messe à la Trinité ; mais nous sommes repartis, peu après, pour la Madeleine. Tout était bien triste à la Trinité, peu de monde, une assemblée de village endormie. Quels bons instants nous avons passés en devisant de tant de choses, de notre vieux Brest, des parents, des amis, des relations, et je ne suis retrempé ainsi dans une atmosphère bien chère et combien attachante. Dans un café près de la Madeleine, nous avons pris quelques instants de repos en attendant l’heure de l’office, après avoir été contempler la Concorde, vide et déserte, et aperçu les factionnaires qui montent la garde au Ministère de la Marine. Les Allemands y mettent plus de cœur que nous, qui avions peur de trop de prestige et nous contentions de la partie de la rue Royale, plus discrète. La leçon sera-t-elle comprise ? L’office était comme d’habitude, d’une belle exécution, mais moins poignant à mon avis que le grégorien harmonisé qui est plus émotif et nous parle mieux. C’est l’ennui de la polyphonie, pourtant bien belle, mais plus impersonnelle. L’apparat était toujours le même, mais je trouve les enfants de chœur un peu guindés, tout en trouvant l’ordonnance parfaite, mais l’exécution trop rigide. Nous sommes partis heureux et contents de cette heure d’intériorisation combien importante. Le retour s’est effectué avec une lenteur décevante et deux heures avaient tourné lorsque nous sommes arrivés à la maison où tout le monde attendait avec impatience. Nous avions essayé en vain de nous réconforter au café de la gare, qui était réservé aux troupes de nos occupants ; en sorte que nous avions l’estomac plutôt vide et l’appétit démesuré. La joie a présidé en maîtresse pendant toute notre réunion et la seule ombre du tableau était les absents qui manquaient à cette fête familiale trop vite passée. NéNé et les deux garçons sont allés reconduire leur tante vers les sept heures.

Lundi 20 janvier (Nell – NéNé)

Aujourd’hui, je suis allée avec ChuChu pour donner ma feuille de renseignement à l’école ABC, de dessin. Je ne puis exprimer toute la joie, et le bonheur que j’ai de pouvoir enfin travailler mon dessin. Joie et bonheur que je dois à mon cher petit Papa et à ma bonne maman, et en partie à tante Annick9 dont la venue à complétement décidé Papa à me faire rentrer à cette école. Dès demain, je vais aller acheter les fournitures que j’ai besoin pour ma 1ère leçon à Enghien et ainsi je pourrai commencer. La journée s’est très bien passée et nous trouvons grâce que l’Atmosphère se soit oublié car ces temps derniers, il faisait vraiment froid. Ange est au lit grippé et maman vient de lui monter un grog bien chaud et parfumé qui va lui faire sans nul doute plaisir.

9 Il s’agit probablement d’Annick (Anne-Marie) Berthelin, née Nielly, fille du contre-amiral.

DéDé et Bernard ont la joie ce soir de contempler l’album illustré des Contes de Perrault que maman leur a acheté, leur contentement est difficile à décrire, mais il suffit d’entendre leurs exclamations enthousiastes pour être renseigné immédiatement. Papa lit « Le félin géant » de Rosny que j’ai enfin trouvé dans une librairie d’Enghien, et moi j’attends en écrivant le moment où nous allons nous mettre au lit.

Mardi 21 janvier (Nell – NéNé)

J’ai commencé pour la 1ère fois le dessin, c’est l’A.B.C. tout-à-fait, mais pour combler mes lacunes, il est absolument indispensable que je commence par le début. Je suis allée chercher mon matériel de guerre à la librairie, et maman complétera le reste quand elle ira à Paris, mais pour le moment ce peut me suffit.

Mercredi 22 janvier (Nell – NéNé)

Maman est allée faire un « tour » chez tante Edith10 qui habite « Bois-Colombes ». André était son chevalier servant, il est revenu bien heureux de son après-midi. Enfin, tous les deux étaient aussi contents l’un que l’autre. Tout le monde est plus ou moins endormi ce soir, et moi comme les autres. Aussi vivement que j’achève ces lignes.

Dimanche 26/1/41

Réflexion de notre ChuChu à sa sœur NéNé. « Nell crois-tu que lorsque j’aurai 18 ans, papa me paiera une indéfrisable ». La coquetterie de notre Michue familiale s’avère comme bien ancrée. Elle a demandé à sa mère cet après-midi, de lui donner de la pommade Rosa pour se mettre sur ses boutons, mais comme maman intriguée lui faisait remarquer qu’elle n’en avait pas, Melle ChuChu a fini par convenir que c’était pour se mettre aux lèvres ! Voilà. Notre douce et séraphine ChuChu, haute comme trois pommes, qui pense déjà au rouge à lèvres. Journée bien paisible passée en famille. Lettre de Madme Yvetot nous annonçant un colis. Quelle joie et quelle surprise. Cela tombe bien. Nous sommes abonnés aux rutabagas et c’est vraiment délicieux. La bouillie d’avoine nous paraît succulente. Nous avons l’ennui de voir la carte adressée à Joël nous revenir, avec la mention ‘’non remis’’. Ce retour a jeté un voile de mélancolie. Pauvre Joël, isolé et loin de nous. Que fait-il, que pense-t-il. Les ordres ont cependant repris à Toulon, il sera donc moins désemparé. Nous ne comprenons rien à ces renvois qui semblent viser les militaires.

Vendredi 31 janv.

1941 Le premier mois de cette année douloureuse vient de s’écouler, sans événements appréciables. Nous nous sommes tirés de toutes les difficultés nutritives et autres, et au point de vue hiver, le plus dur semble terminé. Me Guy est parti pour le Calvados et a dû passer aujourd’hui chez les Yvetot. Je jouis de leurs surprises à tous deux. Hier soir, j’avais dîné avec mon ‘’patron’’ et passé avec lui une excellente soirée. Le travail ne manque pas Dieu Merci. NéNé est contente ayant reçu une lettre de la jeune Quéméner, mais cette lettre a été cause d’une forte déception, car elle lui faisait part des fiançailles du jeune Elegoët. A cet âge, les désillusions ne nous

10 Edith Cadiou (1910-1985), sœur de Nell Lemogne, épousa en 1936, Raymond Bigeonneau. Ils eurent 2 enfants : Nicole et Daniel.

meurtrissent pas longtemps, et bien que désagréables en elles-mêmes, elles sont utiles et nécessaires pour former le jugement. Mais combien avivé et semé d’épines est le chemin qui conduit à la maturité d’esprit. Aussi suis-je empli de compassion pour notre Grande NéNé, qui, très courageuse, a accepté cette peine de cœur qui a meurtri les sentiments généreux qui l’animaient depuis de longs mois. Toujours pas de nouvelles, ni de Boucher, ni de Joël. Jean Fouché va faire sa demande pour entrer sur l’Armorique devenu l’Océan. Puisse-t-il rejoindre son ami car je serais particulièrement heureux de les savoir réunis. Dans les heures sombres, la valeur d’une amitié solide est inestimable. Espérons donc que ces deux compagnons puissent enfin se revoir, après tant d’incertitudes et d’espoirs déçus. Ma chère femme a passé sa journée à confectionner le colis de Roger, puisse-t-il le recevoir, ce sera pour lui de la joie pour toute une semaine et du courage pour tout un mois. Mme Henri est venue faire cuire son gâteau à notre four. Gâteau de guerre, sans œuf ni beurre, dont nous faisons nos délices, lorsque notre cordon bleu nous en fait. Tous les petits sont couchés et c’est enfin le calme après l’agitation. Ange s’acharne sur ses problèmes. Divy n’était pas en forme et s’en est allé se coucher. Nell la mère, tricote énergiquement, et radoube des chaussettes trouées des garçons. NéNé qui vient de terminer le café (réminiscence d’un passé déjà lointain et terme d’une impression agréable) vient de prendre un livre en attendant le signal de la retraite. Nous attendons la semaine prochaine la visite de ma chère sœur.

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Jeudi 6 fev.

1941 La neige a fait sa réapparition lundi matin et un linceul ouaté abondamment recouvrait la chaussée, les trottoirs, les jardins et les toits. Une tempête au cours de la nuit avait causé de nombreux dégâts. Fils coupés, poteaux cassés, pannes d’électricité, arrêt complet des trains, la semaine a débuté mal, par ce retour offensif du froid, alors que nous étions déjà habitués à une température clémente. Jean, du coup, a disparu de toute la journée et nous ne l’avons revu que mardi matin. Réveils peu agréables et descentes à la cuisine, courbés par le froid. Aujourd’hui, rechute de neige, décidément l’année 1941 aura vu par ses débuts, abondance de neige, et abondance de restrictions. Les contrastes sont dans la nature. Ange manie pelle et râteau pour faire un chemin et jamais il n’en a tant vu. Cet après-midi, le Maréchal Goering a passé par Enghien, avec son train blindé, gardé tous les 90 mètres par des soldats. Service d’ordre impressionnant. La République ne prend pas tant de précautions pour ses grands chefs et, en cela, elle a tort et fait figure de cousine pauvre et de bien petite envergure. Grandeur et décadence. Lola nous a annoncé les fiançailles de Nenette avec le fils Jacob. Nous en sommes tous heureux pour cette excellente fille, et sa grand-mère qui l’aimait tant doit se réjouir comme nous. J’ai écrit pour savoir le résultat de la radio de Yves et connaître la date de son retour ; nous l’attendons tous avec tant d’impatience. Me Guy est rentré dimanche de son voyage en Normandie. Il a été à Creully11 et a vu Georges et sa mère. Quelle surprise pour eux. Tous deux sont en bonne santé. La prochaine lettre de Georges me parlera de cette visite. Je m’en réjouis d’avance. Nous aurons samedi la visite de ma chère sœur.

11 Commune du Calvados aux confins du Bessin, à quelques kilomètres de la mer, entre Caen et Bayeux.

Vendredi 7 fev.

On patauge, nous pataugeons, ils pataugeront encore longtemps. C’est vrai au sens propre comme au sens figuré. En sorte que le marécage dans lequel j’ai plongé héroïquement à quatre reprises, représente le marécage dans lequel nous nous débattons stoïquement. L’un finira avant l’autre et cet autre arrivera-t-il à nous submerger ? Non, et certainement non. En attendant, les pieds mouillés nous offrent un agrément de plus, et comme les souliers sont introuvables ou inabordables, force nous est de nous habituer aux souliers éponges.

Samedi 8 février (Nell – NéNé)

Annick a un caractère vraiment désagréable. C’est la fille garçon de la maison, et Ange lui ressemble dans un autre genre. Mais, question de caractère, ils sont bien pareils, toujours de mauvaise humeur et grognon, et c’est presque à l’état chronique chez eux ; à part cela, ils seraient gentils, mais enfin nous espérons chaque jour leurs conversions. Enfin « on ne corrige pas ses défauts en un jour ». L’après-midi a été charmante, et … a vu venir ChuChu avec son charmant sourire, vraiment communicatif, elle est la plus complaisante des petites filles que je connaisse. Divy est allé couper un arbre chez les Henri et a malheureusement occasionné, au moment de la chute de ce marronnier, la casse de la plaque recouvrant la fosse ; enfin le malheur eut pu être pire. Ce soir, Divy est allé à la pension pendant que nous, nous faisons soirée, maman tricote, Annick lit, papa lit, et moi, ayant achevé mon livre, j’écris le résumé de cette journée. Micheline a rejoint son lit, bien heureuse de retrouver sa chambre à la place du dortoir habituel avec son alignement de petits lits blancs.

Dimanche 9 février (Nell – NéNé)

Papa et maman sont allés à Bois-Colombes voir les Perlié. Cet après-midi s’est passé très bien. Je suis allée voir Mr et Mme Henry. Ils m’ont parlé bien gentiment. A quatre heures, j’ai préparé le goûter et le soir, nous avons eu la visite de Mme Blanchard qui est venue nous apporter des œufs et un fromage, elle était un peu ennuyée que notre mère ne soit pas là, mais je lui ai fait la promesse que maman irait prochainement la remercier. Ce soir nous avons pris un œuf chacun et tout le petit monde était bien content, et notre dîner s’est achevé avec une bonne tasse de ‘’café national’’ et d’un morceau de pain sec. En ce moment les ‘’inséparables’’ ont réintégré leur ‘’second étage’’, et nous nous préparons, moi, Bernard, DéDé, ChuChu et Annick à monter.

Vendredi 14 février

Nous sommes allés dimanche dernier, voir les Perlié et faire nos adieux à notre chère sœur qui s’en retourne au pays des ancêtres. Nous avons passé des moments bien agréables, attristés par la perception désagréable que cause toujours une séparation. Dîner et charmant ou l’art culinaire que possède notre jeune nièce, s’était surpassé et par ces temps de restrictions, tout cela tenait du prodige. Notre retour fut sans incident à travers un Paris désert à son habitude, depuis que la capitale fait figure de gros bourg. Semaine sans incident notable. DéDé et Bernard étaient hier en veine d’aménités et ces deux phénomènes sont sujets remarquables lorsqu’une mésentente passagère vient troubler le rythme naturel de leur petite existence. Aussi, à nos oreilles subitement dressées, eûmes-nous la surprise d’entendre Bernard dire avec un dédain parfait à son jeune compagnon « Toi, tu n’es qu’un coureur de femmes ! » Cette épithète, qui laissa bouche bée le jeune DéDé, nous fit relever la tête, comme bien on pense ; ce qui ne troubla guère, les deux interlocuteurs. Et toi aussi,

acheva de dire Bernard à son frère Ange, qui en riant se balançait sur sa chaise, ce qui est chez lui une habitude indéracinable, à laquelle il est enclin naturellement en raison sans doute de la longueur démesurée de ses jambes qui s’allongent continuellement. Le rire devint général et ne s’arrêta guère devant l’explication ahurissante du jeune Bernard, en réponse à la demande de son frère « Tu ne sais même pas ce que veut dire un coureur de femmes » lui avait dit son grand-frère. Oh que si répondit sans sourciller, cet étonnant personnage, je le sais bien, puisque dans ma classe les petites filles courent après les petits garçons, et c’est beaucoup mieux comme cela ! Il n’y eut pas de commentaires sur cette réplique d’enfant.

Dimanche 16 février 1941

Nous avons reçu une carte de Joël adressée à son ami Jean. C’est un évènement et malgré le laconique de cette carte à formule imprimée, nous avons été heureux de voir l’écriture de notre grand fils et la preuve tangible qu’il se porte bien. C’est la première carte reçue de lui depuis décembre. Hier nous avons été voir à Eaubonne deux de mes clients Mr et Mme Roulle dont je m’étais occupé des affaires et avec lesquels nous nous sommes liés d’amitié. Ils nous ont fait une surprise bien agréable en nous offrant un superbe lapin, qui a fait les honneurs de notre déjeuner dominical. Vrai festin qui ne s’était vu depuis bien longtemps. Notre ChuChu que nous avions prise à la sortie de la Grande Messe était de la fête. Notre seule sortie a été pour nos voisins et nous avons parlé de la pluie et de la Russie, ce qui nous a tous intéressé, car Mr Henri a une heureuse mémoire et les détails qu’il nous livre ainsi sont des plus captivants.

Vendredi 21 février 1941

Mardi dernier nous avons eu la surprise de la visite d’Edith et de ses deux enfants. Raymond est parti pour huit jours à Cherbourg. Nicole et Daniel sont aussi drôles que possible et se portent à merveille. La grande sœur est dans l’admiration du jeune frère qui a un appétit d’ogre. Rien de plus comique et de plus charmant que le passé la journée de mercredi avec elle. Nous avons reçu une carte de Joël qui nous dit n’avoir rien reçu de nous depuis le 3 Xbre. C’est affolant. Il se porte bien et nous dit se plaire toujours autant. Beaucoup de travail à l’étude. Ce soir nous avons eu une surprise un peu désagréable au dîner, car ayant ouvert une boite de conserve, croyant ouvrir une boite de compote de pommes, nous découvrîmes de la gelée et de la viande, genre corned-beef. Stupéfaction générale et tout le monde se réjouissait de cette étonnante surprise et il fut décidé de la mettre au bain mari pour la réchauffer. Les figures réjouies de toute la famille faisaient plaisir à voir, les garçons se trémoussaient et préparaient leur pain et nettoyaient leur assiette, les petits se pressaient de leur mieux dans un coin de la table, tout prêt à recevoir leur part du festin, lorsque à l’ahurissement subit de tout le monde, nous ne vîmes sortir de la boite qu’un morceau de carottes bouillies et une mince tranche de jambon qui les recouvrait ? L’abondance attendue fit place à une inattendue frugalité. Nous avons eu aussi des nouvelles de notre petit Yves, malheureusement notre espoir de le voir revenir parmi nous s’est évanoui et il nous faut attendre cinq à six mois. Nous avons bien été déçus et il y a si longtemps que nous n’avons revu ce pauvre petit et quand le reverrons-nous. Nous nous faisons beaucoup de soucis pour lui qui est en pleine zone dangereuse et pour des petits, cela doit être bien terrible, eux qui ne comprennent pas et se font si peur. La Providence ne les abandonnera pas.

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Dimanche 9 mars 1941

Notre DéDé nous a fait grande peur et nous a fait passer une nuit peu reposante. Alors qu’il était gai comme un pinson, et joueur sans fatigue toute la journée, il s’est couché avec de la fièvre qui ne faisait que croître avec les heures et le matin il avait au réveil près de 41. Fièvre sèche et combien plus dévorante. Nous ne savions que penser. Le docteur Fanz venu dans la matinée a diagnostiqué une infection de la gorge et du nez avec pointe à la base des poumons. La journée a pourtant été meilleure que nous pensions et ce soir la fièvre a baissé de deux degrés. Notre pauvre DéDé est bien pâle alors qu’hier il était resplendissant. Nous sommes plus rassurés. Je suis allé à la Grand Messe à Soisy avec Divy, Annick et ChuChu. Nell est chez les Perlié depuis Jeudi. Nous l’attendions ce soir, mais éclipse totale. Je pense que demain nous aurons récupéré notre grande fille, car la maman se fatigue avec la complication de la maladie de DéDé. L’usine à Guy de Brest a paraît-il sauté. Nous sommes pressés d’avoir des détails. Ma sœur est repartie il y a huit jours pour Brest, et nous espérons avoir des nouvelles de son arrivée et de sa reprise de contact avec les Brestois. Joël nous écrit sur carte d’usage qu’il compte avoir une permission de vingt jours sous peu. Puisse cela se réaliser. Je lui ai envoyé aussitôt une carte pour lui dire que nous l’attendions avec impatience. Nous avons parlé de cette éventualité qui fait le fond de notre pensée depuis la réception de la carte et nous voyons déjà notre Joël nous narrer toutes ses aventures. Divy a exprimé l’idée de lui faire faire ses mémoires sur notre journal. Excellente idée qui a reçu l’approbation unanime et qui n’attend que le principal intéressé. Puissions nous ne pas être trop déçus une fois de plus.

Samedi 22 mars

Notre fille NéNé nous est revenue lundi dernier de chez ses cousins Perlié, enchantée de ses vacances. Rien de nouveau à signaler. Calme plat sur toute la ligne. Nos occupants font exercices sur exercices. La vie devient très difficile. La subsistance est rare et les prix augmentent sans cesse. Le portefeuille se vide avec célérité. Les vêtements sont introuvables et à des prix inabordables. Aussi nous vivons sur notre réserve vestimentaire qui est fort mal en point, surtout pour les jeunes. Lorient a subi hier soir son 48ème bombardement. Ici nous sommes dans les privilégiés pour le moment. Bonnes nouvelles de Georges et de Madme Yvetot qui nous ont envoyé un colis qui a été le bienvenu. Pas de nouvelle de Joël ni de Yves. Jean Fouché a été licencié et nous sommes privés de sa compagnie qui nous manque beaucoup. Demain nous allons revoir notre ChuChu, la jeune pensionnaire qui a le sourire le plus suave lorsqu’elle nous arrive à la sortie de la Grand Messe et qui a les larmes aux yeux lorsqu’elle nous quitte le lundi matin. C’est la plus tendre et la plus affectueuse de la nichée.

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26 avril 1941

Journal de Joël Lemogne (écrit de sa main dans le cahier familial lors de sa venue à Soisy-sous- Montmorency du lundi matin 7 avril au lundi 28 avril 1941). Les dernières journées de notre séjour à Brest ne sont que des alertes successives. Plusieurs fois par jour nous descendons dans les cales du ‘’Gueydon’’. Le 17 juin 1940 1er bombardement. L’ennemi bombarde l’école navale. Le 18 juin 40 Alerte entre 7 et 8 heures, nous passons la matinée à bord du Gueydon.

11 heure la soupe sonne, on nous sert le repas, des frites, etc. A la fin du repas le rassemblement sonne. On nous dit de prendre un rechange complet et un petit sac. Midi embarquement dans les chaloupes, pour destination de … ? Quelques instants plus tard, on se dirige vers le ‘’Paris’’. Tout l’Armorique est évacué à bord. Dans le courant de l’après-midi, on se débrouille pour visiter le bord à 3 heures. On sonne le poste de combat. Mitrailleuses, canons de 37 et 45 tirent. C’est un bruit infernal, nous sommes forcés de nous boucher les oreilles. A 5 heures, on sonne le poste d’appareillage. Nous quittons Brest en regardant pour une dernière fois l’Armorique et ses annexes où nous avons vécu 2 mois et demi. Vers 7 heures, nous doublons les îles Molène et Ouessant, à ce moment nous avons la certitude d’aller en Angleterre. Nous avons perdu la terre de vue depuis une demi-heure. Le clairon sonne la soupe. On se précipite dans les batteries pour manger car nous sommes tous affamés Ensuite nous allons sur le pont prendre l’air, jusqu’au branlebas. Le soir on se débrouille pour trouver une place pour passer la nuit. Je couche avec un copain sur le pont, nous avons trouvé une place dans un caisson de hamac. Vers trois heures du matin, il fait trop froid, et l’on redescend trouver une place dans la batterie. Le 19 juin 40 Branlebas à 7 heures. Nous buvons le jus, je ne sais trop comment. A 8 heures, on sonne le rassemblement, notre section est de corvée de légumes. Vers 10 heures, nous apercevons la terre par bâbord. Le bateau file 10 nœuds tout cassé. A midi, nous sommes en vue de Plymouth. A 2 heures, nous mouillons en rade abri. Nous assistons à un tir contre avion dans le courant de l’après-midi. Nous entrons dans le port, nous sommes acclamés par la foule. Le soir, nous couchons dans les mêmes conditions que la veille. Le 20 juin 40 Branlebas. Nous buvons le jus sur le pont, puis on se met en gris propre et chemisette. Nous prenons notre sac, et allons sur la plage avant paré à débarquer. A midi, nous sommes encore à bord, et nous mangeons sur le pont. Dans l’après-midi, on redescend dans les batteries. Le débarquement est retardé. Un chalutier nous amène environ 3 cents hamacs complets. Le soir, on partage les couvertures, les toiles et les matelas, comme ça chacun à quelque chose. Puis on se recouche après le repas. Vers 9 heures du soir, nous sommes réveillés par le clairon qui sonne le rassemblement. On plie bagages et nous débarquons pour embarquer sur un remorqueur qui nous dépose à bord du paquebot ‘’Strathair’’. Je me suis débrouillé pour trouver mon hamac, je ne sais comment et je possède une couchette complète, couvertures, toiles, matelas. Tout y est. Je me couche vers minuit, après avoir disserté avec quelques Anglais. Le 21 – Je me lève vers huit heures exténué. La journée se passe dans de bonnes conditions. Le 22 – 23 - Même chose. Le 24 – Nous débarquons et prenons le train pour Liverpool. Je passe ma journée à la fenêtre pour voir le beau paysage qui file devant moi. Nous arrivons à 11 heures du soir à Liverpool et nous entrons dans un camp. Nous couchons dans une tente et l’on nous donne 5 couvertures. Le lendemain, 25, je me lève à 7 heures.

Nous faisons la queue devant une mogue de thé et deux tartines de confiture. Les officiers donnent l’exemple. Je passe 3 fois, tellement j’ai faim. Enfin je me lave et lave mon linge. Le soir, je passe le mur et je prends le tram pour visiter Liverpool qui se trouve à 7 kilomètres du camp d’Entry. Le 26 – Je repasse le mur pour aller à Liverpool. Le 27 – Sortie officielle. Je suis invité avec deux copains à manger dans une famille. Le 28 – Rien à signaler. Le 29 à 5 heures du soir, nous quittons Liverpool avec regret et nous arrivons le 30 au matin à Plymouth. On charge des vivres et de l’eau. A 5 heures, on appareille pour aller en haute rade. Le mercredi 3 juillet, nous appareillons pour la haute mer à destination du Maroc. Le 4 – Le lendemain, nous nous réveillons en pleine mer. A 8 heures, il y a poste d’évacuation. Tout l’équipage se rassemble avec sa bouée. Ce jour-là, notre compagnie est de service, c’est-à-dire que nous avons le poste de veille à notre charge. Je prends le quart de 16h à 18 heures pour surveiller la mer à l’approche d’un sous-marin. Le 5 – On rassemble comme la veille à 8 heures pour le poste d’évacuation. Nous avons lavage de linge et lavage corporel. On prend une douche sur le pont. Le soir, les chefs ont organisé une fête à bord. Dans l’après-midi, le capitaine, en apprenant le coup de Mers-el- Kébir, change de cap. Notre commandant prend le commandement du bâtiment. Dans la nuit, le destroyer britannique qui nous accompagne nous quitte. Le 6 – Vers 6 heures du matin, nous sommes en vue des côtes marocaines, les contre-torpilleurs et avions français viennent à notre rencontre. A midi, nous débarquons à Casablanca où l’on embarque à bord d’un paquebot faisant le service Marseille – Madagascar – L’explorateur Grandidier. Les jours suivant nous reprenons le service et allons visiter la ville. Le 13 juillet – 23 heures, une alerte. Le 14 – 23h30 – Nous appareillons à destination de Safi. Le 15 juillet – Nous nous retrouvons en mer. A 11 heures, nous mouillons dans le port de Safi. Pendant notre long séjour à Safi, tous les apprentis marins ont appris à nager. Nous avons le plaisir de manger des fruits à bon marché. Le 19 octobre - A 17 heures, nous appareillons pour Casablanca. Nous y restons environ 9 jours. Puis nous prenons le train pour … Nous retrouvons les montagnes du Riff jusqu’à Zoud j’el Beagt, puis nous entrons en Algérie. Nous arrivons à … le 29 vers 3 heures. Puis nous embarquons à bord du Dupleix où pour la première fois nous couchons dans des lits. Nous mangeons très bien. On appareille le soir vers 18 heures. Le lendemain 30 octobre, on se retrouve le long des côtes espagnoles. Nous filons 10 nœuds à tout casser. Le soir je me couche en regardant le magnifique spectacle du coucher de soleil. Le 31 – Vers 2 heures, nous apercevons Barcelone, malheureusement il fait nuit. Le 1er novembre vers 3 heures, on aperçoit les côtes françaises. Vers 5 heures, on pénètre dans le port. Le 2 novembre au matin, nous débarquons après avoir assisté à la messe. Nous allons manger à Marseille. Nous prenons le train à 3 heures. On arrive à Toulon à 6 heures pour embarquer à bord du cuirassé école ‘’l’Océan’’.

Suivent deux lettres de Joël de cette période, non reprises dans le journal, conservées par sa sœur Nell Le 30 avril 1940 Cher papa J’ai reçu ta gentille lettre hier soir, elle m’a fait beaucoup de plaisir. J’ai reçu une lettre de tante Jeanne Moisson ainsi qu’une lettre de Jean Foucher à laquelle j’ai répondu, je répondrai à tante Jeanne demain. J’attends toujours une lettre de Mr Yvetot. Cet après-midi, nous avons eu une alerte ; c’était (peut-être des avions allemands) mais nous ne les avons pas vus. J’ai apris l’autre jour le maniement du fusil (mousqueton) c’est très intéressant. J’ai déjà pris beaucoup de force, je peux maintenant monter 6m,50 à la corde à la force des bras (exactement). J’ai déjà godiller et ramer, nous apprendrons bientôt à conduire un bateau à voile. Ici, on n’est pas rationné, on mange du pain comme on veut, et à Paris ? N’oublie pas de m’envoyer mes livres d’anglais, de géographie et dictionnaire. Nous avons été à l’école hier, et ce matin, demain on ira encore, dépêche toi de m’envoyer mes cahiers car j’en aurais besoin pour lundi 6 Mai. Nos grandes vacances seront certainement, vers le 15 juillet, on aura 45 jours si l’on n’a pas de vacances à la pentecôte J’ai vu Mr Quéméner en allant au polygône juste en débarquant de ma baleinière, je l’ai rencontré. Son bateau se trouve en face de l’Armorique. Il viendra me voir sur l’Armorique ces jours-ci. Sa fille Annick a été opérer de l’apendice, maintenant elle va mieux. Je me plais de mieux en mieux tous les jours. On débarquera peut-être dans 6 mois, c’est-à-dire au mois d’octobre à la place du mois de décembre. Ce soir je suis de quard, c’est-à-dire de faction, on y est à peu près 2 fois par semaine. Je l’écris pendant que les autres sont couchés, parce que je n’ai pas eu le temps de t’écrire dans la journée à cause du travail qu’on a eu. On s’est levé à 6 heure comme d’habitude, on a déjeuné, ensuite on a lavé notre linge jusqu’à 7 heures. De 7 à 8 moins le quart, on a lavé le pont. Moi j’ai lavé le vestiaire parce que j’ai mon poste de lavage là, puis l’on à eu inspection (revu) comme tous les matins, a 8 heure et demi et de 8h à 10 heure et demi on a eu classe, d’arithmétique, et de français. A 11 heure on mange. De 11h ½ a Midi 15 on va se promener sur le pont, puis j’ai été de corvée sur le Trémintin jusqu’à 4 heures. C’est a ce moment qu’on a eu l’alerte, elle a duré environ 3 heure, de 5 à 6 heure moins le quart matelotage. A 6 heure on a été mangé. A 6 heure et demi j’ai été prendre l’air sur le pont. A 7 heure on a eu encore une nouvelle inspection, c’est-à-dire l’appel pour voir si personne ne manque et après on va au hamac. Voilà ce que l’on fait à peu près tous les jours. Tu as oublier de me donner l’adresse de M l’abbé Lacroix. Tu en profiteras pour me donner en même temps celle de tonton Roger. Tu pourras dire à Divy et Ange de m’écrire car je n’ai encore rien reçu d’eux jusqu’ici. Tu dois savoir que lorsqu’on est militaire on aime bien recevoir des lettres assez souvent, surtout lorsque l’on voit les autres en recevoir. Je ne demande pas mieux de t’envoyer une lettre tous les jours mais il faudra que tu m’en envoie autant de fois que je t’en enverrai. A Brest il pleut souvent, mais il ne fait pas trop froid. On respire bien. Je ne défilerai pas à Paris pour le 14 Juillet, je défilerai sur le cour d’ajot, mais par contre je defilerai pour le 11 novembre s’il y en a un.

Tu dois avoir beaucoup de travail en ce moment, c’est dommage que je ne suis pas là pour t’aider, car maintenant je sais ce que c’est que le travail fatiguant. Ici on ne fait pas de gymnastique, on fait des agrès une fois par semaine au polygône. Dimanche dernier j’ai été en faire. Si tu ne m’as pas envoyer le colis lorsque tu recevras ma lettre, tu m’ajoutera une de mes bouteilles d’encre et une gomme, et un de mes carnets – ci possible, autrement ce ne sera pas la peine. J’espère que ce brave Jean recevra bientôt sa feuille de route, n’importe comment il est près, sans ça, il aurait reçu son dossier depuis deux mois. Ferdinand Thébaud de Laber est sur le Trémintin, il est gentil. Daniel est sur le Trémintin Lorsque Jean viendra sur l’Armorique, il sera sur le même bateau que moi si je ne suis pas débarqué. Je termine ma lettre en t’embrassant bien fort. Ton fils qui t’aime bien. J. Lemogne Bord le 29 Mai 40 Cher papa J’attends avec impatience une lettre de toi. Je me demande ce qui t’arrive. J’ai passé une excellente permission comme je te l’ai dit dans ma dernière lettre. Nous avons été piqué lundi dernier. Je suis à peu près guéri, ces 3 piqures m’ont fait maigrir de 3 ou 4 kilo. Ce n’est rien, la majorité de notre compagnie est dans le même cas que moi. Je m’efforce de travailler le mieux possible en classe. La 2ème compagnie, c’est-à-dire celle de Daniel et de … s’en vont en permission le 25 juin. Je pense pouvoir aller vous vous voir dans 2 mois. J’attends toujours ma feuille d’engagement que je t’ai envoyé. Envoie la moi le plus tôt possible ? Je me plais toujours bien. J’ai écrit à Jean hier. Je pense que vous allez toujours bien. Tu as du avoir la frousse lorsqu’il y a eu un bombardement à Montmorency. As tu des nouvelles d’Yves. il a été certainement évacué. J’embarque dans un an. Je n’ai plus que 8 mois a faire sur l’Armorique et 3 mois de cours pour la spécialité. Nous avons quelques-uns de nos officiers qui sont partis (3 galons d’or en lézarde sur les manches). Notre maître de compagnie est parti aussi. Il était de la paroisse St Louis à Brest. Pour les photos tu en donneras à Jean (gardes en une pour moi). Nous allons avoir pour la 1ère fois inspection du nouveau commandant : le capitaine de vaisseau Le Brane, un ami des Estienne. On mange toujours bien. Cette semaine je suis de : ‘’plat avec un camarade’’, c’est-à-dire que l’on va chercher la nourriture, qu’on lave la table et la vaisselle. Je commence a y être habitué. Je pourrais te la laver et te faire briller ton parquet lorsque je reviendrai. Hier, la compagnie était de corvée d’intérieur. Moi j’ai éplucher les légumes avec quelques camarades. L’autre jour, j’étais brigadier au chaloupe, c’est-à-dire que l’on va conduire les compagnies qui montent aux polygônes à terre. On les ramènent et c’est nous qui prenons la barre. C’est très intéressant. Tu m’excuses si je ne t’écris plus aussi régulièrement qu’avant, mais maintenant on a du boulot. J’ai reçu une lettre de monsieur Yvetot, je lui répondrai demain. Je termine ma lettre car le clairon vient de sonner pour la soupe. Je t’embrasse bien fort. Ton fils qui t’aime bien. J. Lemogne ***

Vendredi 2 mai 1941

Notre Joel nous a fait la surprise de secouer la porte familiale le lundi matin 7 avril et il est resté parmi nous jusqu’au lundi 28 (courtes vacances qui ont passé bien vite). Il est venu avec béret basque et son costume marin, sans le col, en très bonne santé, bon moral, courageux, enthousiasme de sa vie de marin. Ses aventures ont rempli nos soirées. Son ami Fouché était aussi heureux que nous de le revoir. Sa venue à déterminer le départ de ce dernier, et comblé ses désirs d’être marin et à cette heure, tous deux sont réunis sur le même bateau. Nous l’espérons en toute conviction car nous n’avons encore aucune nouvelle d’eux. Ce seront deux inséparables et deux braves cœurs. Puissent-t-ils le rester toujours. Pour le service de dimanche, tous nos trois garçons et Annick sont venus à la Gr. Messe à Soisy et nous avons passé ce dernier jour ensemble à la maison, bien attristés à l’idée du départ du lendemain qui a eu lieu vers 6H ½ et nous a laissé désemparé. Ange a accompagné son frère jusqu’à la gare, Divy étant allé à son travail. Notre Joel est parti avec une valise flambante neuve qu’il s’est acheté avec son argent, aussi était-il très fier de lui. Il nous a dépensé force électricité à faire son pantalon, car il est coquet comme un marin. Nous avons retrouvé pour quelques jours le Joël d’autrefois, rieur mais déjà plus sérieux et plus homme. Quand le reverrons-nous ? Notre ChuChu nous a fait une grande peur, et donné une sérieuse alarme. Le mardi de Pâques elle a été prise de forts maux de ventre, et sur consultation du Docteur Fanz il a fallu la transporter par nos propres moyens à Paris, dans une clinique où le soir même elle était opérée de l’appendicite. Elle s’est bien remise de cette grande secousse et elle est parmi nous depuis huit jours, heureuse de jouir d’un congé inattendu qui compense ses heures de souffrance. Notre petite risette a subi un choc douloureux, mais nous nous réjouissons de penser que tout s’est passé au mieux et pour le mieux. Pour le reste la Providence y pourvoira. Le pauvre Brest a été bombardé et les Brestois quittent la ville. Ma pauvre sœur y est toujours. L’Hotel Continental n’existe plus. La Place de la Tour d’Auvergne a subi beaucoup de dégâts, de même que la rue de Siam. L’Hospice civil a été détruit en partie. Jean Cadiou12 a fait partir femme et enfants et reste seul, de même que de sa femme, chez lesquels tante Jeanne avait sa chambre. Pauvre Brest dans quel état le reverrons-nous? Ici, vie calme. Ravitaillement de plus en plus difficile et renchérissement constant des quelques denrées. Nous sommes abonnés aux bouillies et à l’orge grillé. Il n’y a plus de café que nous remplaçons par de l’écorce de cacao, ce qui n’est pas trop mauvais, loin de là.

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Lundi 2 juin 1941

Voila les fêtes de la Pentecôte terminées. Il y a 1 an toute la famille était réunie à Creully et nous avions passé deux journées bien paisibles avec ce bon Georges et sa mère. Depuis que de changements. On ne se reconnait plus et chacun se demande de quoi sera fait le lendemain. Un an demain également du bombardement de Paris, à 1H ½ de l’après-midi. Nous n’étions pas loin à pareille heure du drame final qui devait nous rendre à merci. Comment tout cela finira-t-il. Aucune issue nulle part. Pour nous beaucoup de misères en perspective, car l’hiver sera dur de privations de toute part. Deja les privations nutritives se font sentir pour tous, les enfants ne sont pas brillants. Divy et Ange en pleine croissance, nous donnent de sérieux soucis. Ils dévorent leur unique pitance et mangeraient le double. Presque plus de viande, œufs disparus. Beurre la valeur d’une cuillère par semaine. Légumes à 15 francs le choufleur, 14 les carottes, etc. Quel problème pour la maman. On s’en tire tout de même et nous nous trouvons heureux. Il y en a tant autour de nous qui souffrent encore plus. Le soleil

12 Jean Cadiou (1902-1987), beau-frère de Louis Lemogne, marié en 1903 à Jeanne Bouguyon (1903-1987), dont 2 enfants : Paul et Serge.

est enfin arrivé et semble vouloir s’installer définitivement. Celui-là appartient à tous et ne peut être encore disputé, c’est heureux. Que deviendrions sans lui. Hier en compagnie de NéNé, Divy et Ange nous avons pris contact avec la capitale et assisté à la grand-messe à la cathédrale. Bien belle et toujours aussi touchante cérémonie. Le soir avec les garçons nous sommes allés à Soisy car c’était le jour de l’adoration perpétuelle. Aujourd’hui tout le monde est resté bien tranquillement au foyer. Notre Joel nous a écrit deux lignes pour nous dire que tout allait bien. Nous ne sommes pas soulagés par sa correspondance. Que va devenir notre marine, que de sujets d’angoisse. Je pense avoir de ses nouvelles sans tarder, et en même temps nous saurons ce que devient Jean Fouché, dont la figure rieuse hante nos esprits. Nous avons eu des nouvelles de Yves, toujours en bonne santé. L’abbé Lacroix nous a fait la surprise de l’annonce de son retour à St Etienne, ayant été libéré. Nous le recevrons peut être un de ces jours. Samedi je vogue vers Creully que je n’ai pas revu depuis novembre. J’ai hâte de revoir mon bon Georges, qui a été encore bien secoué ces temps-ci. Quel martyr et pourtant toujours confiant et résigné. Annick fait des efforts bien tard pour avoir son certificat d’études ; mais c’est l’ouvrière de la onzième heure. Notre ChuChu est aussi en vacances. DéDé devient terrible et fait des colères terribles. Tous les trois vont déjeuner à la cantine de Soisy et en sont charmés. Quelle aubaine pour eux.

Mercredi 11 juin 1941

Il y a un an nous étions sous l’émotion du départ. Enghien était déjà comme un grand désert. Magasins fermés, quelques rares passants, des voitures chargées, encombrées de passagers et de paquets de toute nature. Des tirs prolongés de D.C.A. et dans le lointain par trop éclairé, des tirs de grosse artillerie. Un voile de tristesse et de désolation, prélude de l’abandon définitif et qui va se consommer. Les machines de l’étude avaient été entassées dans la cave qui avait été ensuite murée. Demain nous partirons sur Le Mans, en deux convois, et devrions nous rejoindre à Bonnétable, point de ralliement. Tout cela est loin et bien près à la fois. Que de changements depuis. La misère s’installe de plus en plus et l’horizon est bien noir. L’incompréhension entre français. Le chaos partout et nos vainqueurs installés partout, tenant tout. Pauvre France, pauvre français toujours aussi aveugles. La confusion règne en maîtresse et bien rares sont ceux qui conservent la maîtrise de leur jugement. Enfin conservons toujours notre espoir et notre foi en la France, flambeau qui ne peut s’éteindre et s’éteindra pas. La Syrie est en marge d’être occupée par les Anglais et les troupes du Général de Gaule. Que va faire notre marine. Nous n’avons aucune nouvelle de Joël et nous sommes dans l’angoisse. Jours sombres. Tout est sombre. La pluie continuelle, orages incessants menaçant les récoltes. Et alors que va-t-on devenir. Le problème est terrible et nous sommes neuf à la maison. Divy et Ange en pleine croissance (Ange est plus grand que moi et a 14 ans ½) errent déjà en peine de nourriture et ne mangent pas à leur faim et leur nourriture n’est pas suffisante. Nous avons bien des soucis à les voir et ne savons que faire. La Providence ne peut nous abandonner et veiller sur eux comme sur nous tous. Malgré les messages sombres et voilés, nous espérons toujours. Un an de passé, un an de gagné. Il n’y a ni vainqueurs ni vaincus. Ces derniers cherchent à se maintenir, les autres à finir et la fin semble s’éloigner à mesure que le palmarès des conquêtes s’agrandit. L’Europe entière est aujourd’hui prisonnière et voilà la guerre sur les confins de l’Asie et de l’Afrique. L’encombrement des conquêtes est le plus grand péril que courent les conquérants. C’est la seule note rassurante. Tout est proportion dans la vie des hommes, comme dans celle des nations. Alors ? ? Je suis allé à Creully samedi et suis revenu mardi après-midi. Jours délicieux passés avec mon vieux Georges et sa bonne mère. Appris là-bas l’arrivée des troupes françaises en Syrie confirmée aujourd’hui par la prise de Damas. Ce bon Georges était bien remis de sa rechute mais combien fragile. Je tremble pour lui, mais il est toujours aussi confiant et aussi sûr de notre relèvement. Quand nous reverrons nous. Comme il a mis à couver des œufs de canne, il m’a invité pour le premier qui sera à point. Espérons donc qu’ils éclosent ces œufs et que nous puissions être réunis à nouveau sans trop tarder.

Samedi 14 juin 1941

Douloureux anniversaire. Aujourd’hui les Allemands sont entrés dans Paris. Nous sommes allés à Paris, ma femme et moi. Vu Madme Foucher qui n’avait aucune nouvelle de Jean. Qu’arrivent-ils à nos marins. Nous nous perdons en conjoncture. Il faut attendre, toujours attendre. En revenant j’ai passé devant l’Elysée, désert. Les Allemands occupent les hotels avoisinants. Le Ministère de l’Intérieur, où ont trôné tant d’illustres pantins, est lui-même désert. Bonne amie, toujours aussi souriante malgré les fatigues de l’âge et de sa vie de dévouement inlassable, nous a ouvert les trésors de son hospitalité si généreuse et si accueillante. Un bon café avec du sucre, des tartines de beurre, et par-dessus cette cordialité si pénétrante, dans laquelle nous nous sommes épanchés de toute notre âme. Il y avait un an que nous ne nous étions vus l’un et l’autre. Pauvre amie, toujours la même, toujours prête à rendre service et à se dévouer. Elle est bien fatiguée et cependant toujours aussi vaillante.

Dimanche 15 juin 1941

Journée passée au home familial. Nous avons inauguré le service d’été, et avons déjeuné dans la salle à manger, ce qui nous a fait plaisir à tous et permis de jouir de la vue de nos meubles et tableaux de famille. Quel contentement de les voir assister en témoins muets à toutes nos réunions qu’ils président déjà depuis plusieurs générations, du moins pour certains d’entre-eux. Le grand-oncle Duval, austère vieillard, savant de la famille comme disait ma bonne mère, devait sourire dans sa barbe blanche en voyant ses arrière arrière neveux, lui qui avait élevé ses dix frères et sœurs. Et le vieux Payen devait se réjouir en pensant que ses marines, centenaires, dispensaient autour d’elles l’admiration des …

Dimanche 22 juin

Nous sommes tous allés à la Procession de la Fête Dieu qui était très bien, très recueillie et beaucoup de monde.

Lundi 23 juin

Un an aujourd’hui que j’arrivais à Creully à 9H du soir après avoir terminé en quatre étapes le voyage de Rennes dont j’étais parti le jeudi à 4h du matin. Quelle joie pour nous tous d’être réunis et de nous raconter toutes nos aventures multiples. Que de tristesse aussi et que d’amertume en songeant aux malheurs de notre pays.

Vendredi 27 juin 1941 (Nell – NéNé)

Maman et Ange sont tous deux couchés avec un accès de fièvre de 38. Espérons que demain ils iront mieux. Malheureusement, c’est à moi les « queues » et les marches, et cela est bien désagréable, mais enfin qu’est cela. Ce soir nous avons un gentil petit air de danse espagnole à la TSF et c’est quelque chose de très entraînant et de gai heureusement. Cela change toutes les idées plus ou moins tristes qui vous passent à la manière d’un mirage sur un ciel bien bleu. Assez d’écrire maman m’appelle pour lui faire un enveloppement. ***

Lundi 14 juillet 1941

Deux ans déjà qu’après nous être levés à 4h du matin nous prenions Joël et moi la route de Paris pour assister à la revue et jamais pareille foule ne rendit aux Champs Elysée, à la Concorde, à l’Etoile. Arrivés à 6H aux abords du rond-point nous avions 17 rangs de spectateurs derrière nous. Le défilé était remarquable, mais on sentait dans ce déploiement, dans l’attitude des spectateurs, quelque chose d’impalpable, d’inquiet, de nerveux. Un mois à peine après nous étions en guerre et Dieu sait quelle guerre. Aujourd’hui, le Maréchal a voulu que la journée soit une journée de recueillement pour la France entière. Que de réflexions on peut faire. Les allemands ont enfoncé la ligne Staline et sont aux abords de St Petersbourg et de Kief. Brest a été de nouveau violemment bombardé nous écrit mon beau-frère Jean, et ma sœur me dit de son côté que la chapelle St Joseph n’existe plus et que les dégâts sont considérables partout. Les Anglais ont le privilège de toujours faire la guerre chez les autres, ce qui est infiniment plus agréable et permet d’envisager pour plus tard, de bonnes petites affaires. Aujourd’hui j’inaugure mes vacances ainsi que Divy. Notre Laber [sic). Il dit que les enfants aimant tout est bien loin. Le reverrons-nous et quand ? Tout est changé, et tout change. Pour inaugurer les vacances Nell et les garçons sont partis au cinéma. Samedi dernier nous sommes allés voir Bonne amie et avons passé un bon moment ensemble l’ayant quitté à neuf heures. Elle s’était mise en quatre pour nous faire plaisir, offert un potage poule au pot, un petit pâté, du vin sucré avec des biscuits appétissants au possible ; tout cela agrémenté de sa joie débordante de nous voir heureux et satisfait. Pauvre amie. La bonté en action. Notre Joël nous a écrit qu’il allait avoir la spécialité de timonier qu’il désirait. Il est enchanté à la pensée de gagner 100f,00 par mois et fait des projets d’achats de nature à absorber tous ses larges revenus.

Mardi 22 juillet

Nous sommes allés, NéNé, les deux garçons et moi, à Paris voir Mr et Madme Fouché, qui nous ont donné des nouvelles de Jean, toujours heureux de son sort. Il est à Saint-Mandrier. Après une bonne visite nous sommes allés au Trocadéro, par l’avenue Kléber. Le nouveau palais, clou de l’exposition de 1937, est vraiment de belle allure et le panorama que l’on découvre de la terrasse est unique dans son genre. Après être restés un bon moment dans les jardins du Champ de Mars, nous sommes revenus à pied jusqu’à la Madeleine, fourbus mais enchantés de notre promenade. Dimanche soir je pars pour le pays, rejoindre ma brave sœur que je suis bien content de revoir. Dans quel état vais-je revoir ce vieux Brest, d’on nous sommes partis depuis 17 ans.

Samedi 26 juillet

Anniversaire de notre mariage, le vingtième, et entrée dans la 50ème année ? La maman a été enchantée de son stylo et le papa ravi de ses livres. Dîner bien fringal. A pareil anniversaire l’année dernière nous étions à Creully et Madme Yvetot et Georges avaient pris le café avec nous.

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Samedi 4 août

Je suis revenu hier matin de Bretagne. Ma chère sœur réside dans un vrai oasis de paix. Quel beau pays que notre Bretagne. Malgré les tristesses du moment j’ai passé d’heureux moments auprès de ma sœur et de mes neveux. Brest avait subit un bombardement des plus violents le jeudi précèdent mon arrivée. Beaucoup de victimes inutiles. Les deux tantes de ma nièce furent au nombre des victimes. Je suis allé voir mes vieux compagnons, Vénec et Cloarec, que j’ai trouvé très courageux et en excellent moral. Les pauvres études où j’ai passé tant d’heureuses années sont en piteux état. Tout cela tient debout on ne sait comment. Une énorme trouée de maisons de 9 étages, permet de voir la Place de la Tour d’Auvergne et ce qui reste de l’Hôtel Continental. Toutes les maisons sont soufflées, bosselées, fendues. Désolation, ruines et tristesses. Le musée offre le spectacle lamentable de ses quatre murs noircis, plus rien ne subsiste. La quincaillerie Joucou en face du musée, fut témoin d’une affreuse hécatombe des personnes qui s’abritaient à l’abri des murs. L’hospice civil n’existe plus - le monument des américains non plus. La rade déserte, le port sans mouvement, l’aspect général contraint, un air d’abandon partout. Notre vieille maison s’en est tirée par miracle. Rien que des carreaux cassés et un pavé dans une goutière. L’église St Louis que j’ai revue avec plaisir n’a pas souffert. L’abbé Guillou était occupé à retirer les vitraux de la sacristie. Au marché peu de monde. Nous avions déjeuné chez Marie Amélie qui nous faisait les honneurs de son chez soi. Très gentil, très propret, le futur appartement de Nénette sur le même palier jouit d’une splendide vue sur la rade. Quel malheur que la guerre vienne apporter partout son lugubre cortège de misères. J’ai pu voir quelques instants notre brave Jean dont la maison démolie recouvre une partie de son mobilier. Mon beau-frère a un moral splendide. Quel brave garçon. Kerlaran où s’est réfugiée ma chère sœur est un asile charmant, paisible, plein de rustiques prairies bien bretonnes, ceinturé de bois aux senteurs agréables, le tout agrémenté d’une superbe vue sur la vallée de l’Elorn. Mon neveu Joël est un garçon aussi prévenant qu’affectueux, et minoche et lui forment un heureux couple. Mon futur neveu André m’est aussi sympathique. Famille bien chrétienne aux principes non édulcorés ni vaporisés où l’union et la tendre affection forment les éléments d’une vie qui s’annonce pleine de promesses les plus fécondes.

Lundi 18 août 1941

Divy est en Normandie depuis jeudi dernier. Nous avons reçu ce matin une lettre de lui et de Mr et Madme Lecaudey. Souvenirs d’exode, où j’avais rencontré ce grand jeune homme de Bernard Lecaudey, aux confins de Bretagne, à Mardrelle, où les réfugiés avaient été refoulés après le bombardement de Rennes. Nous étions partis ensemble de cette ville pour retourner lui à Saint-Lô et moi vers Creully. Depuis, nous nous sommes toujours écrits et les invitations pressantes de ses parents, nous donnèrent l’idée d’envoyer Divy vers eux, se refaire un peu dans la saine atmosphère de la campagne et dans une famille aussi sincèrement agréable et dévouée. La Providence tire parti de toutes les circonstances pour susciter les entraides les plus heureuses sous le couvert de rencontres les plus imprévues. Aujourd’hui notre Divy doit être à Quettreville, son pays natal, berceau de sa très tendre enfance. Il le reverra avec émotion, et nous sommes pressés de le revoir pour qu’il nous raconte son voyage et nous fasse part de ses impressions.

14 août 1941 (Divy)

Je suis parti ce matin à 7h39 de Paris et suis arrivé à St Lot à 2h30. J’ai trouvé M. Lecaudey fils et père à la gare. ‘’Ils m’ont été très sympathiques de suite‘’. Nous sommes partis de suite pour la ferme M. Lecaudey et moi, Bernard étant parti faire des courses. Là j’ai fait connaissance avec Mme Lecaudey et ses domestiques. C’est une très bonne personne, grande comme maman. Elle va faire tous les soirs des piqures à un malade. Le soir, j’ai

fait une partie de dame avec Bernard et nous avons été nous couché. Ils m’ont donné la petite chambre, elle est suffisante, propre et la vue donne sur St Lô.

15 août (Divy) Je me suis levé à 7h30 et suis allé avec M. Lecaudey porter le lait. A 9h nous avons fait une colation (civet, pain, beurre, viande, cidre) et j’ai été ensuite à la messe. Nous avons eu à midi un magnifique gigot d’agneau 5 livres. Il était très bon, il m’a fait plaisir ; des frites, encore plus plaisir, cidre, vin blanc et rouge, et cidre bouché avec des biscuits. L’après-midi j’ai joué avec M. et Mme Lecaudey. A 6h30 collation comme le matin et le soir une soupe à la crème, une marmite à chacun. Dans la journée, M. Lecaudey m’a donné 5 à 6 cigarettes.

16 août (Divy) La journée s’est passée sans accident. L’après midi j’ai été avec Bernard visité St Lô et j’ai assisté à une de ses interminables parties de bellotte, le soir il m’a montré ses timbres.

17 août (Divy) Je me suis levé tard et ai pris ma tasse de café habituel avec Mme Lecaudey qui est levé depuis quatre heures pour ses prières. J’ai été à la messe avec M. Lecaudey, à l’hospice. Ensuite nous avons été à la foire sur le marché, j’ai payé l’apéritif à M. Lecaudey. L’après midi je suis allé avec Bernard et lui ai payé l’apéritif aussi. En rentrant j’ai pris deux œufs pour remplacer la colation avec du café, à mon dîner du soir.

18 août – 19 août – 20 août (Divy) Je me suis levé de bonne heure aujourd’hui pour pouvoir avoir le train pour Quettreville. J’ai fait un bon voyage et reconnu que j’arrivai en gare en passant devant la laiterie. J’ai rencontré M. Poussart sur le pont. Madame m’attendait devant la porte. Ils n’ont pas changé tous deux et m’ont bien reconnu. M. Dieudegart ne m’a pas reconnu, ni M. Célus, ni M. Harel, Mme Degrange, M. et Mme Léon Deroux. Par contre M. Leroux, Mme Dieudegart, les Pommier, Mme Georgette, Henri Deroux et M. Le Verier m’ont reconnu. Le bourg n’a pas changé. La maison du boucher ( Duchesnes) retapée + une pharmacie de construite. La maison est pareille, un peu de déboisement devant. Je suis rentré le 20 chez les Lecaudey pour m’en retourner le samedi à Paris. Résultat. J‘ai pris presque 2 semaines de congé pour 3 jours et passer de bonnes vacances. Divy Lemogne.

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6 octobre lundi Les deux garçons et Nell, sommes allés à Versailles voir Yves avec lequel nous avons passé la journée dans le parc du château. Il y a un mois que nous allions pour la première fois le voir, ma femme et moi et notre première rencontre depuis plus de deux ans que nous ne nous étions vus, fut pour nous tous un jour mémorable dont on garde longtemps le souvenir. Notre Yves a bien grandi, toujours sa bonne tête, et son bon

sourire. Très réfléchi pour ses neuf ans, affectueux et bon cœur. L’hôpital militaire qui les abrite n’est guère brillant. Installation déplorable, surtout pour les allongés qui n’ont plus de temps à leur disposition et dont la cure doit se trouver bien compromise d’un changement aussi complet. Plusieurs hôpitaux sont réunis ensemble et le spectacle en est douloureux. Notre Yves nous attendait et il est venu tout joyeux nous prendre à l’entrée de la cour intérieure. Bien triste cour d’aile, une vraie cour d’hôpital, peu de soleil et beaucoup de courant d’air. Aussi avons-nous été contents d’échapper à cette atmosphère et aller respirer un air plus pur et jouir d’une vue plus reposante. Le temps était splendide et nous avons promené notre reclus sur les esplanades et les parterres de notre grand roy, toujours aussi fier sur son socle. Après trois bonnes heures nous nous sommes quittés après avoir été faire un tour dans la salle d’Artois. Dimanche prochain ma femme va avec … qui est la marraine d’Yves, en sorte que maintenant la fréquence de nos réunions comprennent les effets de la séparation en la rendant moins attristante pour notre Yves et nous-même.

10 octobre Notre grande fille a aujourd’hui 19 ans. Ange a eu ses quinze ans avant-hier et il est aussi grand qu’il est maigre. Annick va avoir ses 13 ans le 22 de ce mois. Trois fêtes familiales que l’on marque à la fortune du moment.

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2 Décembre 1941

Vendredi Notre Divy est parti le 3 novembre à Gacé et bien providentiellement Me Guy lui a trouvé une place chez M. Perrin électricien où il est nourri et logé et blanchi. Il est heureux comme un page et a grossi de six kilos. Il avait mis dix jours à se rassasier et sa patronne en était effrayée. Il nous écrit très régulièrement et fait son journal très ponctuellement que nous lisons en famille. Ainsi nous sommes toujours réunis et son journal nous fait vivre sa propre vie. Il est content de son travail, des patrons charmants et des compagnons agréables. Il est vraiment bien tombé et s’en est un de sauvé. Notre Ange lui a toujours faim. Le régime est lamentable pour les adolescents. Carottes le matin, carottes le soir. Pour ma part j’ai les intestins malades. On ne trouve plus rien et le peu qui existe est hors de prix. La viande se fait rare. Les œufs ont disparu depuis six mois. L’hiver s’annonce bien mal. Les petits font pitié. Espoir tout de même et toujours confiance, mais il est pénible de contempler la mine attristée de ses enfants qui recherchent sur la table les miettes de pain égarées. Quelle perspective pour cet hiver. Le froid a fait quelques apparitions de courte durée. La pluie et l’humidité règnent en ce moment. Les américains et les polonais sont en guerre depuis quelques jours. Le terrible hiver russe oblige les allemands à battre en retraite. Les anglais ont perdu deux gros cuirassés au large de Singapore qui ont été coulés par les avions japonais en piqué dont les conducteurs se sont sacrifiés volontairement. La patrie n’est pas un mot vain et sans valeur chez les Nippons. Comment tout cela finira-t-il. Le monde entier est en guerre. Qu’en sortira-t-il. Comment panser tant de misères. Nous sommes allés plusieurs fois voir Yves. Toujours aussi bonne mine et bien portant. Le pauvre petit nous demande toujours de revoir la maison. Quelle tristesse de ne pouvoir le faire à cause de la nourriture, mais ce serait trop risqué pour sa santé. Le docteur Calvé, médecin traitant, voudrait profiter de son séjour pour pratiquer la greffe. Cette perspective nous a secoués, car il s’agit d’une opération grave qui nécessiterait six mois de repos. La pensée de voir encore notre fils allongé nous affole et nous avons écrit à Joseph … pour lui demander son avis. Pour notre part nous préférons attendre quelques mois, car les circonstances ne se prêtent guère à cela, surtout qu’il n’y a rien d’obligatoire ni d’urgent. Ma chère sœur arrive chez sa fille ces jours-ci. La dernière fille de Marthe est gravement malade d’une pneumonie. Pas de chauffage nulle part ou si peu. Tout s’en mêle. Les parisiens et toute la Seine sont depuis lundi à un régime particulier de

fermeture à partir de six heures et les métros sont arrêtés dès 5H ½. Tout est bouclé, tout est mort ou endormi, aux heures habituelles les plus mouvementées. Aucune nouvelle de Joël depuis septembre. Nous espérons son arrivée pour Noël. Toutes nos cartes restent sans réponse. Madme Fouché nous a donné de ses nouvelles, en ayant eues par Jean. Les deux lascars sont en bonne santé et pensent venir tous les deux pour les fêtes. Si cela pouvait être vrai. Notre grande fille a trouvé une occupation lucrative qui lui permet de se faire quelque argent de poche en peignant des boites de confiserie. Elle y consacre ses après-midi et elle est bien contente de pouvoir ainsi de son propre argent contribuer à ses dépenses d’entretien. Ange travaille bien et il est fier de ses succès en narration. Il y a un grand progrès de réaliser et son année débute bien. Annick également semble faire un effort cette année, sans trop se fatiguer cependant.

13 Xbre 1941 Samedi Le samedi est le jour béni et de choix de la semaine. Il a son attrait particulier et son agrément se retrouve avec la même vigueur. Il marque le retour au chez soi pour un temps inaccoutumé, dont on a été peiné pendant quelques jours et la maison représentait toujours le seul asile où l’on puisse vivre soi-même sa propre liberté. Ce samedi par exception a été marqué par un festin remarquable par son ampleur. Maman avait rapporté du marché quatre magnifiques biftecks. Aussi cette nouvelle m’avait été soigneusement cachée et je ne l’ai su que lorsque ma tendre épouse ayant apprêté la poêle à friture, sortit de son enveloppe de papier quatre tranches d’un appétissant aspect. Quel régal. Avoir chacun sa tranche, cela ne s’était vu depuis bien des mois et c’est pour cela que ce bifteck des jours heureux a sa place en ce journal. Ange et les deux petits se partagèrent en rentrant de classe la quatrième tranche. Ils n’en revenaient pas. Quelle joie de voir ces affamés faire honneur à ce remplissage inattendu. On apprécie toujours ce que l’on a perdu. Cela est vrai pour les choses matérielles, et cela est vrai pour tous les sentiments humains. NéNé est sortie à Enghien avec moi et nous sommes allés chez H… le libraire acheter des livres. Nous sommes rentrés pour voir Ange qui achevait son festin et nettoyait son assiette. Demain dimanche NéNé va avec son frère et ChuChu au cinéma.

(Nell – NéNé) Papa a oublié d’ajouter que certainement maman va venir avec nous, et ceci est vraiment extraordinaire car maman n’a pas mis les pieds dans une salle depuis bon nombre d’années. Aussi j’ai bien hâte de guetter sur son visage les expressions de diverses natures que les pièces et les acteurs modernes vont faire naître. Aujourd’hui, une dépense plus qu’agréable au point de vue … viande, pommes frites, fromage. A la place de nos traditionnelles carottes, où sont nos gentils déjeuners et dîners d’autrefois, sans grand tralala …, mais qu’avec le nécessaire bien préparé et de temps en temps un petit superflu qui amène un sourire de contentement. Tout cela est bien loin, et nous en conservons le souvenir en attendant des jours meilleurs. Papa à côté de moi bouquine et Annick finit sa toilette, brossage de cheveux etc. etc. etc. Je vais terminer ce journal par un bonsoir à toute la famille car il est temps que j’aille me coucher

Mercredi 17 Xbre 41

Joël est arrivé sans crier gare et je l’ai trouvé en venant déjeuner. Quelle surprise de voir ainsi subitement devant soi, et de pouvoir étreindre dans ses bras, ce fils auquel on pensait tant depuis neuf longs mois. C’est un rayon de soleil qui est venu éclairer notre maison apportant avec lui la vision de la mer. Du coup notre réserve de vin a diminué d’une autre bouteille. Il en reste cinq. Quelques bons jours heureux en perspective à passer tous ensemble. Notre marin est magnifique de santé et cette fois il est en marin. Quelle joie pour nous,

d’autant plus qu’étant passé timonier, notre marin arbore fièrement son premier galon de breveté. Il nous a annoncé qu’il avait demandé à aller dans les sous-marins, ce qui nous inquiète, sa mère et moi, mais il est si confiant qu’on ne peut que s’en remettre aux mains de la Providence qui dirige ses pas. Ce soir Joël est venu me rejoindre au bureau et nous sommes allés au café avec René Durand, Maurice Batailly et Denise. Le pauvre garçon était fatigué n’ayant pas dormi depuis deux nuits. Jean est venu avec lui et doit venir nous voir vendredi. Nous sommes pressés de les voir ensemble.

Dimanche 21 Xbre 1941

Notre Joël est venu avec moi à la Grand-Messe et a été dire un petit bonjour à Mr le Curé. Le soir, maman et lui sont partis pour Versailles voir Yves. Ils étaient aussi ravis l’un que l’autre et galopaient comme deux collégiens pour ne pas manquer leur train, car ma femme part toujours à l’extrême limite. Vendredi, Jean est venu nous voir. Toujours le même cet excellent garçon et même tête bien ouverte et heureux de vivre. Nous avons été heureux de le voir, et quel plaisir de les voir ensemble. Cela m’a rappelé les quelques mois passés à la maison pendant que la famille était à Creully et pendant lesquels ces deux phénomènes ne se sont pas quittés. Demain, Joël va à Paris et passera l’après-midi avec son compagnon.

Jeudi 25 Xbre 1941

Nous avons passé en famille notre veillée de Noël, toujours si particulièrement prenante, et qui revêt un caractère encore plus prenant en ces circonstances anormales. Aussi ressentions-nous, chacun en soi même, cette douce émotion consécutive à la joie de nous serrer tous ensemble dans notre petite cuisine où nous arrivons à nous entasser autour de la table par des miracles de compression et d’ingéniosité. Divy était venu me rejoindre à l’étude. Il a la mine bien replète d’un bon campagnard qui ne s’en fait pas et ne ménage pas son estomac. En quelques semaines le voilà doté d’un supplément de forces notables, de dix kilos. Il est heureux comme un prince et a tiré un bon numéro, aussi s’en rend-t-il compte et travaille sérieusement. Aussi est-ce avec satisfaction que nous contemplons ce bon garçon, content de son travail et de son sort, et animé des meilleurs sentiments. Il reste avec nous jusqu’à lundi matin. Nous étions tous au complet sauf notre petit Yves qui nous semble maintenant beaucoup plus près de la maison, depuis qu’il est à Versailles. Après une bonne partie de mots croisés, nous avons fait honneur à notre réveillon familial. Divy avait apporté du beurre et des gâteaux. Maman avait acheté des dattes, et un bon chocolat fait avec un reste de chocolat en poudre donné par un client nous a permis de festoyer joyeusement autour de notre table. Bernard et DéDé que nous avions envoyé se coucher furent réveillés pour visiter la maison afin de s’assurer si le Petit Jésus, auquel ils avaient adressé maintes missives de commandes très précises, ne les avait pas oubliés. Leur joie devant deux informes autos ramenées à prix d’or, ne peut se décrire par des mots, et tout cela faisait partie de ce cadre familial et de cette atmosphère toute spéciale qui incarne toujours la veille de Noël. Heureux temps, heureux moments trop vite disparus, mais qui laissent cette joie si sereine de toutes les grandes réunions de famille. Quelle joie peut remplacer une table entourée de trois grands garçons, d’une grande fille, de deux fillettes et de deux bambins, tous animés par le plaisir d’être ensemble avec leur mère et leur père, à deviser avec entrain et bonne humeur et avec cette franche liberté que née l’intimité de la famille et pour des parents qu’y a-t-il de plus agréable à contempler que ce spectacle de toutes ces têtes blondes imprégnées d’une joie sans mélange. Nous n’aurions pas donné notre place pour une fortune, car la fortune la plus grande est incapable de procurer tout cela. Mes deux bambins Bernard et DéDé furent mes compagnons de Grand Messe et nous n’oubliâmes pas de rendre visite à la crèche et de faire saluer l’ange gardien au grand contentement de mes deux compagnons. A la fin de l’après-midi, NéNé et ChuChu m’accompagnèrent aux Vêpres à Enghien. Ainsi s’acheva notre troisième Noël de Guerre. Faudra t-il en passer un quatrième.

Dimanche 28 Xbre 1941

Je suis parti de bonne heure pour Paris rejoindre ma chère sœur qui m’avait donné rendez-vous à St Lazare. J’ai trouvé ma pauvre sœur changée, maigrie et fatiguée, ce qui m’a donné un choc désagréable. La petite Françoise à peine remise de sa pneumonie, leur a donné bien du souci. Loïc est libéré et se trouve en congé à Landerneau jusqu’au 20 janvier, date à laquelle il doit rallier Toulon. Comme il doit être content d’avoir retrouvé et combien triste doit être son frère Ange toujours prisonnier, malgré sa santé bien précaire. Nous sommes allés à la Gr. Messe à St Louis d’Antin. Eglise très sympathique et qui m’a beaucoup plu. J’ai offert à ma brave sœur un chocolat près de la gare que nous avons dégusté avec toute la joie que nous procurent nos réunions trop courtes. Les pâtisseries sont bien dénudées et ne ressemblent plus à rien. Les Bigeonneau sont venus déjeuner et nous avons ainsi une vraie réunion de famille. Un superbe rôti de veau s’il vous plait nous a procuré un excellent déjeuner auquel tout le monde a fait honneur. La grande table de la salle était du coup trop petite pour contenir tout le monde et il a fallu dresser une petite table pour caser les petits. Joël a fait usage de son appareil photographique, aussi aurons-nous le souvenir de cette journée mémorable.

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1942

Lundi 5 janvier 1942

Joël nous a quitté ce soir pour coucher chez son ami Jean afin d’être sur place pour son départ qui doit s’effectuer à 5 heures demain. Moments bien désagréables que le départ. Il s’agit cette fois du grand inconnu. Courtes vacances bien vite passées.

Samedi 17 janvier 1942

Le froid sévit depuis quelques jours. Moins dix. La neige partout ce qui n’est guère réjouissant lorsque les chaussures sont à fenêtres ou à portes cochères ? Ma chère sœur est venue déjeuner avec Loïc de retour d’Allemagne. Quel plaisir de revoir ce grand garçon devenu maintenant un homme au physique et au moral. La journée a été bien courte pour parler de toute son odyssée. Il revient de Poméranie et part demain pour Toulon pour y reprendre du service. Joël sera bien content de voir son grand cousin qui respire la joie d’avoir recouvré sa liberté et de s’être replongé dans l’air du pays. Joël nous a envoyé une carte. Il monte la garde tous les deux jours et a fait un excellent voyage. Heureux âge. NéNé est rentrée ce soir de chez sa tante Edith où elle était depuis hier. Demain elle va à Clamart avec la petite Mèla, enchantée de passer une journée avec ses amies. Ces sorties sont ses récréations qui la sorte de la monotonie de la vie intérieure et la jeunesse aspire toujours au mouvement ; ce qui est normal et naturel.

Dimanche 25 janvier 1942

La froid a disparu subitement la nuit dernière. C’est le dégel et le cloaque. La marche dans l’eau avec des souliers percés. Je suis allé à une réunion chez les sœurs de l’orphelinat à Enghien. Me Guy que j’ai vu au retour à l’étude nous a offert à Mr Cudennec et moi un verre d’excellent vin chaud, que nous avons dégusté avec satisfaction. Il faisait bien froid à l’église de Soisy, où nous avons assisté à la messe, ma chère femme et NéNé.

Pour une fois cette dernière avait abandonné sa messe à Enghien. Ma sœur est venue déjeuner et passer la journée avec nous. Elle est sur son départ et je l’ennuie de retourner vers notre vieux pays. Divy nous écrit bien régulièrement. Jules Poussart13 nous a fait parvenir un rôti de veau et Madme Lecaudey du porc. C’est la Providence dans la misère. Les carottes font toujours notre ordinaire. Plus de pomme de terre depuis quinze jours. Notre Ange cherche toujours à droite et à gauche s’il peut trouver quelque chose à se mettre sous la dent. Nous avons tous faim et nous sommes pourtant privilégiés. Il y a une épidémie de diphtérie à Soisy. Quelques cas de mort, aussi avons-nous décidé de ne plus envoyer d’ici quelque temps du moins, André et Bernard à l’école. Ils en sont enchantés d’ailleurs. ChuChu et Annick sont couchées. Cela ne semble pas grave heureusement. Ma chère sœur est repartie avec NéNé qui l’accompagne jusqu’à la gare. Une bonne journée passée dans notre petite cuisine autour du fourneau. Les trains sont diminués encore et le métro également. Les voyages deviennent difficiles. Je pense à mon vieux Georges qui m’attend et que je voudrais tant revoir. Quand donc pourrai-je m’embarquer et revoir la maison de mon vieil ami que je n’ai pas vu depuis juin, alors que nous étions habitués à nous voir tous les deux mois. La semaine a été très froide – moins quinze. Dans les chambres, moins cinq. Nous avons eu bien froid et se coucher a été une vraie torture. Il est 10h et tout le monde est au lit. Ange tousse comme un perdu. Nell et moi nous avons fait une bonne partie de dominos qui a cloturé agréablement notre journée dominicale.

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Samedi 7 février 1942

Il a fait une semaine bien froide et peu agréable. Il a beaucoup neigé, et la température ayant baissé la glace a persisté et persiste encore rendant la marche pénible et difficile. Nous supportons moins bien le froid en raison du manque de nourriture et de combustible que l’on brûle parcimonieusement. La maman a fait ce soir un peu de feu de bois dans les chambres qui sont toutes glaciales. Notre marin est embarqué sur le C. T. Guépard et nous écrit être enchanté de son sort. Divy nous a envoyé sa lettre hebdomadaire sous forme de journal. Il ne se plaint pas du froid qui est très vif nous dit-il. Heureusement pour lui qu’il est bien nourri. Que serait-il devenu s’il était resté ici.

Samedi 21 février 1942

Le froid est décidément installé en maître et ne veut point se laisser vaincre par les timides rayons solaires qui essayent de temps à autre à se faire jour et montrer leurs facultés réchauffantes. Depuis dix jours le thermomètre ne quitte pas le moins dix, moins sept. La terre est dure comme tout et tous les ruisseaux gelés. Nous nous maintenons dans la cuisine. Le reste de la maison ressemble à un palais de glace et représente la zone polaire de notre maison. Aussi est-ce avec respect que l’on quitte l’hospitalière cuisine qui nous donne à plein souffle son plein d’air, pour monter vers les régions glacées du premier étage. Et le matin personne ne se montre empressé de quitter l’asile si agréable du lit, que l’on a eu tant de peine le soir à réchauffer. Nous disons et l’on dit que l’hiver est dur. De fait on se sent malaise et peu dispos. Et pourtant nous pouvons encore faire du feu. Que serait-ce si ce peu de chaleur venait à manquer. Singapour a été pris en huit jours par les Japonais qui viennent par deux fois de bombarder Port-Darwin. Verdun a résisté trois ans et demi et n’était pas une île. Et Verdun n’a jamais été pris. Le soporifique démocratique tient de la léthargie congénitale.

13 Jules Poussart était propriétaire de l’hôtel restaurant Le Château de la Tournée à Quettreville-sur-Sienne. Il était ami et client de Louis Lemogne quand ce dernier était notaire à Quettreville. Plus tard, sa veuve vendit sa maison à Micheline Carette, née Lemogne.

Aujourd’hui ma chère sœur est venue déjeuner. Elle est sur son départ, heureuse de revoir notre vieille ville et je comprends cela. Les trois croiseurs allemands qui séjournaient à Brest ont pu regagner Heligoland et ce départ a donné lieu à de furieux combats. De ce fait Brest va connaître un peu de répit. Le samedi est pour le ravitaillement et on y puise pendant six jours. Les légumes font défaut. Les pommes de terre sont un souvenir du passé. Les choux font les honneurs de la marmite. Pour marquer notre réunion, nous avons acheté un gâteau et quatre tartes. C’est la première fois depuis l’occupation qu’un gâteau entre dans notre maison, aussi y avons fait honneur et l’avons trouvé délicieux, malgré qu’il ne ressemblait à rien et que le prix de cette fantaisie fût remarquable. 48 francs : 4 tartes de quatre centimètres de diamètre et un gâteau de vingt centimètres dans sa plus grande dimension. Pour ce prix nous avions naguère une succulente bavaroise pour dix personnes au temps où les fêtes familiales se marquaient de cette gâterie. Ma femme et ma chère sœur sont allées jeudi dernier voir Yves, et ont passé la journée avec lui. Il était couché avec la varicelle. Notre Yves demande à voir la maison qu’il n’a pas vu depuis si longtemps. Nous tacherons aux beaux jours de lui procurer ce plaisir. Joël nous écrit régulièrement et notre électricien aussi qui commence à être mordu par Cupidon, et nous raconte qu’il est amoureux d’une des jeunes filles du château où il travaille. Je pense que cela le stimulera à travailler plutôt qu’à se relâcher. Ma grande NéNé lit à mes côtés et me tient compagnie. Demain nous avons une grand-messe aux intentions des prisonniers. Dimanche prochain nous nous sommes donnés rendez-vous avec Amélie à Paris. Ce sera sans doute notre dernière réunion.

Lundi 23 février 1942

Il a neigé encore hier toute la journée. Aujourd’hui il tombe une sorte de verglas. La neige a glacé et le verglas qui tombe, fait de la route une vraie patinoire. Demain ce ne sera guère commode de marcher. A l’étude nous nous sommes tous réfugiés dans le hall, les bureaux deviennent inabordables pour un long stationnement. Aussi l’étude ressemble t-elle à une vraie ruche avec le bruit des machines et le brouhaha des conversations. Notre belle-sœur Cadiou nous annonce un convoi de farine ! Quelle aubaine, et des œufs frais ! Quel miracle. Quelle bénédiction.

Samedi 28 février 1942 (Nell – NéNé)

Je viens de finir avec papa la traditionnelle partie de dominos et j’ai gagné. J’en suis bien contente quoique j’aime bien voir papa gagner aussi. C’est ce soir le tirage de la loterie nationale, et je dirai même que la roue de la chance tourne en ce moment. Je voudrais bien gagner quelque chose pour bien des raisons d’ordre familial et d’ordre personnel. Demain je vais patiner avec Colette Mélo, cela fait la 3ème fois depuis cette année. J’aime beaucoup ce genre d’exercice, qui tout en étant gracieux infiniment, malgré quelques buches inévitables aux champions comme aux débutants, développe et fait travailler tous les muscles du corps. Ange travaille la rédaction ‘’lettre à un ami’’. Je vois son crayon courir avec vitesse sur le papier de brouillon. Papa, qui est en face de lui, contemple une fois de plus sa ‘’carte’’ représentant la Bretagne et ses côtes bien découpées, son regard suit avec complaisance semble-t-il les mille petits contours de la côte et les routes aux méandres infinis, tout en se frottant les mains l’une contre l’autre pour conjurer le froid qui commence à se faire sentir depuis que le maigre feu s’est éteint. Là haut maman gronde après Annick et les enfants. Cela ne va pas bien. J’ai fait pour la première fois depuis le commencement de mes cours une étude de vue que Papa ne trouve pas trop mal. Suite (Louis) Il a fait bien froid toute la semaine et la neige tombée depuis dimanche ne fait que commencer à fondre depuis hier. Aussi aujourd’hui on patauge. Le ciel est encore bien gris. La maman est allée à Paris et a passé la journée

avec Mme Loucheux. Le combustible commence à manquer et mon patron s’en inquiète à juste raison, aussi a-t- il décidé de tous nous grouper au rez de chaussée afin d’éviter la chauffe du premier. Il y aura donc du nouveau lundi dans notre organisation et la concentration n’aura jamais été si complète. Quel tintamarre cela va être avec les machines ! Demain dimanche je devais rejoindre ma chère sœur à Paris, mais cette réunion est remise au prochain dimanche tant à cause du temps qu’en raison de l’indisposition des jeunes nièces.

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Mardi 3 mars 1942

Bombardement de Boulogne par les Anglais. Les usines Renault ont été pulvérisées par un pilonnage de deux heures. Les vagues d’avions ont commencé à déferler à partir de 9h15 et sans interruption jusqu’à 11h ½. Le roulement produit par les détonations était continu. De nombreuses fusées éclairantes illuminaient tout le pays et il en est tombé une dans notre avenue. Les petits n’ont pas eu trop peur et DéDé était réveillé. Beaucoup de victimes et de dégâts.

Dimanche 8 mars 1942

Nous sommes allés voir Yves, ma femme et moi et nous nous sommes promenés avec lui pendant deux grandes heures. Temps splendide. Nous attendions hier ma chère sœur. Je suis pressé de la voir, car je suppose que les petites Perlié ont dû avoir bien peur l’autre jour, elles qui se souviennent des bombardements de Brest. Reçu lettre de Joël qui nous demande de lui envoyer ses livres de cours. Je n’y comprends rien. Que se passe-t-il donc là bas.

Dimanche 15 mars 1942

Les petits et Michue sont partis avec leur mère pour Versailles ; aussi Nell, Ange et moi sommes restés seuls à la maison, Annick étant allée à Andilly se promener avec ses amies. Il a fait un temps splendide, une vraie journée de printemps. Nous voilà sortis de l’hiver triste et froid. Vendredi il y a eu deux alertes. Hier nous avons eu la visite de ma tendre sœur Edith et de ses enfants. Nous avons tous passé une agréable journée.

Mercredi 25 mars 1942

Alerte ce soir vers onze heures, juste au moment de monter. Tirs de D.C.A. assez forts. J’ai fait descendre Ange au premier à cause des éclats, mais cela n’a pas été commode de le réveiller tant il était endormi. Nous avons reçu une carte de Jean et de Joël. Le premier est enchanté de son sort et le deuxième se plaint de ne pas bouger. Ne pas naviguer pour un marin cela est dur. Le père Divy nous annonce son arrivée pour Pâques.

Jeudi 26 mars 1942

10h20 – Les sirènes rugissent à nouveau. Les Anglais semblent abonnés aux mêmes heures. Quelle étrange musique. Les enfants dorment à poings fermés. Les tirs de barrages assez violents ont continué d’une manière discontinue jusqu’à onze heures et demie. Notre Ange a redescendu au premier et commence à s’habituer à

ces changements de circonstances. Le fils Greane compagnon de Joël est parti pour Dakar, ce qui n’enchante guère ses parents. Que va-t-il se passer là bas. L’avenir est plutôt sombre et chargé de menaces. La vie devient de plus en plus difficile et le ravitaillement bien maigre. Les légumes se paient au prix de la viande et sont distribués parcimonieusement. Un colis de beurre envoyé par Divy ne nous est jamais parvenu. Il y a deux mois bientôt que nous en avons perdu le goût.

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Dimanche 5 avril 1942

Troisième Pâques de guerre. En verrons nous la quatrième. Divy est arrivé vendredi, gros et gras, en vrai paysan normand. Il est en forme splendide et fait notre admiration car nous sommes loin de lui ressembler. Sa bonne humeur nous enchante et nous sommes heureux de retrouver ce bon garçon toujours content de rendre service et qui apporte avec lui la joie de vivre. Nous sommes tous allés faire nos Pâques à la messe de huit heures. Il y avait beaucoup de monde. La chorale s’est fait entendre, mais à ces chants compliqués et inconnus, je préfère les vieux cantiques et les splendides chants de l’église, que tout le monde connait, et qui parlent par eux-mêmes et font écho en nous. Je suis retourné avec mon jeune Bernard à la Grand Messe à Enghien. Là encore la polyphonie a régné en maitresse absolue, fort belle d’ailleurs comme pièces musicales, mais combien plus émouvant est le Grégorien qui fait vibrer les cœurs, et personnifie la plus suppliante des prières humaines. J’ai apprécié l’Alléluia de Pâques, chanté pendant la procession. Les autres années nous ne manquions jamais d’aller à N. Dame assister à la Messe Pontificale. Maintenant ce n’est plus possible. La messe de communion se termine trop tard et les trains sont supprimés en bonne partie. A notre retour, les enfants nous ont annoncé qu’ils avaient entendu la retransmission de la Messe Pontificale qui était magnifique et NéNé m’a ajouté, connaissant mes préférences, en Grégorien. Notre déjeuner de famille a été charmant et nous avons fait honneur au menu qui comportait des côtelettes de porc rapportées par Divy, des topinambours et deux biscuits. Heureux sommes nous d’un pareil déjeuner. La vie devient de plus en plus dure et hors de prix. Les légumes se vendent au prix de la viande et sont parcimonieusement livrés. Ce régime est plutôt déficient. Hier samedi ma chère sœur est venue passer la journée avec nous. J’étais rentré déjeuner à deux heures et j’avais plus que faim. Ma chère sœur est sur son départ. Nous nous reverrons encore dimanche prochain à Paris. Dimanche dernier nous sommes allés chez les Perlié, et avons passé tous ensemble une agréable journée. Les anglais ont fait un coup de main sur St Nazaire, et ont fait sauter la grande écluse du bassin de radoub qu’ils ont rendu inutilisable. Nous avons eu plusieurs alertes la semaine dernière qui nous ont valu des tirs de barrages très violents. Les usines Matfort ont été détruites au cours de ces bombardements et les Anglais nous en annoncent, paraît-il de prochains pour la semaine de Pâques. Bonnes nouvelles de Joël.

Dimanche 12 avril 1942

Journées magnifiques. Nous avons été nous promener vers Eaubonne. Nell était allée voir son amie Chafauson et la maman voir Yves. Reçue la visite de Maxence Melo et de sa femme. Mr le curé qui passait est entré me dire bonjour et pour terminer la journée, Mr et Madme Henry sont venus nous faire visite, étant revenus dans leur maison. Le brave Divy s’en est retourné mardi matin. Alerte à minuit. J’aimerai aller voir Georges samedi, mais pourrai-je y aller.

Dimanche 26 avril 1942

Belle journée de printemps. NéNé m’a accompagné à la G. Messe toute fière d’arborer un chapeau de colombine, posé en équilibre instable sur le haut du crâne et en chute sur le front. C’est paraît-il ce qui se fait en sorte que c’est parfait tant il est vrai que le sens du ridicule s’émousse bien rapidement en notre siècle de déséquilibre. Heureux âge aussi ou la moindre fanfreluche est une source de joies. Mardi prochain NéNé va au mariage de la petite Vincent ce qui l’enchante tout à fait. La plume dont je me sers est d’un usage parsemé de difficultés, elle ressemble en cela à beaucoup de meubles de la maison étant bancale comme eux. Le jeune Bernard s’escrime avec elle et elle se ressent lourdement de cette fréquentation dénuée de ménagements. Maman est allée à Versailles et nous avons passé une délicieuse journée au jardin, la grande fille, l’ange et les deux petits. Notre Ange a repeint tous les meubles de sa chambre qui prend ainsi un aspect des plus séduisants et il vient de se construire une table de chevet aux formes agréables. Annick s’est évadée dans la forêt de St Leu avec ses amies et la ChuChu s’est également éclipsée chez une petite camarade. Ma chère sœur est venue hier nous dire au revoir, partant demain pour Landerneau. Je suis bien attristé de ce départ, car les temps actuels et ceux à venir ne permettent pas de fixer l’heure du revoir. Espérance et confiance. Calme plat depuis bientôt quinze jours, plus d’alerte. J’avais formé le projet d’aller à Caen ou Bayeux pour me rencontrer avec ce brave Georges, mais cette joie ne nous sera pas accordée, la santé de mon pauvre ami ne lui permettant pas ce déplacement. Je trouve cela bien dur.

Mercredi 29 avril 1942

Bombardement d’Argenteuil. Beaucoup de dégâts et de victimes aux alentours des usines sinistrées. Combats aériens. Trois avions anglais se sont terrassés au sol. L’action a commencé à 11H ¼ et s’est terminée à 1H40. Aucun enfant ne s’est réveillé. Seule NéNé était réveillée. Tirs de barrage violents. Rafales de mitrailleuses, éclatements sourds des bombes. Violents incendies.

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Vendredi 1er mai 1942

Nous sommes allés voir Bonne Amie et ne sommes rentrés qu’à onze heures. Les déplacements deviennent impossibles même pour la Capitale. Pour y aller il n’y avait pas de train de deux heures à 6H. Nous avons passé d’heureux moments ensemble. Toujours aussi bonne et souriante ; ayant le secret d’obliger les gens avec une subtile délicatesse, partageant les joies et les peines de tous, avec cette même égalité d’humeur et souriante bonté et cette sérénité d’âme, que nous ne nous lassons pas d’admirer. Il fallut faire honneur à un goûter qui faisait figure de vrai repas. Potage velouté, tartine de pain avec beurre et confiture, et café nectar, du vrai de vrai, dont nous n’avions pas eu l’occasion depuis des mois, d’apprécier l’arôme. Ce café avait été mis précieusement de côté par elle pour ses amis et prélevé sur ses portions. Son contentement à nous voir faire honneur à toutes ses merveilles, n’avait d’égal que le nôtre. Le vrai bonheur consiste à se réjouir de celui des autres et à savoir le dispenser autour de soi ; en cela notre bonne Amie excelle en tous points et arrive à la perfection du détachement de soi-même, tant il est vrai que l’abandon du soi-même, égoïste et mesquin, élargit subitement notre horizon borné et ridicule et fait de notre être un sur être aux conceptions si vastes, si magnifiques, que ne sauraient atteindre les limites humaines.

Dimanche 3 mai 1942

Nous sommes allés voir Mr et Madme Boulle à Eaubonne. Mr Boulle était bien changé, bien maigri, bien affaibli. Quelle tristesse de voir tout cela.

Samedi 9 mai 1942

Maman est allée à Paris, pour la troisième ou quatrième fois, chercher un costume pour Ange qui n’a plus rien à se mettre. Elle est revenue avec un joli complet qu’elle a pu avoir par une chance vraiment prodigieuse. Aussi notre Ange a son retour de classe, ne se tenait plus de joies en contemplant ce costume qu’il a examiné dans tous ces détails pendant toute la soirée. Les enfants sont rentrés ravis et enchantés de leur cantine, ayant reçu la visite d’un général venu inspecter, ce qui fut l’occasion pour eux tous d’un déjeuner de gala. La nourriture est à l’ordre du jour, et jamais on en aura tant parlé. C’est l’objet de toutes les conversations, car c’est le cauchemar journalier, qui se répète inlassablement. Tout manque d’ailleurs et on ne trouve plus rien.

Dimanche 10 mai 1942

Nous sommes allés à Versailles, maman, Nell et moi et avons passé avec notre Yves une charmante journée. Yves était débordant de vie et de santé, visage vermeil, des yeux limpides, un regard clair et profond, et un sourire lumineux. Quel beau garçon. Nous en sommes fiers et heureux et lui-même était ravi de nous revoir. Nous avons hanté les parterres et les bosquets du parc. Quelle merveille que ce parc où l’on découvre toujours des coins ignorés, cachés jalousement, imprégnés de mystère et de cette splendeur majestueuse et paisible, qui font tout le charme de Versailles. Nous sommes rentrés fatigués, car un rien fatigue maintenant, et le moindre déplacement constitue un effort véritable. Nous avons pris quelques photos. Espérons qu’elles soient réussies. Yves fait sa première communion à la Pentecôte.

Jeudi 14 mai 1942

L’Ascension. Nous avons eu mardi dernier la surprise de recevoir un colis de Madme Yvetot, contenant un succulent rôti de veau tout enrobé de graisse appétissante. Il y avait longtemps qu’une telle aubaine ne nous était venue. Mon pauvre Georges a une bronchite, ce qui l’épuise toujours davantage avec son asthme. Quel malheur de ne plus pouvoir circuler comme avant. Aujourd’hui fête de l’Ascension, je suis allé avec NéNé à la gr. Messe et la maman est allée porter à Yves le livret de famille chrétienne pour sa communion. Notre jeune homme était au cinéma. Les allemands ont commencé leur offensive en Russie. Nous sommes dans le calme depuis le bombardement d’Argenteuil. Ma belle-sœur Edith et son mari sont allés à Quettreville la semaine dernière et viennent déjeuner à la maison dimanche pour nous raconter leur voyage. Mon brave Julot m’a fait parvenir un paquet de tabac et voudrait bien me revoir. Et moi aussi, mais ce Quettreville est toujours pour moi le plus grand regret de ma vie. Je grille également d’envie de le revoir.

Vendredi 22 mai 1942

La bataille de Kharkov fait rage. Elle dure depuis cinq jours. Ici tout est très calme. Le menu quotidien se resserre de plus en plus.

Samedi 23 mai 1942

Divy est venu nous surprendre, ce qui a mis toute la maison en joie. Quel événement ! Il a trouvé moyen de grossir encore et se porte comme un charme. Toujours aussi bon garçon, content et rieur. Quelle bonne soirée nous avons passé tous ensemble. Il nous a porté tout un assortiment de renforts culinaires mais à des prix qui nous obligent à renoncer à ces appoints. Un kilo de carottes 30F,00 ; 8 navets 24F,00 ; 2 choux 20F,00 et par- dessus le marché gros comme la main. Il faudrait des ressources de nabab pour se ravitailler à cette source. Le comble est que ces légumes provenaient du jardin de Mr Perrin. Encore un signe de déséquilibre et d’inconscience. La notion de la proportion et du discernement semble perdue pour beaucoup. Pauvre France où vas-Tu, qui es Tu ? Les promiscuités obligatoires des cafés ne sont pas spectacle très recommandable pour la jeunesse et vraiment devant les dangers de toutes sortes qui guettent les jeunes gens dès qu’ils sont sortis du toit paternel, on ne peut que trembler pour eux en songeant qu’on ne les arme jamais assez moralement pour être au-dessus de tous ces gouffres. Notre Divy pour cela nous fait honneur et a su comprendre et se garder jusqu’ici. Ayant connu jeune les dangers de la vie de débauche, il n’en sera ainsi que plus fort lorsqu’il sera devenu homme. Il nous a montré ses devoirs et les appréciations de ses professeurs nous ont fait plaisir et lorsqu’on songe aux conditions anormales dans lesquelles il travaille, on ne peut vraiment qu’être heureux d’avoir un fils aussi sérieux et aussi tenace dans ses résolutions de travail.

Dimanche 24 mai 1942

Journée de la Pentecôte. Notre-Dame nous a possédés une fois de plus et nous sommes rentrés mes deux garçons et moi, emplis d’une même émotion profonde. Je crois que mes fils me ressembleront sur ce point. Yves a fait aujourd’hui sa première communion. La maman est allée le voir. Il était tout heureux et très réfléchi. Il lui tarde d’être des nôtres pour la communion de ChuChu et de revoir sa maison.

Samedi 30 mai 1942

Réveil brusqué à deux heures. L’alerte a duré près de deux heures. Jamais nous n’avions été secoués de pareille manière. Les avions se suivaient toutes les deux minutes, sous un violent tir de barrage et comme les avions étaient assez bas, les éclatements des obus se faisaient entendre avec une grande violence. Colombes, l’Ile-St- Denis, Orgemont ont subi des dégâts. Les Bigeonneau sont venus coucher à la maison. Autour d’eux les dégâts sont considérables. Pavillons anéantis, maisons soufflés. Beaucoup de morts et de victimes.

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Mardi 2 juin 1942

Edith et Raymond ont bien été protégés. Une torpille non éclatée est tombée dans un jardin à côté de leur maison, à moins de huit mètres ce celle-ci. C’est ma belle-sœur qui a annoncé cette nouvelle, revenant de chez elle où elle était allée faire un tour. La Providence nous protège indéniablement. Quelle miracle vraiment. Hier NéNé, Ange et moi nous sommes allés à la procession des 40 … C’était très recueilli. Les Anglais ont bombardé

Cologne avec 1250 avions et la nuit dernière Essen avec 1065 avions. Joel nous écrit régulièrement. Il navigue et se trouve ainsi dans son élément. Il fait son journal nous dit-il. Quand aurons nous le plaisir de le lire.

Vendredi 12 juin 1942

Bir Hakeim a été évacué après quinze jours de résistance héroïque. La Division Française qui tenait ce fortin avancé, sous les bombardements et attaques réitérés, s’est retirée pendant la nuit sous la protection des renforts anglais. Belle épopée bien française qui nous fait comprendre si nous ne le savions déjà que la France n’est pas morte de langueur ou d’indifférence et qu’elle vibre et vit encore. Le Général Kennig par sa résistance admirable s’est fait un titre de gloire. Il a 44 ans, n’a jamais connu l’Ecole de Guerre ? Sébastopol est l’objet d’attaques incessantes. Kharkov dont le front s’était apaisé reprend son activité. L’année 1942 semble s’affirmer comme étant l’année de l’équilibre des forces en présence. De quel côté penchera la balance ? C’est le secret de demain. Les Anglais parlent, paraît-il de la fixation d’un théâtre d’opérations occidentales et recommandent l’évacuation des côtes. En attendant les allemands évacuent leurs femmes et enfants qui arrivent en grand nombre en France, fuyant les bombardements anglais. La seconde moitié de l’année s’annonce comme devant être fertile en émotion diverses. Mon voyage en Normandie parait bien compromis. A moins que mon brave Georges m’attende. Il y a deux ans aujourd’hui que partis à 6H du matin nous roulions en auto sur les routes de la Beauce en direction du Mans. Deux ans de chemin parcouru dans la contrainte et les gènes multiples. Deux ans d’obscurité, d’angoisses et d’incertitudes. Mais nous tenons toujours et il n’y a pas encore de vainqueurs. Dimanche notre ChuChu a fait sa communion solennelle. Divy était arrivé le samedi nous voir porteur de beurre et de gateaux. Un lapin magnifique nous était parvenu le matin, mais malheureusement notre plaisir fut de courte durée car le déballage du colis nous fit entrevoir par son odeur pénétrante la catastrophe irrémédiable. Le lapin n’était plus que chair en décomposition avancée et force nous fût de le mettre sous terre, et nos regrets en même temps. Le boucher heureusement se montra généreux et combla ainsi les déficiences tragiques de notre lapin. Bonne amie fit son apparition dès huit heures, heureuse, respirant la joie de se revoir parmi nous et nous partîmes en retard pour l’église, car notre bonne amie ne tarissait pas dans l’intériorisation de ses sentiments intimes et comme ces sentiments trouvaient écho remarquable en nous même, il était normal de nous voir partir avec retard marqué, qui fut comblé en partie par l’obligeante horloge de l’église qui par condescendance pour les fidèles bat toujours à mesures plus longues que les pendules familiales. Et c’est ainsi que nous pûmes nous faufiler sans trop de mal à nos chaises, sans autrement attirer l’attention et sans accrochage malencontreux. Nous étions d’ailleurs à l’avant dernier rang et à notre place habituelle du dimanche. L’église était comble et avait son air de grande fête, ce qui ne lui faisait pas perdre pour cela son caractère intime et agréable, propre aux petits sanctuaires qui ont de ce fait un charme tout particulier et si prenant. Tous les chants de notre enfance se firent entendre et à quelques décades, ces chants vous ont une manière étonnante de vous remuer l’entendement et de nous faire vibrer. Les souvenirs ainsi affluent en votre esprit et secouent les brumes du passé qui revit avec un nouvel éclat et ces réminiscences d’un passé lointain déjà, transposé dans le présent nous fait baigner dans une atmosphère irréelle d’une douceur infinie. Quelle chose étrange de se retrouver dans la personne de ses propres enfants et de goûter à nouveau avec encore plus de force grandissante, parce que marquée d’une plus parfaite compréhension, aux propres émotions qui vous étreignaient jadis dans les mêmes circonstances. Joies irremplaçables de la paternité chrétienne. Combien pauvres apparaissent les autres satisfactions matérielles du monde après lesquelles courent l’humanité trépidante et malheureuse, alors qu’à ce banquet de la vie spirituelle il est possible à tous dans une égalité parfaite, de se complaire avec ravissement et sans regret avec la même intensité de joie surhumaine. Il nous fût donné et accoré ce bonheur, en ce grand jour, pour la sixième fois. Quelle belle récompense pour un père et pour une mère de se renouveler ainsi dans tous leurs enfants et de se voir accorder ce multiple renouvellement du plus beau jour de leur propre enfance. Notre ChuChu était éthérée, douce et souriante, vraie visage de

porcelaine de Saxe, nous disait Bonne amie. Un joli pastel de Latour, pensais-je en moi-même. Et vraiment tout cela était beau dans son ensemble, dans ses détails, dans son cadre, dans son atmosphère toute mystique, captivante par sa simplicité même. Et le déjeuner fut une merveille. Bonne amie avait amené son ancienne domestique, qui fit valoir ses talents de cuisinière, habituée à tirer parti de tout et d’un rien, car Dieu sait si les ressources actuelles ressemblent à des riens, à moins de se procurer à coup de liasse de billets les denrées nécessaires. Il y eut même une crème au chocolat, miracle du jour, et au dessert j’exhumais des profondeurs de notre sous-sol, une vieille bouteille de Bourgogne, à laquelle tout le monde fit l’accueil qu’elle méritait. Le malheur veut qu’il ne reste plus que trois bouteilles vestiges d’un temps plus fortuné. Il ne manquait que notre marin à cette fête familiale, seul voile de regrets. Car qu’y a-t-il au monde, comme joie la plus suave que de voir autour de soi, groupés dans une commune pensée affectueuse, tous ses enfants, ses proches et ses meilleurs amis. C’est le bonheur qui nous fût accordé en ce dimanche de guerre 7 juin 1942.

Dimanche 14 juin 1942

Aujourd’hui jour de la Fête Dieu. Notre ChuChu a repris sa toilette de communiante et toute la famille est allée aux vêpres. DéDé et Bernard portaient des oriflammes avec un sérieux imperturbable, embuée d’une candeur admirable. Il y avait beaucoup de monde et nous sommes rentrés juste à temps pour éviter l’orage. Que d’eau ! que d’eau ! Le temps se rafraîchit et on se croirait en mars.

Dimanche 21 juin 1942

Temps d’été depuis hier. Aussi sommes nous allés faire une courte promenade dans le haut de Soisy, la ChuChu et le jeune Bernard. On y jouit d’une belle vue et les villas sont charmantes, perdues dans la verdure et les fleurs et construites en plein parc. C’est le plus joli coin de Soisy et toutes ces villas, enfouies dans le feuillage, où l’on doit être si pleinement chez soi, par contraste avec la maison qui nous abrite, me font toujours envie. Comme il doit faire bon d’y vivre. La maman est allée voir Yves et Ange, NéNé et Annick sont allés à la piscine, en sorte que je suis resté avec Bernard et DéDé comme compagnons. Les Anglais ont perdu Tobrouk après une attaque fulgurante des Allemands qui sont à la porte de l’Egypte.

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Samedi 4 juillet

La situation a empiré en Egypte. Les allemands sont arrivés aux portes d’Alexandrie et la bataille fait rage avec ses alternatives habituelles. Sébastopol s’est rendue après une résistance qui dure depuis plus de deux mois. Le front russe est rompu dans plusieurs endroits. Brême a été bombardé trois fois et l’aviation américaine vient pour la première fois de rentrer en action par un bombardement sur la Hollande. Divy nous envoie son journal. Son compagnon a été électrocuté et a subi de fortes commotions, qui le condamnent au repos. C’est le danger de cette profession. Je suis allé aujourd’hui chez Kéréneur un compatriote qui m’a offert des cerises et des salades. La vie devient impossible. Nous dépensons plus de 5000F,00 par mois rien que pour la nourriture. Les vêtements sont inabordables et les chaussures distribuées avec parcimonie à des prix respectables. NéNé travaille toutes les après-midi à Paris pour se faire quelqu’argent. Nous envisageons le départ d’Ange dès

qu’une place sera disponible, car sa santé ne saurait résister d’avantage aux restrictions continuelles de nourriture. Je serais heureux qu’il puisse rejoindre son frère Divy, et ainsi tous deux réunis comme ils l’ont toujours été, ce serait pour eux une source mutuelle de profits à tous les points de vue. Me Guy en a parlé à Mr Perrin, mais tout dépendra de la marche des affaires qui deviennent de plus en plus difficultueuses en raison de la raréfaction du matériel.

Mercredi 8 juillet 1942

Germaine Vincent nous a écrit pour une place dans une ferme pour Ange pendant les vacances. Cela semble être du goût de ce dernier qui pense ainsi pouvoir manger à sa faim. Nous redoutons l’excès de fatigues et les refroidissements. J’ai tout de même écrit, et de son côté, Nell a vu le Vicaire d’Enghien pour son envoi en colonie. L’une ou l’autre de ces solutions marchera sans doute et assurera ainsi le changement désiré. De cette manière nous aurons les vacances pour nous retourner et lui trouver une place à la rentrée, qui lui assurera la possibilité de se maintenir en santé, ce qui est aujourd’hui plus que jamais l’essentiel. Les Russes reculent. Les allemands ont franchi le Don. En Egypte la situation se maintient mais ne cesse pas d’être grave d’après les Anglais. Le général Degaule a paraît-il fait un discours dans lequel il annonçait son débarquement en France cette année. Notre appareil T.S.F ne nous permet pas d’écouter les Anglais et le brouillage aux grandes ondes atteint le dernier cri du perfectionnement. Divy nous annonce son arrivée en vacances samedi prochain et Joël nous écrit qu’il espère nous surprendre bientôt et qu’il n’a pas vu Jean depuis un mois. Joël ne pèse nous dit-il que 53 k ce qui n’est guère brillant. Leur nourriture n’est guère brillante non plus. Et si c’est ainsi pour des militaires, on peut juger ce qui peut en être des civils. Me Guy nous a invité Batailly et moi à un dîner à Enghien avec Me Fuitry pour demain soir. Cette aubaine nous fait grand plaisir, mais quand je songe aux dîners familiaux, cela diminue grandement ce plaisir, par le regret de ne pouvoir en faire profiter tout mon monde.

Samedi 11 juillet 1942

Le dîner de jeudi a été remis ‘’sine die’’. Nous sommes allés chez bonne Amie et NéNé est venue nous rejoindre. Nous avons discuté avec beaucoup d’animation comme d’habitude et revenus enchantés de notre fin d’après-midi. Il est convenu que nous irons tous les deuxièmes samedis de chaque mois. Nous avons manqué comme d’habitude le train en sorte que nous sommes restés 1 heure et demie en gare à nous morfondre et sommes rentrés à onze heures à la maison. Tous les enfants étaient couchés et la maison silencieuse come un couvent, ce qui ne lui arrive qu’à cette heure tardive.

Lundi 13 juillet 1942

Nous avons fait le pont, en sorte que j’ai joui de plaisirs inaccoutumés et avons passé l’après-midi au jardin. Je relis tous les Dickens et j’y trouve un charme sans cesse renouvelé.

Mardi 14 juillet

Troisième fête Nationale de guerre. Temps couvert et triste à l’unisson des circonstances. Ange et moi nous sommes allés nous promener dans Paris et nous avons passé une charmante journée, très heureux d’avoir pour

compagnon mon troisième fils, plus grand que moi. Nous avons visité ainsi le jardin des Tuileries, après être restés admirer l’évolution des voiliers sur les grand et petit bassins, ce qui m’a intéressé tout autant que mon Ange, contemplé la vue de la Concorde de l’esplanade du jeu de Paume, qui ne ressemble plus à rien, attendre qu’il n’y a plus d’autos, ni de mouvements, et que pauvres piétons craintifs naguère pour leur existence, nous avons traversé ce lien trépidant comme on traverse la place d’un village de troisième ordre, et aperçus les dégâts causés au Ministère de la Marine par l’arrivée intempestive de cet avion anglais, qui avait survolé il y a un mois les Champs Elysées, et laissé en passant près du Ministère, sa carte de visite non désirée. Nous avons ensuite remonté tous les Champs Elysées, dont la chaussée semblait immense n’étant plus occupée que par des fiacres revenants de 1900, et les taxis cyclistes mode 1942, et en nombre pas assez imposant pour donner la simple illusion du Paris d’Antan. Je montrais à mon Ange la place que nous occupions en 1939 avec Joël pour la revue, et en se reportant à la foule immense qui couvrait toutes les artères, cette journée là, je pouvais mesurer, quel vide et la grandeur du cataclysme, qui s’était soudainement abattu sur le continent. La vie semble ainsi suspendue, car on ne vit plus, tout est anormal, contraint, choquant. On rêve tout en marchant et ce rêve prend l’allure d’un vrai cauchemar, d’une hantise affolante. Aucune animation, aucun bruit que la marche des piétons. Plus rien aux devantures. Terrasses de café désertes ou occupées. Impossible de s’offrir la moindre gâterie, car les pâtisseries sont vides. Il n’y a plus rien de ce qui faisait le charme de Paris. Cependant il y avait longues théories devant les cinémas. L’avenue Kléber est barrée à son extrémité et il faut faire le tour par les voies latérales. Le Trocadéro est toujours aussi beau dans ses lignes sobres, par son panorama inégalable sur le Champ de Mars, et la masse imposante de la tour Eiffel. Nous sommes restés pendant un bon moment dans les jardins ainsi qu’au Champ de Mars et NéNé est venue nous rejoindre à 6H ½ à l’Ecole militaire. Comme ma fille ne voyage qu’en première dans le Metro, ma grande fille nous a offert nos places et nous sommes ainsi rentrés au bercail, pour trouver la maman et les enfants qui revenaient de la distribution de pain. La maman est bien fatiguée et aurait besoin d’un bon repos. Divy n’arrive que samedi prochain ayant remis son départ en congé. Quant au marin, il nous annonce une permission pour août. Puisse cela être vrai.

Vendredi 17 juillet 1942

Nous avons reçu une lettre de ma chère sœur qui nous apprend une triste nouvelle, le décès de Jeanne Cadiou14. D’aussi loin que je me connais, j’ai toujours connu notre fidèle Jeanne Cadiou. Ma mère l’avait à son service depuis l’âge de quinze ans. En pensant à elle c’est toute une vie qui revient. Pas un souvenir familial auquel elle ne soit mêlée. Compagne dévouée de ma mère, amie fidèle de tous les bons et mauvais moments de la vie, sa disparition met fin à tout ce qui rappelait notre jeunesse et notre vie familiale dans notre vieille rue Duquesne. Le vide se fait ainsi petit à petit autour de nous, et tout ce qui nous rappelle le passé, s’éloigne et s’émiette lentement mais implacablement.

Samedi 18 juillet 1942

Réflexion de notre DéDé. Il y a peu de jours cet éminent personnage disait à son compagnon de fortune et d’infortune « Bernard je voudrais être hirondelle ». Ce dernier prenant au sérieux son rôle d’aîné lui démontre les inconvénients d’un pareil changement. Aujourd’hui DéDé dit à son frère « Tu sais Bernard je voudrais être Diable ». Tu n’y es plus lui répond ce dernier, l’autre jour tu voulais être hirondelle et maintenant tu veux être Diable, c’est impossible.

14 Cette domestique au service de la famille Duval n’avait aucun lien de parenté avec la famille de Nell Cadiou.

DéDé de réfléchir à cette juste réponse, et de dire, c’est vrai Bernard, je ne suis pas encore décidé mais je verrai? Divy est arrivé à onze heures ayant manqué le train de neuf heures. Il nous apporte des haricots et un peu de beurre. Sa santé est toujours resplendissante et c’est toujours notre bon garçon.

Dimanche 19 juillet

Il a fait froid comme en fin de février et il faut faire effort pour se persuader être en été. Temps sombre aussi sommes nous restés tous à la maison et n’en sommes sortis NéNé, ma femme et moi que pour aller voir Mr et Madme Henri, selon notre habitude du dimanche. Les garçons étaient plongés dans leur livre et pour ma part David Copperfield m’a fait passer des heures charmantes. La semaine a été marquée par une vraie razzia de français juifs. On a séparé les hommes des femmes ainsi que de leurs enfants. Quelle horreur. Comment les auteurs de pareils forfaits ne craignent ils pas les haines qu’ils accumulent et qui un jour ou l’autre s’assouviront. Il est impossible d’admettre que de pareils crimes restent impunis. Salammbô est parsemé de pareilles horreurs. Nous revenons donc à ce siècle de barbarie.

Dimanche 26 juillet 1942

Cinquante ans ce matin. Bernard m’a déclaré très sérieusement que lorsqu’il aurait cet âge, je serai dans mon tombeau. C’est presque certain. Ces réflexions d’enfant sont parfois lugubres mais non dénuées de logique, car enfin je dois lui paraître bien vieux. 21e anniversaire de notre mariage. Les temps ont bien changé depuis. Nous avons été heureux de nous remémorer tout cela et de constater combien la Providence en ces vingt et un an de mariage nous a secourus pendant toutes les étapes de cette vie matrimoniale. Brest, Quettreville, St Maur, Soisy. Que de souvenirs heureux et malheureux et quelle joie aussi de voir nos enfants autour de nous, vraie bénédiction céleste qui concrétise en elle-même toute la plénitude du vrai bonheur de ce monde, celui qui crée la vie et la dispense autour de lui, assurant ainsi la vie des générations futures. NéNé nous avait fait un gâteau d’haricots à l’aspect copieux et appétissant. Il faut la guerre pour trouver une pareille composition, mais nous y avons fait honneurs et il n’en est pas resté.

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Lundi 3 août (Nell - NéNé)

Décidemment, il n’y a que Papa qui écrit quelque chose sur le journal de la famille. Le temps est absolument déplorable et est tout à fait à l’eau, comme les événements, ce qui n’est pas peu dire, un jour de beau temps, 3 de mauvais, une bonne nouvelle, 3 défaites, etc… Voilà un mois que je travaille chez la personne pour qui je désirais et j’en suis bien contente. Je gagne à peu près 200 f par semaine ce qui n’est pas énorme évidemment, mais enfin mieux que rien n’est-ce pas ? J’économise en ce moment pour m’acheter une robe d’été, aussi inutile de dire que cela me semble long. Papa est dans la contemplation muette de sa carte et devient … de 1914, il fait de drôles de comparaisons. Tout le monde est couché... Je vais dans quelques minutes remonter me coucher car je tombe de sommeil. Bonsoir ! Je cède la place à Papa. Notre Divy nous a quittés ce matin pour retourner à Gacé. Ange et lui se sont levés à 4H ½ pour prendre le premier train afin d’arriver à temps pour avoir une place assise. Voyager en temps de guerre n’est plus une sinécure et un plaisir. Trains bondés, couloirs envahis par les voyageurs et leurs bagages, bousculades en tous

sens, courbatures générales. Par le même train partaient Melle Denise et Mme Juliette qui s’en allaient à la propriété de Me Guy à Gacé, que ce dernier met bien obligeamment à la disposition de son personnel. Melle Denise qui est ma secrétaire attitrée, ne se tenait plus, la joie à la pensée de pouvoir enfin se reposer, respirer l’air pur, contempler la verdure de près. Le repos n’est pas cela, car Dieu voit le travail fourni par ce modèle des dactylos, qui fait le travail d’un clerc. Le beau temps ne semble pas vouloir se mettre de la partie car de gros nuages bien sombres et un orage ont attristé cette journée d’août. Samedi dernier, par contre, un vrai temps d’été n’a cessé de nous ragaillardir toute la journée, et Dieu sait si nous en avons besoin, parfois. Nous avons passé l’après-midi au jardin de devant, heures délicieuses en compagnie de notre grand fils, qui lisait avec assiduité Le loup solitaire de Vance. Notre paisible repos ne fut interrompu que par l’arrivée de la jeune troupe conduite par ChuChu, retour de la garderie. L’allure de ce trio, arrivant les joues rouges, avec de larges sourires, fait toujours plaisir à voir. La ChuChu a son petit air tranquille et sérieux, celui d’une petite maman en herbe, convaincue de l’importance de son rôle de surveillance. Quant aux deux phénomènes, deux vrais hurluberlus, espiègles, rieurs, bruyants. Le calme fait place aux bruits multiples des portes ouvertes et fermées sans douceur, au martellement des fers des galoches sur le carrelage, aux exclamations, aux cris de toutes sortes, aux galopades effrénées dans l’escalier et les chambres, le tout couvert par des protestations énergiques de la grande sœur Annick, et les gronderies véhémentes de la maman. Cinq minutes de calme plat, et tout recommence dans un autre coin.

Dimanche 9 août 1942

Ange part mercredi pour Saint-Lô chez les Lecaudey et de là vers la Bretagne chez sa tante. La colonie où il devait aller a été interdite. Nous avons donc décidé son départ pour la Normandie et la Bretagne, en acceptation des invitations qui nous ont été faites si aimablement. Il est temps d’ailleurs que ce pauvre garçon s’en aille se refaire un peu. Son état de maigreur fait peur et il en est décomposé de visage. Un bon mois d’août d’air pur et de nourriture plus abondante lui apporteront le changement désirable. Nous attendons aussi des nouvelles de Joël, dont la santé nous inquiète. Lui aussi maigrit beaucoup. Il n’y a que Divy qui soit en forme de notre première trinité de garçons. Tout est calme d’apparence et cependant chacun attend le déclenchement d’évènements inévitables. Les allemands affluent en grand nombre partout. Des travaux innombrables de défense contre un débarquement possible, sont faits un peu partout le long des côtes. Les allemands sont arrivés au nord du Caucase et les Russes tiennent à la boucle du Don et sur les autres fronts. En Egypte la situation est sans changement. Les Indes sont en ébullition. Gandhi a été arrêté. Notre Kommandatur est agrémentée depuis une dizaine de jours d’une sentinelle sans arme, et d’une guérite. Hier après-midi nous avons passé quelques heures charmantes avec Bonne Amie. Cette fois nous n’avons pas manqué le train de neuf heures ce qui nous a permis de rentrer à une heure raisonnable. Nos cuisinières avaient préparé abondance de légumes et fait cuire le pot au feu dominical.

Vendredi 21 août 1942

Ange est à Saint-Lô chez les Lecaudey depuis mercredi 12 août, ravi et enchanté, le pauvre garçon. Il a déjà bien changé nous écrit-il et nous n’avons pas de peine à le croire. Je compte les jours qui me séparent de ce départ en Normandie et à mesure que ce temps approche, des craintes sérieuses m’assaillent de me trouver en présence d’imprévus. Ma chère femme, NéNé et les deux petits partent le 1er à Gacé. Annick et Michu, s’en vont le 31 de ce mois à Ambroise. Tout le monde est heureux à la pensée de pouvoir s’échapper pour se refaire un peu, car tous petits et grands nous en avons vraiment besoin. Les marchés sont vides. Rien que des carottes, toujours des carottes. C’est un cauchemar. Aussi nous tremblons qu’au dernier moment quelqu’évènement subit ne vienne réduire à néant ce projet qui emplit nos jours d’espérance. Les Anglais ont fait mercredi dernier

un coup de main des plus audacieux sur Dieppe. Une terrible bataille aérienne s’est déroulée pendant toute cette journée tant en Belgique que sur le théâtre de cette opération. Les bombardements sont journaliers. Rouen, Amiens viennent de l’être. Les Russes se maintiennent à la boucle du Don et devant Stalingrad et devant Maïkop. Les allemands cantonnés ici sont partis depuis le coup de main de Dieppe. Joël nous a écrit qu’il était allé en repos quelques jours à Lausanne et qu’il se portait bien. Il ne parle pas de venir en permission.

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Mardi 1er septembre

Annick et Michue sont parties pour Amboise hier matin. Elles préparent leur départ depuis au moins un mois. Dimanche, Annick, très affairée, n’a pas cessé de repasser tout le linge qu’elle emporte. Je ne l’ai jamais vu repasser avec tant d’ardeur. Aujourd’hui départ de la maman, de NéNé et des deux petits. DéDé et Bernard étaient aussi drôles qu’il est possible et la nuit a été très agitée pour ces personnages et surtout pour DéDé qui se réveillant vers une heure du matin voulait à toute force s’habiller pour partir. Train bondé à craquer. Heureusement le voyage n’est pas long. Demain ce sera à mon tour de quitter notre oasis familial pour la Normandie. J’ai vu quelques instants Jean Foucher tout désemparé d’être seul en permission. Notre marin ne viendra qu’en octobre ou novembre. Hier, NéNé et moi nous sommes allés voir les Boulle que nous avons trouvés en bonne santé, Mme Boulle toujours gaie et pétillante de malice et son brave homme de mari, toujours un peu grognon, cachant son excellente nature sous un visage rébarbatif.

Vendredi 11 septembre

La maman, NéNé, Bernard et DéDé sont transformés du tout au tout. Notre NéNé a des couleurs, les cheveux blonds doré par les rayons solaires, DéDé et Bernard une mine de prospérité. Quant à la maman, on dirait une jeune fille échappée d’un pensionnat. La joie se lit sur les visages baignés par l’air pur et le soleil vivifiant. Comme on comprend l’hymne au soleil de Saint François d’Assise. La propriété de Me Guy est très belle. La maison mise à la disposition du personnel est propre et coquette, bien aérée et emplie de lumière. Divy est venu le soir. Il veille cette nuit avec son patron. C’est une garde mise sur pied contre les parachutistes. Nous avons tous fort bien dormi. Nous partons demain pour Soisy. A midi sont arrivées nos remplaçantes avec lesquelles nous avons déjeuné avec un rôti de veau magnifique dont j’avais soigné la cuisson. Je suis parti de bonne heure pour Gacé afin de voir Mr Perrin avec lequel j’ai pu m’entretenir d’Ange. Je lui ai proposé de le prendre et de payer une partie de sa nourriture. C’est une question de matériel pour Mr Perrin. Hélas toutes les industries sont arrêtées du fait de la rareté du matériel qui devient introuvable. Puisse cela s’arranger, car pour notre Ange la question nourriture est celle qui prédomine, et qui prime tout autre. Divy est venu nous accompagner à la gare. Madme Perrin nous a offert de garder quelques jours Bernard ce qui a enchanté ce dernier. En sorte que nous ne ramenons que notre dernier et notre aînée. La famille est réduite à sa plus simple expression. Train bondé. A Sainte Gauburge on nous a entassés dans un train omnibus déjà rempli, l’express que nous devions prendre étant lui-même surchargé. A l’Aigle nous avons dû prendre un autre omnibus dans lequel nous avons trouvé tout ce qui nous fallait comme places, ce train ayant été formé à cette gare en sorte que le retour s’est effectué dans les meilleures conditions, mais sous un orage violent. Nous étions à minuit au bercail, heureux de nous retrouver en paix.

Mardi 15 septembre 1942

Nous sommes revenus samedi dernier au bercail, après un voyage bien fatiguant. Jours inoubliables, trop courts comme les bons et beaux jours de la vie, mais combien réconfortant. Il faudrait la plume d’un Dickens ou d’un Gauthier pour raconter par le menu toutes les sensations enregistrées. Le mercredi 2 septembre départ par le train de 5H et ¼. Lever bien matinal. Trouvé un compartiment vide et non loué qui a fait ma bonne fortune. Voyage sans incident, le compartiment n’ayant pas tardé à être comble et le couloir également. Mon voisin direct était un belge flamand, rouquin, ardent et têtu autant que sournois qui partait à Cherbourg pour le compte d’une entreprise allemande. Son sans-gêne l’a fait honnir de tous les voyageurs. Il se considérait en pays conquis. Changement à Lison et arrivée à St Lô à 14H dans les mêmes wagons que ceux qui étaient en usage il y a huit ans, ce qui prouve la qualité du matériel dont la longévité est vraiment remarquable. Airel, Pont-Hébert, toutes ces stations rappellent de vieux souvenirs. Saint-Lô n’a que peu changé en dehors de la physionomie que lui crée l’occupation, tous les édifices sont peints en vert, l’Hospice, le Bon-Sauveur, les casernes et cela est lugubre. L’Ange est arrivé peu après l’arrivée du train. Il est méconnaissable mais cette fois, en qualités. L’air plus vif, le regard plus clair, il ne ressemble plus à notre Ange de Soisy. C’est une vraie résurrection. Mr Lecaudey étant souffrant n’avait pu venir, aussi sommes nous montés tranquillement vers le Montchais. Une vraie montée d’ailleurs par un chemin des plus dense et des plus à pic. Tout en devisant nous avons atteint la ferme du Montchais située au sommet du coteau. Ferme bien normande. Revu ces vieilles cuisines de campagne, si savoureuses à l’âtre bien vivant sur lequel pétille un bon feu de bois, noircissant la crémaillère ancestrale. Deux chats se chauffent avec leur nonchalance et leur dignité habituelle. La table avec ses bancs de bois. Voilà le cadre où j’ai fait connaissance de Mr et Madme Lecaudey. Quelles belles figures d’honnêtes gens et de braves français ne vivant que pour rendre services dans une communauté remarquable de cœur et d’esprit. Combien de citadins devront à ces braves gens de ne pas être tombés malades par les privations, mais combien d’entre-eux leur garderont la reconnaissance qu’ils méritent. Tournée du propriétaire avec Mr Lecaudey. Quelle terre plantureuse. Quelle prodige d’abondance et de richesse. Le vendredi 4 septembre, acheminement vers Creully par le train du matin qui m’a déposé à Bayeux à neuf heures. Rendu aussitôt chez le vieil ami de Georges, Mr Lalanne avec lequel j’ai passé toute la matinée. Un camion de la laiterie m’a déposé à son tour, à treize heures, juste en face de Mr et Madme Yvetot. Ah la joie de se revoir après quinze longs mois. Heures délicieuses qui payent largement toutes les heures désagréables de l’attente. Georges est bien changé, bien maigri, la mère de même. Cela a jeté pour moi un voile de tristesse sur ma joie. Nous sommes allés revoir le jardin aérien que j’ai tant de fois hanté et qui hante si souvent mes pensées. Rien en effet de plus charmant que ce petit jardin en terrasses, calme et paisible, bien ensoleillé. Revu l’aimable fromager et le docteur, compagnons habitués de mon ami Georges. Nous avons repris nos anciennes habitudes pour quelques heures trop courtes. Cadre bien souvent évoqué, où assis autour de la table, à côté de la cheminée, nous avons devisé, heureux comme deux frères peuvent l’être, dans une même union de pensées. Le dimanche les Auvray sont venus déjeuner. Vrai dîner de gala, assorti de succulentes bouteilles. Tous les dîners chez mon Georges s’agrémentent toujours des meilleurs vins de notre vieille France et mon ami a fait de moi, un dégustateur remarquable. Cela me fait penser toujours aux soupers de l’ami Fritz et quand je suis assis dans le fauteuil, mon Georges à ma droite, le père Leloutre à la gauche avec son ventre bedonnant et son visage vermeil de bon normand qui ne s’en fait pas même en ces temps de restrictions, je vois revivre le fameux souper de la fête du printemps. Il ne manque que la Fuzel et le vieux Kobus. Mais je gage que l’ami Fritz s’il a jamais existé ne pouvait avoir plus de joie de vivre dans l’amitié que nous15. Le lundi à onze heures, l’autobus m’emportait sur Bayeux avec la vision du dernier geste d’adieu de mon ami Georges. Quand nous reverrons-nous ? Et que d’événements d’ici là.

15 L'Ami Fritz est un roman d’Erckmann et Chatrian peignant la vie dans une ville d’Alsace au XIX siècle. Fritz Kobus, bon vivant, héritier de son père juge de paix, décide de vivre sans travailler ni se marier afin de profiter de la vie, du bon vin, de la bonne chère et des amis..

Mercredi 9 septembre.

J’ai fait mes adieux à Mr et Madme Lecaudey avec lesquels j’étais resté lundi et mardi. L’Ange est heureux comme un prince. Il soigne les lapins, casse du bois, abreuve les bestiaux, se gorge d’air pur, de lait et de soupe. Pareille aubaine ne lui était pas arrivée depuis longtemps. Chacun a sa terrine de soupe qui mijote à côté du feu de bois sur l’âtre de la cheminée. Pour ma part, j’en ai une de fort belle dimension qui doit contenir son bon litre ! Et quelle soupe ! Avec cela on peut se coucher et dormir sans crainte de se réveiller avec les angoisses de la faim. La terrine d’Ange est également de fort belle dimension, mais cela ne l’empêche pas de faire honneur au plat de pommes de terre à la crème qui est mis sur la table à la disposition des estomacs vides. Quel gouffre que cet Ange. La tablée est un poème. Tout le monde est uni dans une même communauté simple, patrons, amis, serviteurs et tout cela porte en soi quelque chose de beau et de grand dans sa simplicité. La place d’honneur est toujours au bout de la table sur un banc à dossier. Place immuable et toujours respectée. J’ai quitté ce cadre paisible pour voguer vers Quettreville que je n’avais pas revu depuis huit ans. Revoir tout cela après tant d’années, en mesurant à chaque pas l’étendue de ses sacrifices et les regrets de semblable perte, a été un grand resserrement de cœur d’autant plus cruel que les circonstances actuelles rendent encore plus vif cette séparation irrémédiable. Mais les regrets ne créent ni ne construisent rien. Il faut voir toujours en avant et jamais derrière soi sauf pour se souvenir. Le souvenir lui est immortel pour certain et Quettreville pour nous et pour nos sept enfants qui y ont vécu et dont cinq y sont nés, est un souvenir impérissable. Pas une place, pas un pré, pas un champ, pas une maison ou une propriété, qui me rappellent un nom et les êtres qui les hantent ou qui les ont hantés, de leur vie paisible et de leur labeur journalier. C’est le côté prenant de la campagne, où chaque chose vous parle en elle-même, car vous pouvez évoquer la personnalité de l’occupant et lui mettre un nom au visage. Tout vous est connu et vous êtes connu de tous. La vie en communauté avec le chez soi idéal, un air pur et une nourriture abondante et sure. Quel contraste avec cette vie de banlieue, où nous vivons au milieu d’inconnus et par surcroit maintenant au milieu de privations sans cesse accrues. Mon ami Poussart et Mr Harel étaient à la gare. Quels bons moments. Pas de changements trop marqués, sauf nos cinquante printemps. Mines superbes. Toute la journée n’a été que visites et réceptions à droite et à gauche. Comment décrire cette joie si simple et si communicative qui se lisait sur le visage de tous ceux qui venaient à moi me tendre la main. Quelles heures exquises ai-je vécues. Madame Poussart en avait les larmes aux yeux et j’étais moi-même bien ému. La maison et le jardin où nous avons vécu pendant dix ans n’ont guère changé d’aspect extérieurement. Par contre l’intérieur est méconnaissable. Le carreau de la salle à manger a été supprimé et l’ensemble fait une pièce magnifique. La cuisine a été complétement transformée également. Mon ancien bureau ne se reconnait plus, pas plus que l’étude. Tous ces changements m’ont rendu moins pénible cette visite de ces lieux où nous avons été si pleinement heureux. Vu Mr Dérou, Madme Dérou et ses deux fils Henri et Léon et leur grande fille Georgette. Ils ont tous grandi, devenus des hommes et une jeune fille grande et forte. Revu Lecluse le cordonnier père et fils, toujours à l’affut derrière les vitres de son petit atelier. Martin Duchesne le boucher, lui, a fait de sa maison un palais. Son fils quinze ans est un as, le premier au collège de Saint-Lô. Madme Audrain notre laveuse court toujours avec sa brouette chargée de linge. Elle ne s’arrête pas. Ses enfants sont tous placés, mariés, sérieux et travailleurs. Plusieurs sont dans la marine. Mr Leroux, épicier libraire, est toujours aussi commerçant. Son jardin est magnifique. Un vrai Louvre en miniature. Madme Leroux a rajeuni, ce qui lui a fait grand plaisir de l’entendre. La fille aînée, qui était malade à notre départ, est aujourd’hui une belle fille. Ses deux garçons 12 et 15 ans sont de beaux garçons plein de santé. Il a fallu bien entendu boire une bonne bouteille et l’ami Julot est intervenu pour me signaler qu’on m’attendait depuis une heure déjà pour l’apéritif et déjeuner. Ma bonne Madame Poussart avait préparé un gigot et des pommes de terre frites auxquels nous avons fait honneur dans la petite salle de famille, en petit comité, mon Julot, son épouse, sa nièce « La Madelon » devenue une magnifique blonde et le pharmacien. Les Allemands occupent tout l’hôtel y compris la fameuse salle qui avait couté fort cher à mon ami. Quelle intimité charmante. Mon petit filleul que j’avais quitté à l’âge de trois ans, est venu me voir avec ses parents. Il est gentil et timide à souhait. Mr Bernard est également venu me voir d’Hauteville me donnant des nouvelles de tous. Le curé dont j’avais assisté à l’installation m’a retenu fort longtemps, ce qui m’a mis en retard sur

l’horaire fixé. Nous dînons le soir chez Mr Harel avec Julot et sa femme. La Madelon garde la maison. Madme Beaufils et sa nièce m’ont retenu pour prendre le café. Je suis arrivé très en retard mais à la campagne on ne s’effraye pas pour si peu. Madme Paumier devenue Madme Delahaye m’attendait pour le même motif, et Madme Hénon la voisine me fit comprendre que je ne pouvais pas ne pas rentrer chez elle prendre une tasse du même breuvage. Seigneur, Seigneur ? Et l’ami Julot fit une nouvelle apparition salvatrice chez Madme Hénon en m’indiquant qu’on m’attendait depuis six heures avec le percepteur. Grand Dieu ! Le dîner nous réunit à nouveau chez mon ancien clerc qui nous fit avec sa cousine les honneurs de leur maison. Mr Harel a une bonne cave comme tous les bons normands et nous fit apprécier sa réserve. Après une journée aussi bien remplie et un repas aussi charmant, on voit la vie sous un aspect peu conforme à la réalité. C’est heureux parfois. J’ai quitté mes bons amis le lendemain à six heures et vogué vers Gacé rejoindre la famille.

Dimanche 20 septembre 1942

Nous avons dans les trois départements parisiens été en consigne, à partir de quinze heures chez soi avec interdiction de sortir jusqu’au lendemain 5H. Il n’y avait dans l’avenue qu’un chien récalcitrant qui faisait tranquillement sa promenade. Un attentat a été commis au « Rex ». Les Russes tiennent toujours Stalingrad, assiégé depuis cinquante jours. Chaque maison est changée en fortin qu’il faut prendre et réduire. Quand on défend son pays de cette manière, on est digne d’admiration. De gros bombardements sont effectués tous les jours en Allemagne. Munich a été bombardé dans la nuit de samedi. Les avions qui revenaient ont passé au dessus de nous et ont été salués par quelques tirs de D.C.A. qui nous ont réveillés vers les quatre heures. DéDé a ramassé quelques éclats d’obus tombés dans le jardin. Certaines bombes employées ont parait-il trois tonnes ?

Dimanche 27 sept

bre 1942 La pluie toute la journée. Nous devions aller voir Yves, mais le temps nous a fait remettre ce voyage. Divy est avec nous depuis mardi. Il s’est blessé à la main et est venu passer son repos forcé avec nous. Il repart demain matin. Annick et ChuChu sont arrivées hier après midi d’Amboise, toutes heureuses de leur séjour sur les bords de la Loire. Leur mine fait plaisir à voir. Bernard était je crois le plus carminé de la bande et son grand frère a été très fier de lui, de sa tenue et de sa politesse. DéDé écoutait ces louanges et n’en perdait pas un mot, et comme Madme Perrin l’a invité pour l’année prochaine, il a déclaré à son grand frère qu’il irait avec lui. DéDé et Bernard sont deux inséparables et leur affection d’enfant fait plaisir à voir. Mes jeunes filles nous avaient réservé une surprise. Surprise très touchante et qui témoigne de leur grand cœur. Elles avaient conservé tous leurs biscuits pour nous les offrir. Aussi notre dîner fût-il des plus animé et la joie ne cessa-t-elle de déborder pendant toute la soirée. Quel réconfort que ces bonnes soirées familiales. Notre Ange est toujours à Saint-Lô et ne semble pas pressé de rejoindre le bercail. Nous le comprenons facilement, car quelle torture pour des jeunes de ne pouvoir manger à leur faim, et Dieu sait l’appétit que l’on possède à seize ans. Nouvelles restrictions en perspective. Les carottes se donnent avec des tickets ; les poissons aussi. Interdiction de l’envoi de colis de beurre et réduction des proportions attribuées. Cela n’est guère encourageant. Faisons confiance tout de même et ne pensons pas trop aux angoisses du lendemain qui ne nous appartient pas.

Mardi 29 sept

bre 1942 Journée bien chargée à l’étude. Quel défilé. Les enfants jouissent de leurs derniers jours de liberté. Annick se plonge dans Les Veillées des Chaumières. Micheline tient fidèle compagnie à sa maman. DéDé et Bernard qui

ne se quittent pas d’une semelle, jouent au train et au cheval. Leur théâtre d’opération est l’escalier qu’ils descendent et remontent à une allure endiablée. Ils ont la légèreté de jeunes cerfs et aucune dégringolade imprévue ne vient troubler leur course descendante et ascendante. Ils ne se sont guère arrêtés de toute l’après-midi, me dit la maman. Aussi ce soir ont-ils les yeux bien petits et les paupières bien lourdes. Nell et la maman m’attendaient pour aller chez Mr et Madme Henri. Nous finissons ainsi nos journées par une demie heure de causerie. 61ème jour de l’attaque sur Stalingrad qui tient toujours.

***

Mercredi 7 oct

bre 1942 Notre Ange est rentré samedi dernier complétement transformé à tous points de vue. Il a débarqué à la maison, le sac scout au dos, un paquet d’une main et un sac de l’autre, refermant deux jeunes lapins tout éberlués de leur voyage. Quant au sac il renfermait un magnifique rôti de veau, un kilo de beurre plutôt liquide, un saucisson et de l’orge, sans oublier quelques bonnes et succulents pommes normandes. Quelle aubaine ! Nous allons pouvoir manger pendant trois jours. Avoir trois jours de ravitaillement dans la maison est un miracle qui ne se produit pas souvent, car nous vivons habituellement au jour le jour avec la cave et les buffets vides. Qu’allons-nous faire de ce grand garçon, encore grandi, pour lequel la nourriture substantielle est une question de vie. Nous nous le demandons avec angoisse. En temps normal le choix eu été commode. Aujourd’hui comme demain, la subsistance prime toute autre considération. Seule la santé peut assurer l’avenir. Ange et moi nous sommes allés voir Yves. Quel voyage. Trains bondés, métros surbondés. De quoi devenir fous. Un rien nous fatigue maintenant et pour ma part je suis revenu exténué. Yves était au cinéma en sorte que nous n’avons pu jouir de notre petit bonhomme bien gentil, mais que j’ai trouvé un peu triste. Peut-être est-ce illusion de ma part. Quelle tristesse de ne pouvoir reprendre ce pauvre garçon et lui faire respirer l’atmosphère familiale. La maman n’est pas bien et fait de la température constante. Beaucoup de repos, mais ce n’est pas commode et il faudrait pour la remettre tout ce qui manque. Joël nous écrit qu’il ne viendra guère qu’en décembre. Quelle déception. Ma chère sœur vient enfin d’avoir un petit-fils, ce dont elle est très fière. La maman a été bien souffrante. Stalingrad tient toujours. Les américains arrivent nombreux en Afrique. Un de leur cuirassé a été coulé au large de Freetown (Sierra Leone).

Mardi 13 octobre 1942

Nous nous sommes installés dans nos quartiers d’Hiver depuis samedi soir. Ange et moi nous avons monté les meubles du salon et de la salle, et descendu les sommiers. Une portière coupe le couloir d’entrée à hauteur de l’escalier de la cave et isole ainsi le couloir, empêchant cette aspiration désagréable produite par la cage d’escalier. Notre portière n’est pas digne d’un palais selon toute évidence et c’est notre Ange qui est l’auteur de son installation, réalisée avec une couverture de coton et une vieille cape aux enfants. A la guerre comme à la guerre et on fait comme l’on peut. Mais quelle différence. Plus de courant d’air insinueux, mais une atmosphère attiédie. Les deux benjamins couchent côte à côte, Bernard, dans le fond de l’armoire normande, et DéDé sur son sommier. Les portes de l’armoire leur font une chambre dont ils sont très fiers et très heureux. La salle est ainsi convertie en dortoir, Annick et ChuChu ayant leur lit l’une à la place du bahut breton relégué dans le couloir d’entrée, l’autre à la place de la couseuse transportée au premier. Quant à nous, nous résidons

au salon dont les deux portes vitrées ont été enlevées. Ma femme est ravie de ces changements qui lui apportent une diminution de fatigue. Seuls Ange et NéNé vont encore au premier étage. Mr Henri nous a installé le poële dans la salle à manger, en sorte que l’installation est au point. Nous serons au moins à l’abri de cette humidité glaciale qui nous a fait tant souffrir l’hiver dernier. Les Henri ont fait comme nous et ont émigré au rez de chaussée. Stalingrad tient toujours. Les Anglais ont renouvelé leurs avertissements visant leurs bombardements et leurs incursions. Lille a été bombardé par les Américains. 500 avions de chasse sans compter les bombardiers ont pris part à cette attaque. On croit de plus en plus à une attaque sur Dakar par les Américains.

Mardi 27 octobre 1942

Un deuil navrant et brutal vient de bouleverser la vie de mon ami Poussart. La Madelon, nièce de sa femme, dont j’avais admiré la grâce et le sérieux à mon passage à Quettreville, vient de trouver tragiquement la mort en se noyant accidentellement dans la Sienne. C’était la fille adoptive de la maison, l’espoir de mes bons amis qui avaient placé en elle toutes leurs espérances et qui pensaient se reposer un jour de leur labeur, en l’installant à leur place. Tout cela est anéanti, et ne laisse que chagrin et regrets. Triste destinée d’une belle fille de 24 ans, fauchée ainsi dans un drame obscur, au printemps de la vie. Mon beau frère, de passage à Quettreville, est arrivé à point pour représenter la famille, auprès de mes pauvres amis éplorés.

Mercredi 28 oct.

1942 Nous sommes de plus en plus heureux de notre installation hivernale. Quelle différence avec les années passées. Dimanche dernier nous avons eu à l’église une grande messe fort belle avec le concours de la maîtrise de Beauchamp, qui rivalise en perfection avec celle des Petits Chanteurs à la croix de bois. Nous sommes toujours à la recherche d’une place pour Ange qui se ressent déjà de la nourriture de la maison. C’est un vrai souci pour nous. Stalingrad tient toujours. 90 jours de luttes héroïques, sanglantes, acharnées, comme l’Histoire n’en a jamais enregistrées. Les Italiens se sont fait bombarder quatre jours de suite. Turin, Milan, Gènes ont souffert beaucoup. Les Anglais ont commencé une grande offensive en Afrique depuis vendredi. Il y a eu quelques alertes sans suite ces jours-ci. Pour ses quatorze ans, Divy a offert à Annick une indéfrisable, ce qui a changé l’aspect de cette demoiselle dont les cheveux plutôt rebelles sont devenus onctueux et boursoufflés. Pour achever de la rendre méconnaissable une robe au prix coquet de 575f,00 a augmenté sa garde robe d’une unité remarquable, ce qui achève de rendre remarquable cette jeune personne, aussi ne quitte t-elle guère les glaces de la maison.

Jeudi 29 oct

bre 1942 Evénement à la maison. Notre grande NéNé est sur le point de nous quitter et de partir en Algérie. La pensée de cette séparation nous cause d’avance, un grand serrement de cœur, mais il ne s’agit pour l’instant que d’un projet qui soulève un nombre important de questions. Il est en effet impossible de se séparer de sa grande fille, sans précautions et garanties assurées. Nous en reparlerons.

***

Dimanche 1er novembre

Jour des morts. Nous ne sommes pas allés cette année à Notre-Dame, la raison en est que je ne suis pas très bien portant ayant dû faire lundi dernier une petite congestion pulmonaire. J’ai dû prendre quelques jours de repos. Les anglais font une grande offensive en Egypte. Les allemands sont en retraite le long de la côte. Stalingrad tient toujours.

Dimanche 8 novembre

Oran, Alger, … ont été attaqués par les Américains. Les nouvelles paraissent confuses mais nul doute que de grands évènements se préparent et sont même en cours à l’heure actuelle. Nous reportons notre pensée vers Joël. Le voyage de Nell en Afrique parait remis ‘’sine die’’.

Dimanche 15 novembre

Le Maroc et l’Algérie sont occupés par les Américains qui sont actuellement en Tunisie. La résistance française s’est arrêtée depuis mercredi. Notre plus beau navire le Jean Bart a tiré jusqu’à la fin. L’Amiral Darlan est à Alger. Le Général Giraud a pris le commandement des nouvelles armées françaises. La zone libre n’existe plus. Les Allemands et Italiens occupent les côtes de la Méditerranée. La France n’a plus rien à elle. La Corse est occupée par les Italiens, ce qui doit les réjouir et leur donner l’illusion d’une conquête de grand style. Les Allemands ont évacué Tobrouk et se replient toujours devant les forces britanniques. Stalingrad tient toujours. Les Anglais annoncent parait-il que tout cela n’est rien et que des évènements encore plus sensationnels sont imminents. Comme fin d’année, c’est plutôt mouvementé et tout le monde se réjouit de voir enfin se conclure quelque chose. Toulon camp retranché n’est pas occupé. Aucune nouvelle bien entendu de notre Joël, dont la dernière carte adressée à son frère Divy était un vrai cri de détresse. Le pauvre enfant meurt de faim et réclame de lui envoyer n’importe quoi, et dire qu’ici nous ne pouvons rien faire, n’ayant même pas le nécessaire. Quelle tristesse pour nous. Ange va partir en Normandie jeudi prochain. Peut-être pourrons-nous envoyer quelque chose à notre pauvre fils. Quand allons-nous le voir maintenant. Madme Fouché que nous avions vu, la semaine dernière, nous a dit que Jean se plaignait également de la nourriture. En plus de cette contrainte les voilà maintenant en pleine aventure. Que vont-ils devenir et dans quelle incertitude allons-nous être plongés.

Lundi 16 novembre 1942

On parle de la mort de Doriot et de l’arrestation du Général Weygand. Les Anglais se battent en Tunisie avec les Allemands qui ont été débarqués par avions. Hier soir il y a eu une petite alerte provoquée par le passage de nombreux avions anglais et américains, qui ont repassé vers les une heure du matin ce qui a provoqué des tirs de D.C.A. J’ai appris qu’il s’agissait d’un bombardement de Gènes. Les Italiens vont commencer à connaître les douceurs des bombardements et de l’exode. Chacun son tour.

Mercredi 18 novembre 1942

De nombreuses formations aériennes anglaises ou américaines sont passées vers les huit heures se dirigeant vers le sud. Tirs de D.C.A. – sirènes. Cela devient quotidien. Clair de lune magnifique.

Dimanche 22 novembre 1942

Ange est parti pour la Normandie depuis jeudi pour chercher un peu de ravitaillement. On ne trouve plus ici que des choux et des poireaux. Les carottes deviennent rares. Nell est bien enrhumée. Elle hésite encore à abandonner sa chambre. La maman est allée à Versailles avec ChuChu. Nous attendons l’Ange ce soir. L’Italie a été bombardée toute la semaine, Turin, Milan et surtout Gènes ont reçu les indésirables visites de la R.A.F. Toujours sans nouvelle de Joël. Madme Foucher ne nous a rien fait dire, elle n’a donc rien reçu non plus de Jean. Reçu lettre de ma chère sœur. Brest a été bombardé et il y a eu 20 morts.

Samedi 28 9bre 1942

Le camp retranché de Toulon a été attaqué et envahi par les allemands dans la nuit de jeudi à vendredi. Toute la flotte en station dans le port a été anéantie. L’arsenal a sauté. Deuil national. Le sort de notre flotte aura été tragique. Nous sommes dans l’angoisse en pensant à notre pauvre Joël. Deux sous-marins auraient réussi à s’échapper et peut-être quelques contre-torpilleurs. C’est tout ce qui reste de notre belle flotte, qui méritait un sort moins cruel et moins douloureux pour nous français ; mais il reste comme suprême consolation que nos officiers et marins ont fait héroïquement leur devoir. L’honneur n’est pas un vain mot dans notre marine et nos belles traditions sont encore intactes. Courage et confiance toujours. Madme Foucher m’a téléphoné ce matin. L’angoisse est dans les cœurs et la désolation sur tous les visages. Pour nous qui avons vécu toujours dans le milieu maritime nous prenons une part double de ce malheur qui nous atteint jusque dans nos fibres les plus intimes. Nous allons vivre des jours de misère en attendant d’être fixé sur le sort de notre fils. Ses dernières nouvelles datées du 16 novembre. Qu’est-il devenu dans ce drame effroyable et ne rien savoir augmente nos inquiétudes tout en nous laissant l’espoir. L’espoir qui est la raison d’être de la vie. Un de mes clients qui marie sa fille à Toulon à un ingénieur de la marine, a bien voulu se charger d’un colis pour notre marin et m’a promis de faire l’impossible pour le voir. Il est parti jeudi soir. A-t-il pu aller jusqu’à Toulon ? Par lui à son retour nous aurons des nouvelles certaines de ce drame national ; ultime épisode d’un drame mondial qui s’avère fertiles en secousses soudaines et violentes. Plus bas nous tomberons, plus beau, plus magnifique sera notre relèvement et notre résurrection. Notre France ne peut périr et ne périra jamais.

Dimanche 29 novembre 1942

Bilan tragique. 64 bateaux anéantis. Pauvre marine, orgueil de tous les français. Le coup de main qui devait assurer la maitrise de tous nos navires, s’est heurté à l’honneur de nos marins qui n’ont rien abandonné. Toujours sans nouvelles. Nous avons écrit partout. On dit que les équipages ont été débarqués, ce qui laisse un peu d’espoir. Pauvres marins sans navires. Quelle infinie désolation.

Lundi 30 nov

bre 1942 Dernier récit d’un rescapé de cette sombre tragédie qui nous a amarré des sanglots dans la voix ; ces heures sombres où s’est décimée sous les flots la plus belle partie de notre flotte. Brave gars qui a vu la Norvège, Dunkerque, Gènes, Mers el Kebir et le Liban. Il y a eu très peu de victimes. Son bateau voisinait avec celui de Joël. Tous les équipages sont prisonniers. Nous attendons dans l’inquiétude des nouvelles directes et en pensant que notre pauvre fils qui se plaignait déjà de la faim, souffre encore davantage, moralement peut-être et physiquement selon toute certitude. Ces pensées nous rendent malades. Comment va-t-il supporter toutes ces misères, le froid, la faim, la séparation. Nous espérons toujours, car on ne peut concevoir pareille chose. Des prisonniers pendant l’armistice ? Qui donc défendra nos marins. Notre armée laissée dans le pacte

d’armistice a été dissoute également et les officiers sont parait-il tous prisonniers. Le sort des libérés n’est pas plus enviable. Ce sera pour eux le travail forcé en Allemagne ! Les hommes de toutes conditions partent par trains entiers vers l’Allemagne. La désolation règne partout et la colère gronde. Il a fallu et il faut toutes ces choses iniques pour nous relever, nous étions tombés si bas. Il faut donc que l’on comprenne que chacun soit touché d’une manière ou de l’autre. Quelles pages sombres de notre histoire, qui sentent heureusement les prémices d’une fin, les craquelures d’un plan trop vaste qui se heurte aux impondérables et aux inépuisables qui l’anéantiront. Tout le monde s’informe de notre Joël. J’ai téléphoné à Madme Fouché pour lui faire part des premières nouvelles. Nos voisins les Henry sont partis aujourd’hui pour la campagne chez leur neveu. Notre petite visite du soir nous a manqué.

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Mardi 1er Xbre 1942

Les Italiens subissent des bombardements épouvantables. Les Russes avancent et Stalingrad est en presque totalité dégagé. L’armée d’Afrique se constitue rapidement. Les troupes alliées sont à 12 k de Tunis et à 30 k de Bizerte. Tripoli est bombardé sans discontinue. Aucune nouvelle de Joël ni de Toulon. Les Bigeonneau m’ont téléphoné deux fois. Edouard est venu nous voir. Ma chère sœur et mon brave Georges m’ont écrit. Dans la classe d’Annick on a prié pour lui, et nous le faisons tous les soirs en famille. Il est impossible que tant de jeunesses soient sacrifiées. Nous avons écrit à Divy qui doit lui aussi se ronger pour son grand-frère.

Samedi 5 Xbre 1942

J’ai revu mon rescapé de Toulon qui est venu me montrer son certificat de démobilisation. Il nous a dit que plusieurs trains de marins étaient dirigés sur le Mans qui doit servir de gare de triage, afin de ne pas embouteiller les gares de Paris. Ce fait nous a été confirmé par un marin que Nell a accosté à Paris et qui lui a dit qu’il y avait encore trois mille marins partis de Toulon. Nous avons tous poussé un grand soupir de soulagement en apprenant ces nouvelles. Quel poids de moins. Ainsi nous attendons notre Joël chaque soir et matin, et en rentrant du bureau, j’ai toujours espoir de trouver mon fils à la maison. Quelle joie pour nous lorsque nous reverrons notre grand fils après ces terribles angoisses. Nell la mère est partie voir Yves. NéNé et Ange sont à Paris. Ange doit aller chez Madme Foucher voir si Jean est revenu et lui faire part des dernières nouvelles concernant le sort de nos marins. Les départs en Allemagne sont quotidiens et par trains entiers. C’est une terrible menace qui pèse ainsi sur tous les français. C’est sans doute la crainte d’un soulèvement à la faveur d’un débarquement des alliés qui fait agir ainsi nos occupants. J’ai revu cette semaine l’aimable client qui s’était chargé d’un colis pour Joël. Il lui a été impossible de le trouver, ce qui se comprend mais son gendre lui a promis de continuer les recherches. Il m’a narré lui aussi cette effroyable épisode de notre histoire, qui restera l’une des plus tragiques et des plus héroïques comme sacrifice.

Dimanche 6 Xbre 1942

Jean Foucher est arrivé hier matin et Ange a eu la bonne surprise de le voir chez lui. Jean a pu sauver tout son habillement et était sur le porte-avions le Commandant Teste. Il n’a pu voir Joël qui peut arriver d’un jour à l’autre. Jean vient déjeuner demain. Tante Edith est venu passer l’après-midi avec nous. Melle NéNé s’est décidée à descendre au rez-de-chaussée. Il a fallu pour cela un gros rhume qui l’a alitée pendant quelques jours. C‘est un vrai campement, il n’y a plus qu’Ange au 1er étage. La D.C.A. tire depuis près d’une heure sur des avions qui reviennent sans doute d’un raid, Allemagne ou Italie.

Dimanche 13 Xbre 1942

Notre marin est revenu mardi matin, chargé comme un baudet, ayant pu sauver tous ses habits. Il est en parfaite santé et nous n’en finissions plus de le contempler n’osant croire à la réalité de cette vision tant espérée. En un instant nous avons oublié toutes nos craintes, nos soucis, les mauvais moments que nous avons passés dans l’angoisse. Tout cela s’est évanoui dans la joie de voir notre fils et de jouir de sa présence parmi nous. Il nous a fait le récit de son odyssée si heureusement terminée. Pauvre marine française. Un autre problème va se poser. Qu’allons nous faire de notre grand garçon. Nous nous donnons jusqu’aux fêtes de Noël pour parer à ce grave problème et nous nous accordons ce répit pour jouir en paix de notre fils, sans venir troubler notre bonheur familial par quelqu’autres pensées. Le déballage de ses affaires nous a beaucoup amusés. Il y a de tout, un vrai bazar, jusqu’à une coupe de champagne et des assiettes de bois. Ange est tombé malade depuis jeudi et a succédé à Annick. Il a une forte fièvre, mais le docteur ne lui trouve rien. Ce soir sa température est montée jusqu’à 40, ce qui nous a inquiété beaucoup. Du même coup Bernard s’est plaint de la tête lui aussi, et comme il fait de la fièvre, la maman l’a couché dans son armoire-lit. Pour compléter le tableau DéDé s’est brûlé au poêle, en sorte qu’il n’y a que des couchés au rez-de-chaussée. Nous avons eu la visite de Marthe et de ses filles. Joël et NéNé sont partis pour Colombes voir leur tante Edith.

Vendredi 25 Xbre 1942

Quatrième Noël de guerre. En verrons-nous un cinquième. Quand on pense à tous les foyers brisés, aux mornes inquiétudes de ceux qui attendent un père, un frère, un parent, et lorsqu’on se pénètre de l’image de tous ces innombrables prisonniers, de tous ceux qui loin de leur patrie, de leurs proches, tournent vers eux leurs pensées attristées, combien nous pouvons remercier la Providence de nous avoir, en cette quatrième année de guerre, donné la joie de nous grouper encore, de nous serrer encore tous ensemble pour ce beau jour d’espérance et d’union. Aussi avons-nous prié pour tous nos absents, pour l’oncle Roger, le cousin Ange, qui attendent le grand jour de la délivrance au milieu des misères les plus affreuses. Espérons que le Noël 1943 verra la fin de cet atroce cauchemar, le retour de tous les absents. A notre table de famille, il n’y avait que notre pauvre Yves qui nous manquait pour que notre joie fut complète. Nous avions fait le nécessaire pour qu’il put lui aussi participer à cette fête, mais la permission nous fut refusée. Seule ombre au tableau familial. Divy est arrivé hier, avec un chargement de ressources culinaires. Nous avons vraiment été gâtés et tout arrive en même temps, ce qui est désagréable et dangereux, car après les jours d’abondance viennent les jours de disette plus nombreux que les premiers. Deux lapins, du beurre, de la viande, des haricots. Me Guy nous a procuré un pot au feu, et le boucher un gigot. Aussi sommes nous tous au plaisir du moment. Notre Divy se porte à merveille. Et voilà nos trois grands fils réunis autour de nous. Le marin désarmé, devenu terrien et qui regrette son bateau et sa vie au grand air du large. Il y a bien le lendemain qui est inquiétant pour lui, mais n’y pensons pas aujourd’hui, et que notre Noël soit un vrai Noël de douce sollicitude et de tendre union. Notre électricien, sérieux et bon garçon, toujours prêt à rendre service et tout heureux de se retrouver parmi nous. L’Ange lui, plus grand que jamais, plus maigre aussi, est le plus mal en point. Il est à peine remis de la secousse

qui l’a tenu alité la semaine dernière. Quel trio. Chacun a ses qualités propres et sa petite personnalité et nous voudrions les voir exempts de défauts. Quelle force pour le combat de la vie s’ils savent rester unis comme ils le sont aujourd’hui. Puissent-ils toujours être forts de la vraie force morale qui seule compte pour la lutte parmi nos semblables. Nous les désirons ainsi honnêtes jusqu’au scrupule, bons et serviables, sérieux et joyeux dans leurs devoirs, et ayant toujours au cœur cette flamme surnaturelle de l’idéal qui fera de chacun d’eux, un vrai fils de France, de la nouvelle France. Comme nous les aimons tous, et en ce jour de Noël, où nous les contemplons, les examinons de si près, combien nous voudrions les voir parés d’encore plus de qualités et de perfection, car pour les parents jamais les enfants ne sont assez parfaits tant est si grand leur désir qu’ils puissent plus tard, être assez forts, assez armés pour vaincre les obstacles, les dangers incessants qui les guettent à chaque pas. Et voilà que bien souvent les grands comme les petits ne comprennent pas tout cet amour immense, qui se cache sous les réprimandes et les observations qui leur paraissent ennuyeuses, ou mal fondées. Ils ne comprennent pas et nous qui avons connu tout cela, nous comprenons aujourd’hui tout ce qui se cachait sous ces justes reproches, de douce sollicitude et d’affectueuse bonté. Aujourd’hui ce soir plus tôt, car nous sommes à la veille de Noël, tout est à l’espérance, nous sommes donc dans l’espérance certaine qu’ils comprendront à leur heure, à cette heure indéterminée quant au présent, mais qui résonnera inéluctablement un jour à venir, comme elle a sonné pour nous les parents. Pour le dîner il a fallu ‘’armer’’ la table de la cuisine et se serrer le plus possible pour arriver à caser tout ce monde bien vivant. Et il en manque un qui eut été le bienvenue, le pauvre enfant, et qui pense certainement à sa maison. Et ainsi tous tassés dans notre petite cuisine, bien au chaud, alors que tant d’autres ont froid et sont privés d’un toit, nous sommes restés en attendant l’arrivée du Père-Noël. Bernard et DéDé fatigués du bruit s’en vont bien vite se coucher, l’un dans son armoire alcôve et l’autre à côté sur son sommier. La maman et la grande sœur en profitent pour commencer leurs préparatifs. Elles sont bientôt très affairées. Un gâteau de guerre évidemment préparé par la maman se découpe en tranches, agrémentées de confiture apportée par le marin. Un cacao au lait écrémé achève sa cuisson. Nous sommes vraiment gâtés. La T.S.F nous fait entendre quelques chants de Noël, et les nouvelles de la guerre nous apportent elles aussi l’espérance ; la grande espérance que tous les malheureux gardent plus que jamais au fond d’eux-mêmes. L’amiral Darlan a été assassiné hier à Alger. Les Allemands reculent devant la poussée russe, la situation est très grave sur le Don. Rommel se replie toujours vers Tripoli. L’armée française pénètre en Tunisie. Tout cela fait de ce Noël 1942, un Noël différent du Noël 1941 et l’année se termine dans le signe de l’espoir. Je me plonge comme je peux dans les contes de Noël de Dickens que j’ai sortis selon une habitude déjà vieille de plus de trois décades, mais ce n’est pas commode de lire avec tout notre monde de jeunesse qui nous distrait par leurs rires et leur conversation. Onze heures, la table de la salle à manger, où nous avons passé cette soirée, se pare de choses délicieuses et chacun prend place comme il peut. Et voilà les petits qui se réveillent, pas sans mal d’ailleurs et qui se précipitent dans le salon où la grande sœur a réuni tous les souliers valides de la maison. Les exclamations de surprises se succèdent. Regarde maman j’ai une montre crie Bernard, en brandissant effectivement une montre bracelet. Du coup le DéDé se réveille complètement et vient étendre sur le lit d’Annick toutes les merveilles qu’il a trouvées. Chacun à sa part. La grande sœur n’a oublié personne et a gâté tout le monde. Annick et ChuChu, elles aussi, ont apporté leur contribution à ces gâteries familiales, en offrant des paquets de biscuits, biscuits qu’elles avaient chaque jour mis de côté sur leurs rations. Le cacao fut dégusté dans les tasses du service chinois, malgré les exclamations d’angoisse compréhensible et justifiée, car la maison bat tous les records imaginables dans la casse journalière de toute la verrerie, faïence ou porcelaine domestique. Il n’en reste plus guère d’ailleurs. Plus un verre, quelques assiettes ébréchées sont les seules survivantes de ces cataclysmes quasi-journaliers. Par miracle il n’y eut pas de casse et le service chinois se tira indemne de cette soirée de Noël. Quelles bonnes heures inoubliables. Une bonne pensée pour les absents avant de se séparer et chacun s’en fut trouver un repos tardif. Notre marin a installé son hamac entre les deux montants de mon ancien grand lit de jeune homme et c’est ChuChu qui inaugura ce nouveau lit, grâce auquel nous pûmes coucher tout le monde sans encombre. On arrive à tout dans les familles, même à trouver

des lits insoupçonnables. C’est l’avantage de savoir s’accommoder de tout et d’être satisfait de tout, des petites comme des grandes choses ; et c’est aussi le secret du bonheur qui n’existe que dans la simplicité, car tout ce qui est beau est simple. Pendant la Grand Messe mes deux jeunes compagnons eurent de nombreuses distractions. Toutes les cinq minutes Bernard et DéDé contemplaient leur montre attachée à leur poignet et DéDé me secouait le bras pour me demander l’heure. Nous sommes allés aux vêpres, maman et moi, laissant à la maison, les grands garçons se battent au bâton, genre d’escrime, accompagné de véritables hurlements et de piétinements à ébranler les planchers les plus solides. Quant à notre NéNé, elle se prépare à nous quitter pour quelques jours. Nos amis Poussart l’attendent lundi, en sorte qu’elle voyagera avec Divy jusqu’à Ste Gauburge.

26 Xbre 1942 Jour de congé et de repos. Les garçons sont à Paris. NéNé soigne un petit mal de gorge. L’auto de course apportée par le Père Noël subit de nombreux chocs, mais résiste encore. Elle n’en a pas pour longtemps.

27 Xbre 1942 Toute la maison est allée à la Gr. Messe, sauf Joël et ChuChu qui sont partis pour Bois-Colombes chez les Perlié ! Journée bien calme. Ange et Divy font de nombreux assauts au bâton. Leur union a pour effet de les rajeunir et ils s’amusent comme deux vrais gamins. Quel âge magnifique et quelle belle chose que la jeunesse.

***

1943

1er janvier 1943

Nous voilà entrés de pleins pieds dans cette nouvelle année. Toujours angoissantes les années, en raison de l’inconnu dont elles s’enveloppent. Nous avons passé la journée chez les Perlié, laissant la maison entre les mains d’Ange et des filles, le marin étant allé rejoindre son ami Jean et notre NéNé étant à Quettreville. Bernard et DéDé étaient nos compagnons de fête, car c’est une vraie fête que d’aller voir les cousines. La villa de mes neveux est un vrai palais, d’une méticuleuse propreté, qui retient notre admiration sans cesse renouvelée. Quelle charmante journée nous avons passée tous ensemble, faisant honneur au repas plantureux, tous serrés autour de la grande table, et au café (vrai de vrai) que nous avons dégusté avec le respect dû aux choses rares ; et Dieu sait s’il y en a maintenant, des choses rares. Les enfants s’en sont donnés tant qu’ils ont pu, pendant qu’au salon, assis dans de confortables fauteuils modernes, nous sommes restés à causer au son de la musique. Le brave Edouard est de notre avis pour l’envoi à la campagne, si cela est possible, de Joël et d’Ange. Rien à faire dans l’industrie pour le quart d’heure ; la santé est donc et demeure le seul facteur essentiel. Nous sommes rentrés à sept heures dans une nuit noire, ayant évité de justesse la pluie battante. Nous nous sommes bien promis dès la guerre terminée, de manger tous ensemble l’oie grasse de la Paix. Sera- ce pour cette année ? Espérons-le. Ma chère sœur doit venir sans tarder.

3 janvier 1943

Les garçons sont partis pour Versailles, chargés des étrennes du jeune Yves. Sa marraine lui a donné un jeu de constructions et dix francs en pièces blanches. Comme il va être heureux notre Yves. Nous avons souhaité la bonne année à M. le curé ce matin après la Gr. Messe. Les montres de Bernard et DéDé sont bien malades,

elles ont été dépecées par ces deux vandales ! La neige a fait son apparition deux jours de suite, mais n’a pas persisté le temps s’étant bien radouci. Voilà les vacances terminées et les enfants rentrent en classe demain, ce qui n’est certes pas de leur agrément particulier. NéNé nous a écrit un petit mot, mais les gens heureux sont généralement silencieux.

Dimanche 17 janvier 1943

Nous avons trois nouveaux habitants dans la maison. Notre lapine rapportée par Ange de Normandie vient d’avoir deux petits, qui sont des plus charmants aux dires de ma chère femme qui les soigne avec constance. Le ravitaillement de la gente fourrée est un problème lui aussi et ce petit monde se ressent lui aussi des difficultés du moment. NéNé est rentrée mardi dernier de Quettreville, mine de prospérité, joues rebondies. Quelques jours (de plus) de ce régime et il aurait fallu une brouette pour la ramener. Nous avons vécu de cette vie si prenante de la campagne que j’aime tant, pendant quelques jours en écoutant le récit de ce séjour au paradis normand. Les deux garçons travaillent chez Damien à St Ouen depuis mercredi. Ils font un peu de tout et sont contents de leur labeur. Ils ne perdent pas leur temps ce qui est l’essentiel. Une cantine assure leur déjeuner de midi.

Lundi 18 janv.

1943 Les départs pour l’Allemagne continuent à apporter dans tous les foyers, la consternation. Nous sommes inquiets pour notre Joël qui mesure lui aussi particulièrement l’étendue du malheur qui a frappé notre marine. Dans son usine les départs sont continuels et nous nous faisons beaucoup de soucis. Ange est heureux de son sort, il n’a pas les mêmes raisons que son frère aîné d’appréhender les jours qui vont venir. Pauvre garçon, faudra-t-il le voir partir après avoir été si heureux de le voir parmi nous sain et sauf. Nous espérons toujours et faisons confiance en la Providence qui arrangera tout. Les Russes sont à 80 k de Rostov qui est menacée par trois côtés. Leningrad est dégagé. Au Caucase les russes sont à 50 k d’Armavir, à proximité de Maïkop. En Afrique le général Leclerc venu du Tchad, à travers le Tibesti, vient de faire sa jonction avec la 8ème armée britannique qui est à 60 k de Tripoli ayant dépassé Misrata. Nos troupes occupent la région de Kairouan en Tunisie. Bombardements terribles en Allemagne, Essen, Berlin. L’année 1943 s’annonce comme fertile en évènements. Il fait un temps très doux. Quelle différence avec l’hiver dernier. Les garçons ont nettoyé et arrangé leur chambre du second. Ils y travaillent depuis samedi. Tous les murs sont passés à la chaux et de nombreuses cartes ornent de tous côtés leur antre. Ils m’ont un peu dévalisé d’ailleurs, et se sont emparés du sabre de mon père, et l’épée de mon frère, sans compter le sabre turc. Ils sont très fiers de leur arrangement qui soulève l’admiration de tous les frères et sœurs y compris la sœur aînée. J’aimerais qu’ils soient pris de la même ardeur pour entretenir le reste de la maison. Divy a trouvé le moyen de s’électriser trois fois, travaillant dans le courant force. Il est de plus en plus enchanté de son métier et travaille beaucoup ses cours. L’Ange semble lui aussi vouloir s’y mettre et a commandé des livres. Quelle belle équipe cela fera plus tard, s’ils veulent s’unir et travailler.

Jeudi 21 janvier

Les Anglais sont à 40 k de Tripoli. Rommel est sur la route de Gabès. Les colonnes du général Leclerc sont au sud-ouest de Tripoli. Que vont faire les troupes américaines d’Algérie. Nous nous attendons à de grands évènements dans les jours qui vont suivre.

Samedi 23 janvier 1943

Ce matin à l’aube les troupes alliées sont entrées à Tripoli, dernière ville italienne et capitale de la Libye. Les allemands et italiens se replient sur la Tunisie. Que va-t-il se passer pendant les quelques semaines nécessaires à l’épaulage par la 8ème armée, des troupes françaises et anglaises qui occupent le sud-est tunisien. Les Russes viennent de prendre Armavir dans le Caucase. Les deux garçons eux ont effectué leur repli dans les hauteurs de la maison. J’ai trouvé en rentrant cet après- midi le déménagement effectué. Je ne m’en réjouis pas car le froid n’est pas terminé ni les dangers de la D.C.A. non plus. Au surplus n’ayant donné aucune autorisation à ce transfert de résidence, j’ai été obligé de faire des remontrances à mes deux grands, qui ont vraiment un trop grand esprit de liberté lorsqu’il s’agit de satisfaire leurs caprices. Que feront-ils plus tard, s’ils ne savent en leur jeunesse se soumettre à la discipline familiale. Tout cela est bien inquiétant.

Dimanche 24 janvier 1943

Journée bien tranquille passée à la maison. Repos d’esprit et détente physique, bien utiles en ce moment pour tous. Les garçons n’ont pas bougé de leur perchoir et ont manœuvré le marteau toute la journée. Divy nous annonce son arrivée pour samedi prochain. Cette visite mensuelle nous fera paraître le temps moins long. Le jeune DéDé est malade, forte fièvre que la maman a enrayée avec bain de pieds et… Pour l’instant il paraît bien gai et plutôt nerveux, car il chante dans son lit. Son compagnon Bernard lui est au pays des songes. ChuChu a pris la place de ce dernier dans l’armoire normande et est enchantée de son gite. Les garçons ont réintégré leur chambre. La maman est allée hier après-midi à Versailles voir Yves, qui demande toujours à revenir. Quand donc pourrons-nous le reprendre. Il faut attendre la fin de ce cataclysme ; car le pauvre garçon ne supporterait pas la nourriture de la maison.

Mercredi 27 janvier 1943

Ce matin à 3 heures les anglais ont lancé un message particulier, annonçant qu’une conférence inter-alliée s’était tenue à Casablanca ces jours-ci en présence de Mr Roosevelt, venu en avion de Washington, de Mr Churchill, venu également en avion, du général de Gaulle et du général Giraud. Je n’ai pas entendu ce message, mais j’en ai eu des échos en arrivant au bureau. Radio-Paris avait annoncé que cette conférence se tenait à Washington. De grandes décisions auraient été prises relativement aux opérations futures en Europe. L’espoir jaillit à nouveau ; mais les départs s’accentuent vers l’allemagne ou les pays d’outre-Rhin. C‘est le cauchemar et la terreur des foyers, des pères et des mères. L’annonce de graves décisions et d’évènements prochains donnent à tous un regain de courage et un renouveau d’espoirs. Sur cette côte d’Afrique, nous avons nos cousins en Tunisie, la famille Ellegoet à Casablanca, dont le fils charmant jeune homme, était en dernier lieu dans un camp de jeunesse à Blida. Que deviennent t’ils tous. Nous les avions connus à l’Aber-Ildut. Heureux temps, mais patience de nouveaux jours reluiront qui nous feront oublier les tourments des jours actuels. Divy nous écrit qu’il arrive dimanche. Une journée de joie en perspective. Les petits toussent et n’ont guère bonne mine. La grande NéNé s’occupe désormais chaque soir de leurs devoirs, ce dont je suis bien content, car ils ont tous besoin d’être surveillés de près.

Dimanche 31 janvier 1943

Divy a passé la journée avec nous et nous a apporté trois lapins et une langue de bœuf, sans compter une provision de beurre. Le tout coûte 428f,00 : le beurre est à cinquante francs la livre ; les lapins à 40f,00 la pièce. Cela va améliorer l’ordinaire pendant quelques jours et les trois lapins furent mis à l’instant à la casserole, le voyage les ayant trop largement faisandé. Notre fils nous a donné les nouvelles de Gacé. Les allemands sont partis depuis quelques jours. Jean Fouché a passé la journée également. Ma femme et moi nous avons fait les vitriers. Sept carreaux à remplacer. C’est inimaginable. La NéNé à elle seule en a cassé trois, Ange lui a trouvé le moyen de casser la grande vitre de la porte d’entrée et les petits ont fait le reste. Coût 152f,00. Soirée charmante. Les garçons voudraient entrer dans une usine d’électricité, car les établissements Damien ne répondent pas à leurs désirs. Il serait préférable qu’ils puissent entrer tous trois dans le même corps de métier, tout en se spécialisant chacun par la suite dans une branche, lorsque plus tard, ils pourront s’établir. Nell est allée voir Maxence Mélo à ce sujet, hier après-midi avec Joël.

***

Lundi 1er février 1943

L’armée encerclée devant Stalingrad n’existe plus. Berlin a été bombardée deux fois samedi dernier. C’était l’anniversaire de Hitler au pouvoir. Pour la première fois Hitler n’a pas pris la parole. Morlaix a été bombardé. Le viaduc a été touché ce qui a interrompu les communications avec Brest. Marthon16 qui vient déjeuner à la maison dimanche prochain nous donnera des nouvelles.

Vendredi 5 février 1943

Les garçons ont pu trouver une place, grâce à Maxence Melo, à la Compie Française de radio-électricité à Levallois-Perret. Ils doivent commencer lundi prochain et sont très heureux de cette place, qui leur permettra de travailler pour leur avenir. Ils sont rentrés hier avec un équipement complet d’escrime. Il ne manquait plus que cela. La chambre des trois garçons est toujours entretenue magnifiquement ; aussi les petits n’y vont-t-ils que sur invitation.

Dimanche 7 février 1943

Marthon est venue déjeuner avec ses deux filles ainées. Déjeuner de fortune ou plutôt d’infortune, du potage, pâté de poisson, de la purée ; mais au goutée, la maman nous fit la surprise d’une crème au chocolat, vraiment succulente qui fit les délices de tout le monde. Nous avons passé la journée autour du poêle, car le temps s’est refroidi. Les enfants tournaient et gambadaient sur nos têtes. C’est ChuChu qui menait tout ce vacarme. Ma chère sœur doit venir sans trop tarder. Elle a eu très peur, ainsi que tout Kerlaran, par l’éclatement d’un obus de D.C.A dans un champ. Nous devons aller à Bois-Colombes le mois prochain. Demain les garçons entrent dans leur nouvelle phase.

16 Marthon : Marthe Perlié, née Rahier, fille d’Amélie Lemogne, sœur de Louis.

Mardi 9 février 1943

Les garçons sont très contents de leurs nouvelles occupations. Joel est contrôle des appareils de radio et Ange dans un bureau. Ce dernier aurait préféré la technique mais l’essentiel est d’être entré dans la place. Le seul ennui indépendant de la question de place est toujours l’éternelle question de nourriture. Joel rentre fatigué et il a déjà maigri depuis qu’il travaille. Levés à 6 heures, ils ne rentrent que vers huit heures. C’est dur. Lorient qui subit des bombardements intenses, va être entièrement évacué. La ville est dans un état pitoyable. Brest également.

Dimanche 14 fév.

1943 ChuChu est venue avec moi à Eaubonne voir Mr et Mme Boulle que j’ai trouvé bien changé surtout madame qui vient de faire une congestion. Pour ces gens il ne manque que la nourriture pour les rétablir tous deux ? Que cela ? Quelle tristesse. Qui aurait pu penser dans un pays comme la France. Des gens mourant de faim. Bonne amie que ma femme a vue hier, est également bien touchée. Elle s’en va de langueur. Vivement que les secours arrivent. Le ravitaillement est nul. Nous sommes réabonnés aux carottes. On ne peut plus les voir sans avoir un haut le cœur. Maigre pitance. Il faut tenir coûte que coûte. Les petits et les grands souffrent beaucoup. Pour un dîner un peu substantiel il y en a dix d’insuffisants, sans matière grasse. Melle NéNé est allée aujourd’hui à une réunion chez une de ses amies. Les garçons eux n’ont pas bougé. Ils ont fait de l’escrime. Les petits s’amusent bien tranquillement à faire des avions de papier.

Lundi 15 fév.

1943 Les Russes viennent de reprendre Rostov et sont à 10 K de Kharkov Krasnodar dans le Caucase a été également repris. Lorient a subi deux violents bombardements. Pauvre Lorient que va-t-il en rester. Reçu lettre de mon ami Georges qui parait plus gai. Je suis toujours en retard pour la correspondance privée que je n’arrive jamais à mettre à jour, maintenant plus que jamais. L’hiver est exceptionnellement doux, ce qui est providentiel. Il y a tant de misères autour de nous. C’est une misère de moins à supporter pour trop de malheureux sous-alimentés et privés de moyens de chauffage. On m’a signalé le cas d’une famille de sept personnes (5 enfants dont le dernier à 1 an) qui ayant perdu tout leur mobilier dans un incendie depuis un an, loge dans une soupente à côté de chez nous. La moisissure est telle qu’il y a des champignons sous les matelas, perclus d’humidité. Rien n’a pu être fait pour procurer encore à cette famille un logement décent. Remercions la Providence qui nous a épargné jusqu’ici de pareilles souffrances.

Mardi 16 février 1943

Les américains reculent en Tunisie pendant qu’au sud la 8eme armée progresse. Elle est arrivée à Tataouine au nord-ouest de Ben Gardane. Ce matin quelques coups de D.C.A sur des avions de passage. Il fait froid depuis quelques jours. Les garçons ne travaillent pas demain et vont pouvoir se reposer. Ils sont contents de leur service de contrôle. Divy nous annonce son arrivée à la fin du mois.

Dimanche 21 février 1943

Joël nous est revenu hier de Paris, avec un magnifique chapeau-mou, une paire de gants et une chemisette. Bref il était sur son 31 et pas peu fier de son personnage. Nous avons décidé d’envoyer Ange à Quettreville, samedi en quinze pour chercher un peu de ravitaillement, car la situation culinaire devient tragique. Les pommes de terre tirent à leur fin et il n’y a pas eu de viande cette semaine. Le régime est loin d’être reconstituant. Soupe et purée de légumes et c’est tout. La seule variante est le jour de viande, quand ce jour n’est pas reporté comme cette fois. On tient tout de même je ne sais comment, mais on n’est pas fort. Pour ma part le moindre effort me met à plat. Pour les grands qui travaillent, c’est dur. Heureusement qu’ils mangent à peu près bien à midi. Le soir les pauvres affamés grognent devant leur portion de légumes et de soupe, ce qui n’engendre pas pour eux la bonne humeur. On a toujours faim, c’est le refrain de tous les jours, grands comme petits. Et comme il n’y a rien dans la maison, pas une réserve, pas un atome de beurre ou de confiture, force est de se contenter de ce frugal repas et de partir avec sa faim. Aujourd’hui, mauvaise journée. Il a fallu réparer le sommier de notre lit dont les cordes d’attache sont toutes cassées. Il n’y a même plus de ficelle qui est introuvable. Tout est d’ailleurs introuvable. Le moindre objet à remplacer pose un problème souvent insoluble. La vaisselle diminue de plus en plus. Deux bols en tout et les assiettes s’éclaircissent en nombre. Je suppose que nous finirons par manger dans les casseroles ? Inutile de parler de l’état vestimentaire. Les petits font pitié, et n’ont plus rien à se mettre. Les autres sont à peu de chose près dans le même dénuement. On verra cela après la guerre. On se console ainsi et les jours passent, les semaines aussi et nous approchons ainsi, peu à peu du dénouement final qui arrivera bien un jour. Les garçons iront dimanche à une récollection à Margency. Joel s’est fait un peu tirer les oreilles pour se décider, mais cela n’a pas été trop terrible tout de même. L’Ange n’a rien dit. Une journée de réflexions et de conseils éclairés leur fera un bien énorme. Il y a tant et tant de dangers pour les jeunes, lancés dans la vie, sans expérience, qu’il est nécessaire pour eux d’avoir un fonds solide comme roc pour ne point être terrassé aux premiers combats. Il y en a tant qui succombent et qui devenus des hommes ne sont plus que des loques humaines, sans volonté, sans amour propre, sans personnalité et sans idéal. La France notre cher pays est mort une première fois de cela et les jeunes qui nous continueront auront la charge de la refaire. Dès lors pour la tâche immense qu’ils ont à remplir, ils ne seront jamais assez armés moralement. Devenir des hommes, dans toute la force et valeur de ce mot, quel beau programme pour les fils de France. Panne d’électricité qui nous a fait manger à la bougie, réminiscence des temps passés et révolus.

Samedi 27 février 1943

En revenant du bureau à une heure, j’ai eu une belle surprise qui m’a causé une grande joie. Ma chère sœur était installée à notre table de cuisine avec ma tendre femme et le plus drôle c’est qu’étant rentré dans la pièce, je ne m’en aperçus que sur l’exclamation de cette dernière. Quelle joie de se revoir après tant de mois écoulés dans de pareilles circonstances, où chaque jour se trouve marqué par des évènements imprévus. Toujours la même ma chère sœur, pas grossie non plus. Nous avons passé la revue du pays. Pauvre vieux Brest. Kerlaran est devenu un vrai camp retranché, qui abrite nièces et neveux et petits neveux. Quatre ménages. Tout cela ne rebute guère ma pauvre sœur. Les Brestois sont à dure épreuve. Il ne reste guère de monde. Beaucoup d’évacués, moins cependant qu’à Lorient qui est vide de ses habitants. Le viaduc de Morlaix a une arche démolie et le train passe à claire voie, ce qui n’est pas trop rassurant. Quel bon après-midi nous avons ainsi passé après avoir partagé ensemble nos ressources culinaires. Dimanche en huit nous allons à Bois- Colombes. Le soir à onze heures alors que je me disposais à me coucher, Divy nous est arrivé à notre grande surprise (c’était le jour des surprises). Inutile de dire que nous nous sommes couchés tard pour tenir compagnie à notre fils qui nous a apporté un litre de crème, mais malheureusement presque pas de beurre. Divy est en parfaite santé. Beaucoup de jeunes qui sont pris et partent pour l’Allemagne. Quelle loi de terreur

et quel cauchemar. Divy reste seul comme employé. Il aura ses dix-huit ans en juillet. Nous nous réjouissons chaque fois, ma femme et moi de constater, combien les qualités naturelles de notre second fils se développent. Bon cœur, très affectueux, et travailleur, ce sera l’homme du devoir tranquille, qui veut arriver à faire son chemin dans la vie.

Dimanche 28 février 1943

Il fait un temps de printemps. Pas un nuage et le soleil est déjà réchauffant. Les garçons sont allés à la récollection au collège de Bury. Ce n’a pas été sans mal. Ange est très difficile. Très bougeant et emporté. Joël beaucoup moins et tous deux au demeurant ne sont pas méchants. Mauvais moments à passer. Caractères en cours de formation. Puissent-ils prendre sur eux et tomber sur le bon compagnon qui les conduira sur la bonne voie. Maman, Divy et Bernard sont venus à la grand Messe avec moi. Jean Fouché est arrivé à midi et a tenu compagnie avec Divy jusqu’à l’arrivée de Joël et d’Ange qui sont revenus plus tôt que nous les attendions, s’étant dispensé des Vêpres. Ils n’avaient pas l’air trop mécontents tout de même, mais comme ils ne sont pas causeurs il a fallu leur arracher quelques détails sur leur matinée d’extériorisation. Le collège de Bury est parait-il magnifique et il est tenu par des pères maristes. L’après-midi nous avons déménagé du rez de chaussée pour regagner notre chambre. Beau jour pour ce changement qui marque la fin des jours sombres de l’hiver. Nous avons bavardé avec Divy le soir assez tard, car il nous quitte de bonne heure, par le premier train. Les petits ont joué au jardin, heureux de sortir, ils avaient construit une cabane au grand dommage des arbustes. Le soleil va leur redonner meilleur mine. Ils en ont besoin, car ils ne poussent guère et sont bien pâlots.

***

Jeudi 4 mars 1943

J’ai appris aujourd’hui la mort de Mr Boulle, jeudi subitement dans les escaliers du métro. Pauvre Mr Boulle, avec sa bonne figure d’honnête homme, le cœur sur la main, toujours prêt à rendre service. Aimait-il son jardin, sa maison toute ensoleillée et quel vide pour sa fidèle compagne, toute seule désormais et par surcroit malade et affaiblie. Ma femme est allée la voir tantôt et elle est revenue toute bouleversée. La mort arrive vite et surprend toujours. Nous irons la voir samedi et enverrons NéNé la semaine prochaine pour l’aider. Cette mort si imprévue m’a beaucoup troublé, estimant beaucoup le père Boulle. Saint Nazaire est parait-il détruit à la suite du dernier bombardement. Berlin a été également très atteint, et les incendies durent toujours dit la radio suisse. Chaque jour nous apprenons le départ de quelqu’un et les vides s’accentuent partout. Joël nous annonce un départ de trois cents ouvriers dans leur usine. Ange est très fier car il est augmenté et gagne plus de 10f,00 de l’heure. Il me dit qu’on est très content de lui. Je crois qu’il doit s’appliquer de son mieux et être consciencieux dans son travail, ce qui est la base de tout. On s’attend chaque jour à de grands événements. Un bombardement a eu lieu cet après-midi dans les environs, et une fumée très épaisse s’étend dans la région du sud ouest vers Colombes. On pense qu’il s’agit des usines Goodrich. Ma belle sœur a du avoir peur et nous sommes pressés d’avoir des précisions.

Vendredi 5 mars 1943

Un de mes clients, originaire de Lorient, m’a donné quelques détails sur son pays natal. La ville est détruite par l’incendie causé par des milliers de bombes incendiaires. L’arsenal a été anéanti par de grosses bombes de deux tonnes. Le tremblement causé par les explosions était si fort qu’à trente kilomètres de là, les habitants étaient obligés de sortir de chez eux par crainte de voir s’écrouler leur maison. Port-Louis a été ravagé ainsi que le port de pêche qui servait d’abri de sous-marins. C’est effrayant. St Nazaire doit être dans le même état. Quant à Brest, qui est de nouveau bombardé, les dégats deviennent considérables. Les départs pour l’Allemagne continuent par trains entiers. Non seulement les ouvriers partout, mais encore les jeunes gens de toutes conditions. A ce rythme il ne restera plus personne. Ange est parti ce soir pour Quettreville et il doit revenir demain soir. Joël est rentré ce soir quand je suis arrivé, heureux de se reposer demain, samedi, qui est jour de congé. Il a bien maigri ce pauvre garçon, qui est loin de manger à sa faim. Ce soir nous avons varié avec deux beaux choufleurs, et deux pommes de terre. Dîner de gala, car il n’y avait pas de carottes.

Samedi 6 mars 1943

Je suis allé voir Madme Boulle que j’ai trouvé très souffrante et bien fiévreuse. Elle est bien à plaindre n’ayant pour la soigner que deux personnes incapables, peu dévouées qui ne s’occupent que de bavarder et de manger ses réserves. Nous voudrions qu’elle aille chez les sœurs à Soisy se reposer, mais elle est trop malade pour être transportée. Ma femme pendant ce temps était chez bonne amie, qui est aussi bien malade et dans un état lamentable. Elle est toute seule elle aussi. Avoir été la providence de tant de foyers et se voir réduite ainsi, quelle tristesse. C’est une série bien noire. Ange qui devait revenir ce soir n’est pas revenu et Joël est revenu seul après l’avoir cherché et attendu en vain.

1944

Dimanche 7 mars 1944

[sic] Nous sommes partis après la Grand Messe pour Bois-Colombes avec les deux petits, laissant la maison à Nell et aux garçons ainsi qu’à ChuChu et Annick. Ils se préparent à recevoir ce soir toute une compagnie et jeunes filles et jeunes gens. Nous avons été plus au calme à Bois-Colombes. Tout le monde nous attendait. Brigitte17 était malade avec une atteinte de pneumonie que l’on espère enrayer. Quelles charmantes heures nous avons pu passer jusqu’à six heures, tous ensemble. Je me suis régalé de musique dont je suis sevré depuis longtemps. Ange est arrivé le matin, très heureux de son voyage, avec un ravitaillement de beurre, (très rare) pains de soupe, graisse à soupe, viande, tripes et biscuit. C’est son dernier voyage, car nous avons eu trop peur. Mon ami Poussart se porte bien et il a été reçu comme fils de la maison. Un large sourire épanouissait son visage en nous racontant ses exploits culinaires. Comme c’est beau l’amitié : la vraie, la toute simple qui part du cœur et ne se perd pas en paroles, comme celle du monde.

Lundi 8 mars 1943 Tirs de D.C.A ce soir sur avions en promenade, en formations importantes.

17 Brigitte Perlié, fille de Marthe, petite-fille d’Amélie Lemogne. Elle se maria plus tard avec Philippe du Terrail.

Mardi 9 mars 1943

Nous avons été réveillés par les tirs de la D.C.A, au retour des avions qui ont survolé notre secteur pendant plus d’une heure. Nous avons appris que Nuremberg avait été bombardée et Rennes également, cette dernière ville en plein jour hier. J’ai eu des renseignements sur Saint Nazaire qui est anéanti complètement et a brûlé pendant huit jours. Que de ruines et nous n’en sommes qu’au petit commencement. La situation en Tunisie est sans changement depuis que les Anglais ont repris le terrain perdu par les Américains. Rommel a attaqué dans le sud, sans succès. Les Russes continuent leur avance dans le nord, les opérations dans le sud étant ralenties. Nell est allée voir Madme Boulle qu’elle a trouvé un peu mieux. Elle sera transportée demain à l’hôpital d’Eaubonne. Pauvre femme qui avait la terreur de l’hôpital. Nous sommes allés ensemble Nell et moi faire notre petite visite du soir aux Henri, pendant que les garçons et les petits mangeaient leur soupe à la graisse de Normandie. Quelle délice. Tout le monde y a fait honneur et une marmite entière n’eut pas effrayée les grands. Tirs de D.C.A de peu d’ampleur. Il fait très clair dehors.

Mercredi 10 mars 1943

Les tirs de la D.C.A nous ont réveillé vers trois heures. Munich a été bombardé très violemment. Rien de nouveau. Les Allemands reprennent du terrain en Ukraine et ne sont plus qu’à 20 k de Kharkov. On attend toujours le débarquement des Anglais. Il est vrai qu’il y a un an qu’on les attend. A ce propos il circule une bonne histoire qui entretient le bon moral. Nous sommes en 1952 et la guerre dure toujours. Un monsieur et une dame causent dans la rue. Leur état vestimentaire est inimaginable. La dame dit au monsieur « Aujourd’hui j’ai trouvé une occasion inespérée » Vraiment répond le monsieur. La dame se penche vers lui et lui glisse à l’oreille « J’ai trouvé un quart de beurre pour 45000f00 ! » Moi aussi rétorque le monsieur, j’ai eu une chance extraordinaire, j’ai trouvé un soulier pour 125000f00. Il est vrai que c’est le pied droit au lieu du gauche que je cherchais, mais enfin ça va tout de même ; et le monsieur d’exhiber sa chaussure qui laisse passer ses doigts de pied. Arrive un autre monsieur de leur connaissance qui lie conversation et auquel chacun raconte sa bonne fortune. Décidément dit le dernier arrivé, c’est un jour de chance pour tout le monde, devinez ce qui m’est arrivé tout à l’heure. Chacun d’émettre ses suppositions. Bien mieux que tout cela, voyez-vous, j’ai pu avoir cinq minutes d’électricité et j’ai entendu… les Anglais ? Pas possible, vous les avez entendus ? Mais oui. Que disent-ils, dites le nous bien vite. Eh bien voilà. Ils ont dit qu’ils allaient venir bientôt et que le front occidental était imminent. Courage, confiance et patience ? Les Américains annoncent qu’ils auront en fin de cette année, huit millions de soldats instruits et deux millions d’aviateurs. Ça promet, mais cela n’annonce pas la fin de la guerre. Et pendant ce temps là chacun vit dans l’angoisse du départ. Que de foyers dispersés. Le bombardement de Rennes a fait plus de 100 victimes. L’express de Paris était, paraît-il, en gare et quelques wagons auraient été atteints par l’explosion d’un train de munitions. Il y a beaucoup de dégâts. Notre cousine Pauline Deschard doit être revenue à Rennes, en ce moment.

Samedi 13 mars 1943

Ma chère sœur est venue passer la journée. Nous avons touché la viande cette fois, un bifteek tous les quinze jours s’apprécie vraiment et nous avons été heureux de le partager avec notre invitée. Ma sœur m’a appris la mort d’Alexis Aubin, vieil ami de notre mère, qu’au temps de notre jeunesse nous allions voir tous les ans à Lorient, et qui vient de s’éteindre au Faouet où il s’était retiré. J’ai appris aussi la mort de l’abbé Herry, mon ancien professeur, devenu curé de Porsporder. C’était lui qui nous avait marié à Saint-Louis, et qui avait baptisé Nell et Joël, nos deux brestois. J’aimais beaucoup l’abbé Herry que je ne manquais jamais d’aller voir à sa cure et avec lequel j’avais conservé d’excellentes relations. A mesure que l’on s’avance dans la vie, on voit ainsi

partir tous ceux qui ont formé le cadre de votre jeunesse et de votre existence et le cercle se rétrécit autour de la famille. Amélie et Nell sont parties voir Bonne amie, qu’elles ont trouvé alitée et en un état peu satisfaisant, ne pouvant plus bouger. C’est vraiment triste.

Vendredi 19 mars 1943

Il y avait autrefois route de Saint Leu, non loin de notre maison, un marché qui s’étendait tout le long de la route sur un bon demi-kilomètre. Maintenant ce marché est réduit à cinq marchands bien minables dont la marchandise ne couvre même plus leur étal. Il n’y a plus rien à vendre et on ne trouve plus rien. Le marché d’Enghien dont la renommée était grande dans tout le voisinage est réduit dans les mêmes proportions. Spectacle bien misérable quand on songe à la force, à la puissance de production d’un pays comme le nôtre. Est-il possible d’avoir réussi à assécher aussi complètement notre belle France. Ce soir, ma chère femme et NéNé sont parties au cinéma, toutes deux aussi heureuses l’une que l’autre. La maison est donc bien calme. Les garçons sont à leur belvédère, les petits sont au lit et leurs deux sœurs aussi. Melle Annick a fait la vaisselle, ce qui ne lui arrive pas souvent. Elle l’a fait en ronchonnant comme un vieux sapeur pour se donner des airs de victime, ce qui lui paraît être la manière la plus convenable pour relever sa dignité offensée. Elle est à l’âge de la transformation, ce qui la rend capricieuse, et irritable. Tout cela passera et la bonne volonté aidant tout ira pour le mieux. La ChuChu est plus facile, plus complaisante et rend service sans trop se faire prier, ayant même souvent l’initiative de vouloir aider et de vouloir faire plaisir. Yves nous attend dimanche et j’irai le voir avec NéNé. Il a grossi beaucoup, et brule du désir de revenir à la maison. Pauvre garçon. Quel déchirement pour nous et pour lui. Le plus dur n’est pas encore passé et le régime de la maison n’est guère fortifiant. Nous n’avons plus de pommes de terre nous dit la maman et le buffet ne contient aucune réserve. Heureusement que nous faisons comme les oiseaux et ne pensons plus au lendemain, sans cela avec tant de bouches affamées, nous serions morts de soucis. Jusqu’ici tout s’est normalement passé, et à défaut de l’abondance, qui n’existe plus, ni de la qualité, nous ne sommes pas restés sans manger un seul jour. Nous ne pouvons qu’en remercier la Providence qui nous a toujours aidé de manière imprévue en toute circonstance. Madme Boulle est à l’hôpital d’Eaubonne, bien malade. Nell est allée la voir hier et j’irai demain après-midi. Cette excellente dame a donné à Nell une magnifique paire de boucles d’oreille. Vrai cadeau princier. Ce sera la dot de notre grande fille si elle se marie comme nous l’espérons, et c’est encore la Providence qui a su inspirer cette bonne personne. Comment ne pas avoir une aveugle confiance en voyant combien tout s’arrange toujours pour le mieux de chacun de nous. Toute la semaine a été très calme. Aucun évènement saillant. Les Allemands ont repris Kharkov, mais les Russes ont repris Viosma en direction de Smolensk.

Dimanche 21 mars 1943

Nous sommes allés à Versailles. NéNé et ChuChu m’ont accompagné dans ce voyage de grande envergure. Il s’agit en effet maintenant d’un vrai voyage, tout étant si complètement encombré, désordonné et étourdissant, qu’on arrive au but, fourbu de fatigue et ahuri au suprême degré. L’écrasement commencé à Enghien avec le train où l’on se tasse et s’entasse à n’en plus pouvoir respirer à force d’être pressé et comprimé. La ChuChu n’était pas des plus rassurés. Cependant à force de glissement nous avons réussi à nous faufiler dans le compartiment où nous étions plus à l’aise, car par une étrange incompréhension, tous les gens se tiennent dans les entrées, et n’en bougent plus. A chaque station de nouvelles fournées de voyageurs viennent augmenter l’écrasement au milieu des cris et des protestations. Point n’est nécessaire de craindre les arrêts brusques, car la masse de voyageurs est si dense si compacte, qu’elle ne fait qu’un avec les séparation

même du wagon. On arrive ainsi à la gare du Nord dans la position des harengs salés compressés dans leurs barils, pour s’engouffrer dans les escaliers du métro où un autre encombrement vous attend. Un bon quart d’heure au moins est nécessaire pour atteindre le portillon ; et l’on recommande la sur-compression dans les compartiments. Pour comble de malchance il a fallu que nous nous trompions de ligne, en sorte que nous sommes sortis de cette fournaise d’enfer, après toutes nos descentes et montées d’escaliers et arpentages de couloirs interminables, que bien après le départ de notre train aux Invalides et il était 4H moins le quart lorsque nous débarquions enfin à Versailles. Temps magnifique, vraie journée de printemps, parc splendide, même au sortir de l’hiver. Nous découvrîmes notre Yves sous les grands escaliers de l’orangerie, jouant avec ses camarades. Mine de prospérité, tout heureux de nous voir. Courte entrevue notre train partant à 5H ½. Il nous a annoncé qu’il était toujours premier et enfant de cœur. Quel beau garçon et combien nous sommes attristés de le voir séparé de nous, alors que tant de raisons nous font désirer ce retour parmi nous. Le personnage a été gâté, dix francs de son grand frère Joël, cinq francs de sa grande sœur, sans compter la participation de la maman et du papa, mais c’est si triste, ce fils qui ne connait pas la joie du home familial. Impossible de rien offrir. Pas un gâteau nulle part, pas une sucrerie ? Quel vide. Le temps a vite passé et ChuChu a accompagné à 5H son frère à l’hôpital pendant que nous attendions devant la gare. Nous sommes rentrés tous aussi fatigués les uns que les autres. La veille j’étais allé à l’hôpital d’Eaubonne voir cette pauvre Madme Boulle que j’ai trouvé plus reposée que chez elle, mais bien triste. Ma brave sœur est venue passer la journée avec nous, malheureusement ma promenade à Eaubonne m’a privé de sa compagnie pendant la plus grande partie de l’après-midi. Les Anglais ont commencé leur offensive en Tunisie.

Mercredi 24 mars 1943

Journée de vrai Carême. Il n’y a plus de pommes de terre. Nous avons eu faim toute la journée. Les garçons sont rentrés en se plaignant aussi de maux dus à la même cause. Le viaduc de Morlaix a été rebombardé. St Nazaire l’a été avec trois cents avions. Les Anglais continuent leur attaque en Tunisie et ont essuyé un premier revers. Ayant réussi à percer la ligne Mareth ils ont été obligés de regagner leur ligne de départ. Par contre au nord les Américains avancent en direction de Sfax.

Dimanche 28 mars 1943

Ma chère sœur est venue hier après-midi. Nous attendons avec impatience cet après-midi du samedi qui marque notre réunion. Nous aurons ainsi le plaisir de causer des uns et des autres et de notre chère Bretagne. Brest est toujours bien bombardé ainsi que nous l’écrit mon beau frère Jean qui a manqué bien des fois d’y rester. Son moral est toujours magnifique, et sa confiance à la consistance du granit. Les Anglais ont tourné la ligne Mareth et sont rentrés à Gabès. Berlin a été bombardé très durement 900 tonnes d’explosif. En Russie les opérations subissent un ralentissement général. Aujourd’hui consécration de la France au Sacré Cœur. Divy est arrivé hier soir avec des pommes de terre, des lapins, de la viande et du beurre. C’est notre sauveur, car nous aurions passé une dure semaine aux poireaux. La Grand Messe nous a tous réunis. Quelle joie de voir ses enfants vous entourer. A Gacé presque tous les jeunes gens sont partis. Quel cauchemar.

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Dimanche 4 avril 1943

Les usines Renault ont été bombardées cet après-midi. Gros dégâts plus considérables que ceux causés par le bombardement de l’année dernière. L’alerte a été donnée lorsque les bombes commençaient à tomber. Il y avait foule dehors car il faisait un temps splendide, vraie journée de printemps. Les pelouses de Longchamp étaient couvertes de monde. Des bombes lançaient [sic] sur les batteries de D.C.A, installées aux alentours du champ de course, ont fait beaucoup de victimes. Une bombe tombée à la bouche de la station du Pont de Sèvres a tué tous les malheureux qui s’y étaient réfugiés. Trois cents tués, neuf cents blessés. Quelle tristesse. Les avions américains étaient très nombreux et leur bombardement intensif. Brest a été à nouveau bombardé.

Jeudi 8 avril 1943

Le froid est revenu et tout le monde a repris manteau et fourrure. C’est la douche écossaise. Les anglais ont enfoncé la ligne des … en Tunisie et la 8e armée a fait sa jonction avec l’armée américaine. Les allemands sont en retraite sur Sfax. Reçu aujourd’hui une longue lettre de Divy qui arrive le dimanche des Rameaux pour prendre Bernard invité chez Madme Perrin. Bernard est aux anges et le pauvre DéDé n’a rien dit et caché au contraire sa peine de voir partir son compagnon. Nous ferons donc nos Pâques le dimanche des Rameaux et nous irons à Paris à Notre Dame le jour de Pâques. Je regrette cependant d’être séparé de notre grand fils pour les fêtes.

Samedi 10 avril 1943

Notre chère sœur est venue passer l’après-midi avec nous et nous a donné des nouvelles de Brest. La caserne du 2e dépôt a été détruite par l’incendie et l’arsenal est très touché. Les américains et les français sont à 30 k de Kairouan en direction de Sousse. Dans le Nord les anglais avancent en direction de Tunis. L’attaque est générale sur tous les fronts en Tunisie et la situation des troupes allemandes et italiennes parait grave. Le soir alerte à onze heures, qui a duré une demie heure.

Dimanche 11 Av. 1943 Alerte ce matin à 2H qui a duré trois heures. Tirs de D.C.A assez violents. Joel est couché depuis hier, et Ange est allé seul au travail. C’est un refroidissement, toujours inquiétant. Il fûme trop au surplus. Nous avons passé la journée bien tranquillement à la maison. On n’est nulle part mieux que chez soi. Visite aux Henry le soir chez lesquels nous entendons le communiqué de Lausanne. Notre T.S.F est malade, les lampes étant quasiment mortes. Nous avons reçu des pommes de terre de Bretagne et de Normandie, grâce à Jean et Jeanne18 et à mon ami Poussart. Quel soupir de soulagement. Nous voilà assurés de ne pas périr de faim pendant quelques semaines.

Mardi 13 avril

Les alliés ont pris Kairouan et Sousse et sont déjà à plus de 40 K de cette dernière ville. La tante Edith est venue cet après-midi et Nell est partie avec elle. Bernard est malade à son tour, le grand Joel va mieux. Notre Ange est plus raisonnable. Plus volontaire que son grand frère il sera plus énergique. Puissent-ils s’entraider plus tard et se compléter ainsi. Par contre Joël a meilleur caractère et très bon cœur.

18 Il s’agit de Jean et de Jeanne Cadiou, Jean étant un frère de Nell Cadiou.

Dimanche 18 avril 1943

Fête des Rameaux. Divy est arrivé hier soir avec Joël qui était allé à sa rencontre. Il s’en repartira lundi avec Bernard. Ce dernier est à peine remis de sa secousse. Ange lui est malade à son tour et s’est couché avec de la fièvre depuis son retour du travail. Ma brave sœur nous est arrivée hier dans un état pitoyable, grippée comme pas une, fatiguée au dernier point. Elle fait un travail au dessus de ses forces, surtout que la nourriture est loin de répondre à la dépense de forces. Ma pauvre sœur comme je voudrais la voir prendre du vrai repos ; elle en a tant besoin et les jeunes ménages ont parfois un bandeau bien épais sur les yeux pour ne pas comprendre l’extrême fatigue de leurs parents. Je n’ai pu lui tenir compagnie à mon grand regret, ayant dû assister à une réunion à Paris des associations familiales du Département qui m’a tenu jusqu’à 5H ½. Toute la famille a fait ses Pâques aujourd’hui, à l’exception de notre Ange malade et de NéNé qui les feront le jour de Pâques. Un vrai temps d’été. Nous avons mangé au jardin pour la 1ère fois de l’année, à l’abri du hangar. Notre salle à manger nous a plu énormément. Le pauvre Ange manquait à cette réunion familiale. Le menu était agrémenté d’un superbe rôti apporté par Divy, qui tint lieu de plat de résistance et auquel tout le monde fit l’honneur qui se devine. Quelle joie de revoir ainsi ce bon Divy, toujours de bonne humeur et prêt à rendre service. Il a acheté pour plus de deux cents francs d’outils et se monte ainsi petit à petit. Tous les trois garçons pensent à leur association future et au moment où ils pourront s’établir. Ils ont raison car le but du travail assure la continuité des efforts quotidiens, sans laquelle rien ne se créé de solide et durable. Il y a eu une alerte vers dix heures et le passage de nombreux avions. Brest a été très bombardé. Que va-t-il en rester. L’après-midi s’est passé au jardin de devant. Heures charmantes, passées à lire et à deviser gaiement.

Samedi 24 avril

Pour la 1ère fois depuis que je suis dans le notariat nous avons eu congé hier pour le vendredi Saint, ce qui donne avec les trois jours habituels du samedi, dimanche et lundi, de vraies vacances. Nous n’avons jamais été si gâtés. Notre chère sœur comme de coutume dûment établie est venue passer l’après-midi avec nous. Elle va mieux, mais combien amaigrie. Demain elle nous rejoint pour aller à Notre Dame. La bataille fait rage en Tunisie. Brest a eu 23 alertes cette semaine, mais le moral est excellent, dit Loïc à sa mère. Divy n’a pas écrit et nous sommes sans nouvelle des voyageurs.

Dimanche 25 avril

Quatrième Pâques de guerre. DéDé ayant voulu nous accompagner, nous avons naturellement manqué le train et attendu une bonne demie heure le seul train partant sur Paris. Et pendant ce temps-là ma brave sœur faisait les cent pas dans la gare Saint-Lazare, ce qui m’enrageait. Train comble et omnibus. Arrivée à la gare du Nord en même temps qu’un autre train aussi comble. Embouteillage dans les couloirs du métro. Tout s’en mêle et semblait se liguer pour mettre à épreuve notre patience déjà peu grande. 10H10 quand nous rentrions à Notre Dame, Michue pendue à mon gras gauche, Joël donnant la main au jeune DéDé. Inutile dans cette foule de chercher où pouvait être ma chère sœur. Tant bien que mal nous avons réussi à nous glisser sur les bas-côtés de l’autel érigé au milieu de la nef. Procession, chants plein d’ampleur et de majesté donnant la même impression de l’infinie. On se sent petit et ému. Puis ce fut la Grande Messe de Widor avec trompettes, trombones. Le Kyrie, d’une ampleur prodigieuse et l’o Fitei, toujours aussi prenant, le Sanctus et son hymne d’une envolée éthérée. Je regardais de coin de temps à autre mon grand fils pour lire sur son visage ses impressions, et j’eus la joie de lui entendre me dire à l’oreille, comme un écho de moi-même, c’est vraiment beau papa ! Beautés naturelles en effet, car le chant concrétise la plus sublime et la plus poignante des prières.

Et ce fut en pleine communion d’âmes que nous chantâmes le Credo. Joel devant se rappeler sa cathédrale de Sens et l’abbé Lacroix. Ma chère femme vint nous surprendre au milieu de l’office, je ne sais par quel miracle, au milieu de cette foule ! ayant pu prendre un train à 10H ½. Et sur le parvis à la sortie, ma chère sœur bondit sur nous ! nous demandant ce qui était arrivé ! Que d’aventure ? Nous nous reverrons samedi prochain. Nous avons terminé cette belle journée par les vêpres à Enghien, avec toutes les filles de la maison. Il ne manquait que notre Yves pour que notre joie familiale fût complète. Pas de nouvelle de Bernard. Il y a certainement une lettre de perdue.

Jeudi 29 avril 1943

Notre DéDé a été le premier à souhaiter l’anniversaire de sa maman et il l’a fait bien gentiment. De sa voix la plus suave il lui a demandé ‘’Maman aimes tu le rouge aux lèvres ? Et comme sa mère lui répondait affirmativement, il s’est mis en quatre pour retrouver dans ses affaires un vieux baton de rouge que sa grande sœur lui avait donné et avec lequel il se barbouillait outrageusement. Et comme je demandais à ma chère femme ce que j’allais lui donner, notre DéDé, de nous dire, donne lui trois francs Papa ! ce qui lui semblait sans doute être le maximum à recevoir. La lutte est très dure en Tunisie. Bombardement massif de Duisburg.

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Samedi 1er mai 1943

Après-midi charmant passé avec notre chère sœur, dont la santé est un peu meilleure. Le soir Divy est arrivé avec Bernard à plus de minuit, le train ayant eu un retard considérable. Le jeune Bernard a une mine superbe. Il était près de deux heures lorsque nous montâmes nous coucher, après avoir entendu Divy nous raconter toutes ses histoires. Nous avons bien ri de ses aventures. Toujours content de son sort, notre bon fils aîné aime de plus en plus sa profession et travaille avec une même constance. Les frères se sont fait inscrire aux cours des arts et métiers. Cela me fait plaisir, car ils ont tous le désir d’arriver.

Dimanche 2 mai 1943

Tous les garçons sont venus à la Gr. Messe. Je suis allé rendre visite à Mr Robert et à Mr Rossignol. Nous recevons les Perlié aujourd’hui. Aussi la table de la salle offre un aspect engageant et toutes les filles ont rivalisé d’ardeur pour approprier la maison. Divy le plus en force a extirpé du plancher le dernier reste de brillant, car l’encaustique fait défaut depuis longtemps. Un rôti de bœuf rapporté de chez notre boucher, car Divy n’a pu trouver de viande, faisait un magnifique plat de résistance. Quelle belle journée et que de bons moments. La table était bien garnie, quatorze convives, tous doués d’un solide appétit. Un vrai festin de famille. Potage traditionnel, choufleurs, soupe à la crème. Roti cuit à point au dire de mon épouse, mais très juste selon le chef de famille – et pour finir, deux gâteaux rapportés par Divy et de la crème de la vraie de vraie. Aussi il fallait voir la tête des petits qui ouvraient des yeux tout ronds plus gros que des œufs de caille, émerveillés à la pensée de manger de la crème sucrée ! Une pareille aubaine n’arrive pas souvent. Tout le monde était heureux et content de vivre. Marthon est bien amaigrie et elle est enceinte de son ou de sa cinquième ? car le sexe féminin semble remporter le monopole indiscuté. Mes deux petites nièces étaient cependant fort sages, ayant pour vis-à-vis les deux benjamins de la maison, qui eux, étaient un peu moins

sages. Nos petites nièces sont vraiment les dignes pendantes des quatre filles du docteur Marsch [sic] dont elles semblent vouloir suivre les traces. Un petit verre de Calvados compléta les réjouissances du moins pour la partie masculine de notre réunion. Comme il faisait froid, le poele fut allumé, et c’est autour de cette source de chaleur que nous passâmes notre trop courte après-midi, en devisant bien joyeusement et en entendant des morceaux de choix, car notre ingénieur réussit à redonner une nouvelle vie à notre appareil de T.S.F. qui avait bien besoin des soins d’un chirurgien. Notre neveu ne croit pas à l’arrivée prochaine des Américains et Anglais. Aussi avons-nous fait un pari pour le 22 juin, jour de la Trinité. Je suis bien entendu pour l’affirmative ainsi que mon fils Joël, mais Divy et Ange sont avec mon neveu Edouard pour la négative. L’enjeu sera des gâteaux que Divy est chargé d’avance de trouver à Gacé !

Vendredi 7 mai 1943

Prise de Tunis et de Bizerte. Cette nouvelle enthousiasmante nous est parvenue à neuf heures. On ne s’y attendait pas si vite ; aussi notre cœur de Français trésaille d’allégresse ? La joie est partout, l’espérance se lit sur tous les visages.

Samedi 15 mai 1943

J’ai eu en rentrant déjeuner l’heureuse surprise de trouver au logis mon neveu Joël et ma nièce Mimie aussi que ma chère sœur. Le neveu venait d’arriver de Brest. Nous ne nous étions pas vus depuis juillet 1941. Nous avons eu ainsi des nouvelles toutes fraiches du pays. Quelle bonne journée passée ensemble. Toute la Tunisie est entièrement reconquise. 175000 prisonniers dont 10 généraux. Le général Girau [sic] a fait son entrée dans Tunis. Depuis recrudescence des bombardements sur l’Allemagne et l’Italie.

29 mai 1943

Ma chère sœur est dans nos mûrs [sic] depuis hier matin. Journée de repos pour elle qui en a tant besoin. Le docteur qu’elle est allée consulter avec ma femme l’a trouvée très anémiée et recluse de fâtigues. Il lui faudrait des reconstituants et on ne trouve plus rien. Dimanche dernier tous nos neveux Perlié étaient venus déjeuner, profitant de la venue de Divy qui a passé deux jours avec nous. Les deux garçons Ange et Joël profitant de leur semaine de vacances, sont allés faire du camping pendant quelques jours dans la forêt d’Orléans. Ils sont revenus enchantés de leur séjour sylvestre.

Dimanche 30 mai

C’est la fête de toutes les Mères et la maman en particulier qui reçoit son diplôme et la rosette de la Médaille d’argent. Les bombardements continuent intensifs et formidables sur l’Allemagne et l’Italie. Nous sommes tous dans l’attente d’événements importants et rien d’énervant comme l’attente. Aucun évènement militaire depuis la libération de la Tunisie.

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8 juin 1943

Calme plat toujours. On s’énerve dans l’attente et rien ne vient calmer notre impatience. Trois classes 42 – 41 – 40 s’en vont en Allemagne. Nous n’en avions pas exigé autant en 1939. Mon pari parait bien compromis. Michue fait sa 2ème Communion dimanche prochain, jour de la Pentecôte. Divy doit venir pour les vacances. Notre chère sœur Amélie vient samedi pour la dernière fois car elle s’en retourne au pays. Je lui ai dit que les événements l’empecheraient de repartir, et comme il y a toujours un doute, elle n’est pas très rassurée ? Nell a reçu des nouvelles de Joel Ellegoët, datées du 23 mars, aussi est-elle aux Anges depuis et chante toute la journée ! Quand reverrons-nous cet excellent garçon qui personnifie si bien notre vraie jeunesse ardente, espoir de notre pays. Quel beau jour que celui de cette réunion qui marquera l’accomplissement de tant d’événements !

12 juin 1943

Notre chère sœur n’est pas partie à cause de son billet ce qui nous a procuré la joie de passer notre samedi après-midi ensemble. Les garçons sont en congé et Divy arrive ce soir. Ange a maigri de plus de trois livres en un mois et nous tourmente beaucoup. Il a faim, toujours faim. Que faire ? On ne trouve absolument rien sur les marchés et dans les boutiques. Divy va nous donner un peu de ravitaillement, ce sera toujours autant et nous sommes vraiment dans les privilégiés. La misère s’installe partout et se lit sur bien des visages, par contre les mêmes ont toujours la mine éclatante et les traits bien reposés. Ils ne sont pas à envier. S’il y avait plus d’unions et plus de compréhensions, il n’y aurait que peu de misères. La grande barrière entre les hommes provient de l’intérêt qui les transforme en loups hargneux.

18 juin 1943

Divy n’est arrivé que ce matin, son train ayant eu un retard trop considérable. Nous sommes allés à la Messe de communion. Belle journée de famille.

19 juin 1943

Jour de repos passé à la maison. Divy va essayer de trouver une ferme pour Ange, afin de lui permettre de se refaire. Nous mettons tout notre espoir dans cette solution. Une lugubre nouvelle nous est arrivée qui a endeuillé nos loisirs. Le fils Lecaudey est décédé mercredi dernier. Quelle tristesse et quel coup terrible pour ses parents aujourd’hui seuls. Cette nouvelle a beaucoup affecté Ange qui avait vécu avec eux l’année dernière.

20 juin 1943

Dimanche J’ai perdu mon pari. Je ne pense pas que ce soit de beaucoup. Les journaux signalent des préparatifs, des concentrations de troupes, de bâteaux. Bombardements intensifs sur l’Italie et l’Allemagne. Le roi d’Angleterre est en Algérie. A quand le déclenchement. Notre chère sœur est venue nous dire au revoir. Elle part mardi et cette fois c’est définitif et sans recours. Nous avons passé notre dernier après-midi au jardin par un temps splendide. La vie continue tranquille au milieu des soucis du ravitaillement toujours de plus en plus difficile. Confiance toujours.

Mercredi 23 juin

Tirs de D.C.A à 2 heures du matin. Passage massif d’avions retour d’Allemagne. Tout le monde s’énerve dans l’attente. Les départs pour l’Allemagne de tous les jeunes s’intensifient. Berlin passe de plus de 3 millions d’étrangers. Vienne ressemble à une vraie tour de Babel. Que va t’il sortir de tout cela. Roger nous a écrit, le pauvre garçon. Il espère son retour cette année. Puisse t’il dire vrai. Il travaille actuellement en usine. Quelle vie ? et comme il doit se trouver fatigué à tous les points de vue. En pensant à tous ceux qui attendent l’amélioration de leur sort, le retour au doux pays de France, à tous ceux qui ont faim et qui se débattent dans les privations et la misère, on mesure ainsi l’étendue du cataclysme qui a bouleversé le monde, au point d’en faire un chaos de souffrances, un amalgame de douleurs de toutes sortes. Puisse tout cela aider cette pauvre humanité chancelante à se refaire, à se redresser dans un suprème effort d’énergies, afin que de cette dure leçon, sorte une ère nouvelle, plus digne, plus morale, plus constructive et par la même plus durable. Le matérialisme a créé et construit sur un sable mouvant. Rien de dur et de fécond ne peut se créer, sans idéal et sans spiritualité, car l’esprit dépasse et dirige la matière. Le contraire amène l’anéantissement de l’homme et de toute société qui nait de lui, qui ne peut se complaire que dans un égoïsme individuel forcené, tel qu’il arrive à se détruire lui-même.

Dimanche 27 juin 1943

Aujourd’hui la fête Dieu. Tous les garçons grands et petits sont venus à la Grand Messe. L’après-midi nous sommes allés à la procession. Temps superbe. Beaucoup de monde et beaucoup de recueillement. Notre Ange nous quitte demain pour travailler dans une ferme. Il est à bout et d’aspect lamentable. Maigre à faire peur. Le pauvre garçon ne rêve que de grand air et de nourriture substantielle. Le docteur lui a donné deux mois de repos, mais le docteur de l’usine ne lui accorde que quinze jours. J’espère qu’ils feront au moins la moyenne ; c’est dans cet espoir que part notre fils. Fasse la Providence qu’il puisse se faire à sa nouvelle vie et recouvrer force et santé. C’est Divy qui lui a procuré cette ferme et lui a vanté l’abondance de la nourriture. Enfin les deux frères vont se retrouver réunis et se verront tous les dimanches. Joël voudrait lui aussi aller se refaire un peu. Pour les jeunes, cette déficience de nourriture est affreuse et bien cruelle. Michue s’est mise pour la dernière fois en communion pour la procession. Notre dernière fille. Nous ne reverrons plus cela que dans nos petites filles, si le Bon Dieu nous prête vie ? Comme elle est gentille notre ChuChu dans sa robe blanche et quel bonheur pour ses parents. Une vraie petite fée.

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Samedi 3 juillet 1943

Nous sommes allés à Mottereau, ma tendre moitié et moi pour chercher du ravitaillement. Voyage sans incident. Nous avons ramené pour nous une livre de beurre et cinq livres d’haricots et pour Me Guy deux canards qui ont fait sensation partout. Le compartiment au retour était changé en cour de ferme. Lapins, poulets, chevreau, il y avait de tout. Les temps sont changés et c’est la ville qui court maintenant vers la campagne pour chercher quelques provisions. Ange est parti pour Gacé lundi et Divy qui arrive ce soir va nous donner de lui des nouvelles toutes fraiches.

Dimanche 4 juillet 1943

Divy est arrivé hier soir à onze heures en compagnie de Joël qui était allé à sa rencontre. Notre Ange est heureux comme un roi, et supporte bien les premières fatigues de ses nouvelles occupations. Il est déjà transformé et mange comme quatre. Les patrons qui ont eu pitié de lui lui donnent un litre de lait tous les jours. A ce régime, s’il prend le dessus comme nous l’espérons, il va nous revenir gros et gras ? Nous avons passé toute l’après-midi au jardin. Heureux moments.

Vendredi 9 juillet 1943

Cologne a été bombardée pour la quatrième fois en dix jours. La cathédrale a été détruite. Le front russe se rallume depuis lundi. Les Allemands disent que les Russes ont attaqué, mais ceux-ci disent le contraire. La contradiction fait partie des méthodes modernes. Semer le doute il en reste toujours quelque chose. Grosse bataille en cours de toute évidence, la première depuis février. Michue nous écrit de la Ronce, heureuse de son sort. Joel cherche toujours du tabac car il fume son paquet en trois jours et vit d’amours le reste de la décade. Il est bien paisible et se renferme dans sa chambre dès le repas terminé. Aucune nouvelle de l’Ange ni de Divy. Joël engraisse ce qui est remarquable, mais Nell perd les livres gagnées pendant son séjour à la Ronce. L’ami Julot nous a procuré cinquante kilos de pommes de terre. Nous sommes plus heureux pour la nourriture en ce moment.

Samedi 10 juillet 1943

Hier à l’aube les Anglo-Américains ont débarqué en Sicile sur 160 k de côtes. Le convoi couvrait plus de 70 kilomètres. Le débarquement a pleinement réussi. Tout le monde ne parle que de cela. Première attaque sur la forteresse européenne, bien trop grande d’ailleurs pour être invulnérable. A quinze jours près j’ai gagné le pari?

Dimanche 11 juillet

Les Anglais ont pris Syracuse et s’avancent sur Catane. Nous avons reçu des nouvelles de Ange qui est très heureux et qui nous dit ne pas vouloir nous donner ses menus quotidiens pour ne pas nous faire mourir d’envie ! Il se lève à 4H et se couche à 10 heures. Dieu merci qu’il a supporté ces grandes fatigues, car maintenant il est à peu près sur de s’y faire. Les jeunes Bernard et DéDé, toujours en quête de bettises [sic] à faire ont trouvé le moyen de me prendre une cigarette et de la fumer ! DéDé a trouvé le moyen de se brûler à la paupière pendant cet exploit. Huit ans et sept ans, cela promet.

Mardi 13 juillet

Réveil à minuit par l’alerte. Passage d’avions pendant près de deux heures. L’invasion de la Sicile se poursuit.

Mercredi 14 juillet

Quatrième fête nationale de guerre ? Elle a été inaugurée par une alerte à huit heures et des tirs de D.C.A causés par le passage de nombreux avions qui se sont suivis pendant plus d’une demi-heure. Le roulement

produit par l’éclatement de chapelets de bombe s’est fait entendre très nettement. Temps superbe. L’après- midi nous devions aller à Paris faire un tour au Champ de Mars, comme l’année dernière, mais l’état de mes souliers m’a obligé à abandonner ce projet. Joel et NéNé n’ont pas été fachés de cette décision, d’ailleurs, en sorte que toute la famille a émigré au jardin, sauf les benjamins récalcitrants qui pris d’une passion sans borne pour leur chemin de fer mécanique, m’ont forcé à de nombreuses expéditions pour les faire sortir de leur antre. Annick se noye [sic] dans des flots d’harmonie et passe son temps au piano. La jeune Annie partage ce plaisir et elles jouent ensemble. Leurs efforts et leur contenance méritent le succès. Joël a daigné descendre de son perchoir pour se chauffer aux rayons du soleil et ma chère femme allongée sur le sommier d’un des petits a pu gouter un repos bien mérité. Dimanche notre Yves fait sa première communion solennelle à la chapelle de l’hôpital. Des affiches viennent d’être posées un peu partout pour le recensement des jeunes filles de 18 à 20 ans et des hommes de 50 à 60 ans, en vue du service rural. Notre NéNé est affolée et nous aussi, car outre les fatigues, la promiscuité épouvantable de tous ces mélanges fait peur. Cette nouvelle nous a tracassé toute la journée. Après avoir envoyé tous les jeunes en Allemagne, on comble les vides avec toute la jeunesse féminine.

Dimanche 18 juillet 1943

Nous avons passé la journée à l’hôpital. De toutes les communions auxquelles nous avons pu assister, aucune d’elles n’a pu nous émouvoir plus profondément. C’était la 1ère fois nous a dit la Supérieure qu’une communion solennelle avait été faite à l’hôpital. A l’institut Calmet [sic] qui partage avec Pasteur l’hôpital…, il y avait 80 communiants et communiantes. A Pasteur ils étaient 18 en tout. Après nous être levés à 4H ½ nous sommes arrivés à Versailles à 8H, car il n’y avait que le train de 5H35 pour assurer la correspondance ? Comme consolation nous n’avons pas été bousculés, ce qui était déjà un avantage appréciable et une compensation pour une nuit quelque peu agitée car ma chère femme, en vraie pile électrique, n’avait pu clore l’œil et avait ainsi largement écorné mon pauvre sommeil. NéNé notre compagne avait également passé une mauvaise nuit, c’est généralement ainsi la nuit qui précède les départs en voyage, et c’est vrai, aujourd’hui de partir même pour Versailles, comme il est facile d’en juger par l’horaire ci-dessus. Tout l’hôpital était en agitation inaccoutumée lorsque nous fîmes notre apparition, dans cette cour d’aspect si désagréable. Toutes les sœurs portaient la joie sur leur figure. Quelle belle fête pour tout ce monde de reclus, fermé aux réjouissances du monde extérieur. Temple de la misère et de la douleur. Dans la chapelle, deux jeunes filles allongées sur leur lit roulant, toutes vêtues de blanc, cierge en main, attendaient déjà, égrenant leur chapelet. Un peu plus loin des chaises toujours. Ce n’est pas ici le domaine de la santé physique, c’est au contraire, la réunion de toutes les déficiences humaines. Heureux ceux que portent leurs jambes, ceux dont le corps n’est pas enfermé dans un plâtre, ceux dont le visage ne porte pas les traces des longues souffrances ; heureux sommes nous qui n’avons pas connu tout cela, et auxquels ont été épargnés toutes ces infections. La douleur est le moule où se forge l’Humanité. C’est vrai et la visite des affligés, et des déshérités de la vie est un baume nécessaire, qui calme et arrête toutes nos plaintes intérieures. Nous sommes encore dans les heureux ; de quoi donc pourrions-nous nous plaindre devant tant d’abandons, acceptés avec tant de courage et de résignation. La cérémonie fût d’une touchante simplicité. L’entrée de tous les communiants et des communiantes suffisait à elle seule pour vous étreindre le cœur. Petits garçons avec leurs béquilles qu’il fallut allonger, boiteux et boiteuses, tous plus ou mieux valides, vrai cortège de la misère, mais tous auréolés de joies surnaturelles. Impossible de ne pas être ému devant tant de jeunesse éprouvée et cependant si confiante et si pénétrée de la grandeur du rôle qui leur était échu. C’était leur fête à eux, et quelle fête ! Aussi avec quelle ferveur chantaient-ils ces cantiques que nous avons tous appris et que nous rechantons avec la même émotion. Après la messe nous montâmes assister au déjeuner des petits communiants, qui récitèrent en chantant le bénédicité. Leur appétit faisait plaisir à voir, aussi le grand bol de café au lait, une belle tartine de pain beurré et une … à la confiture, furent-ils engloutis promptement. Notre Yves fut amené chez le photographe afin que

le souvenir de ce beau jour puisse nous rester, et ayant reconduit notre fils à l’hôpital pour déjeuner nous nous rendîmes au lac des Suisses, faire honneur à notre frugal repas ; bien frugal en vérité, un pâté de viande portant des traces de moisissures et un morceau de fromage déjà aigre et fermenté, composèrent notre menu ! Nous étions trop contents en songeant à la joie de notre Yves, pour nous attarder en vain regrets. Les vêpres furent remplacés par quelques cantiques et le renouvellement des vœux de baptême et un salut du Saint Sacrement clôtura cette belle fête.

Lundi 19 juillet 1943

Les Américains ont bombardé Rome et Naples. Les Anglais sont à 5 k de Catane et envahissent progressivement la Sicile. Les Russes avancent sur tout le front et encerclent Orel. Hitler et Mussolini viennent de se rencontrer dans une ville d’Italie. NéNé est allée se faire inscrire pour le service rural. Que d’inquiétudes et d’angoisses en perspective.

25 juillet 1943

Les Américains sont entrés à Palerme. Les Bigeonneau sont venus nous voir et nous ont apporté des nouvelles de Roger, qui est devenu travailleur libre. Je comprends la joie d’un malheureux prisonnier, qui est traité en homme libre après trois ans de privations multiples. Ma sœur Amélie nous écrit également que mon neveu Ange est également travailleur libre ; elle m’ajoute qu’elle espère me voir à Kerlaran pour les vacances. J’en serais bien heureux. C’est le secret de demain. Yves va nous être rendu ainsi que ma femme vient d’en être informé par l’infirmière de Montmorency. La question nourriture nous inquiète, mais puisque en dehors de nous, ce renvoi à la maison est décidé, faisons confiance à la Providence qui nous viendra en aide.

Lundi 26 juillet 1943

Journée de grands événements. Anniversaire de notre mariage, le 22ème et j’ai 51 ans ce qui est moins réjouissant. En arrivant au bureau j’ai appris la nouvelle stupéfiante de la démission de ‘’Mussolini’’ aussi je trouvais à tous les gens rencontrés une physionomie pas ordinaire ? Ce n’est pas étonnant le Maréchal Badoglio le remplace. Toute l’étude était en effervescence, comme cela se comprend. De grands événements se préparent. Hambourg a subi le bombardement le plus violent de la guerre – 2400 tonnes de bombes ! C’est effarant. J’étais pressé de rentrer à midi pour annoncer la nouvelle qui n’en était plus une, car ma femme l’avait apprise à plusieurs auditions chez l’épicier, la boulangère et la marchande de légumes. En vue de notre déjeuner de fête, notre NéNé avait mis un couvert resplendissant par opposition à celui ordinaire qui est plutôt sommaire, car il manque de tout. J’avais apporté de chez Me Guy une bouteille de vin, notre réserve hebdomadaire étant épuisée et un déjeuner à l’eau eut paru un peu saumâtre. Convives restreints, il n’y a que notre grande fille avec la maman et le papa. Annick nous a quitté hier pour la Ronce où elle a rejoint la ChuChu, les deux petits sont à la cantine et la garderie, et le grand fils au travail. Un colis de la belle pour Jeanne est venu à point nous offrir des crêpes de Bretagne et un peu de beurre, c’est une merveille. Soupe familiale, du lapin sauté (la ration de lapin avait été distribuée hier), des pommes de terre sautées… au beurre ! et des crêpes, ce n’était vraiment pas mal, et nous fûmes tous trois bien heureux en pensant que peut être le prochain anniversaire verrait une table plus garnie de convives. Le soir notre grand fils nous offrit bien gentiment un paquet de gaufrettes et nous fîmes honneur au reste des crêpes bretonnes. Nous avons été encore dans les privilégiés. Ange notre fermier, nous annonce son arrivée pour dimanche. Nous sommes bien pressés de contempler sa bonne mine.

Dimanche 1 août 1943

Ange est arrivé de bonne heure ce matin, étant arrivé trop tard hier soir pour prendre le dernier train. Il a une mine superbe, et respire la bonne santé et la joie de vivre. Quand il est parti il était morne et sans entrain. Aujourd’hui il est bronzé, l’œil vif, et a repris son caractère enjoué. Du coup contrairement à nos habitudes dominicales nous nous sommes tirés du lit, pour lui tenir compagnie et apprendre ainsi les détails de sa nouvelle vie. Il a été bien courageux car il a assumé de grandes fatigues dues à un travail intensif, auquel ses privations ne pouvaient l’avoir prédisposé. Aussi a t’il été courbaturé au dela de toutes aupressions [sic]. Maintenant le corps s’y est fait et la résistance viendra progressivement. Il revient de loin. Une vraie resurrection – Lever à 4H coucher à 10H, c’est vraiment dur, mais par contre nourriture abondante, dont notre fils nous a donné les menus avec des yeux brillants de plaisir. Il a été si privé que penser à ses repas, lui monte l’eau à la bouche. Nous avons passé toute la journée au jardin. Demain notre Ange reste avec nous et ne s’en repart que mardi matin. Les deux frères sont bien heureux de s’être retrouvés eux qui étaient autrefois jusqu’en 1940, deux inséparables. Hambourg a été bombardé pour la neuvième fois. Plus de 10000 tonnes de bombes. La ville est évacuée ; Berlin également. Les Italiens se replient de la Grèce et des Balkans.

Jeudi 5 août 1943

Yves nous revient définitivement le 1er septembre. Chu-Chu nous écrit qu’elle en est folle de joie. Catane vient d’être prise ce matin à huit heures. Orel a été pris hier après-midi.

Mercredi 11 août 1943

Nous n’avons pas dormi de la nuit dernière. Alerte, tirs de barrages des plus violents. Incessants passages d’avions. Ma femme a été souffrante, prise de vertiges douloureux et hallucinants. Bref mauvaise nuit. Avons appris que les Anglais ont bombardé Nuremberg. Mon ami Georges m’écrit qu’il m’attend. Cela me met l’eau à la bouche. Bientôt un an de notre dernière rencontre. Les voyages deviennent de plus en plus éffarants. Il y a des queues de plus de trois mille personnes pour prendre les billets et les permis d’admission. Je serai navré de ne pas revoir mon Georges ; mais les évènements semblent se précipiter. Churchill est à New-York prendre les dernières dispositions pour l’assaut de la forteresse europeenne. Anglais et Américains approchent de Messine. Les Allemands sont en retraite en Russie. Les vivres sont rares et nous sommes au régime des choux et des carottes. Quelle vie ? Aussi sommes nous rendus et à bout. Trois ans bientôt de privations continuelles. Quel miracle d’avoir tenu jusque là ? Combien j’aspire de revoir la Normandie. Ma chere sœur m’attend aussi, mais la ligne de Brest est encore pire et les risques d’être pris aussi considérables que sur la ligne normande. Quel problème.

Lundi 16 août 1943

Alerte à 10h. Violents tirs de barrage. Eclatements de bombe dans la direction du Bourget. Gros incendie. Bombardement incessant des ‘’musiciens du ciel’’. Autre alerte à 12H. La 1ère journée de mon congé s’inaugure dans le bruit. Reçu lettre de Roger qui a été très malade d’intoxication due à son travail. Le pauvre tonton dit qu’il est très bien soigné heureusement et attend sa permission avec impatience. Nous aussi. Nous avons reçu également des lettres des Jacob et de ma chere sœur. C’est un jour de réceptions épistolaires. Christiane et

André m’écrivent pour être parrain du futur ou de la future, dont l’arrivée est annoncée pour octobre. Ma chère sœur elle m’attend à Kerlaran. J’ai décidé de partir pour la Normandie, plus proche de la capitale en cas ou les évenements se précipiteraient et j’irai en Bretagne pour le baptême en octobre, ce qui donnera le temps à la situation de s’éclaircir ou de se compliquer et de se noircir. Ma chere femme va à Paris prendre le billet. Je ne sais si elle réussira. Le jeune Bernard est parti avec la maman voir le dentiste, ayant une dent à enlever. Mr Bernard préfère ne pas se faire piquer. Je suis seul à la maison avec DéDé, qui est doux et sage comme un ange. NéNé est partie à son travail. Le matin elle était allée voir son professeur de dessin et est rentrée enchantée, son professeur ayant trouvé ses figurines de mode tout à fait à son gout. Il l’a recommandée à une maison de couture où elle a reçu le meilleur accueil. Elle réussit très bien ses modèles de mode et quelques-uns sont vraiment bien. Comme ayant du goût et de la constance et qu’au surplus elle est douée pour cela, nul doute qu’elle ne réussisse pas dans cette branche. Mon DéDé m’a accompagné à l’église de Montmorency, à l’enterrement de mon propriétaire, mort victime de privations. C’était un vrai squelette, le malheureux. Alerte à 5H marquée par un passage d’avions. Bar de tirs de D.C.A.

Mercredi 18 août 1943

J’ai reçu un mot de l’ami Georges qui m’attend. Je pars mardi prochain et je viens d’en prévenir les intéressés. Rendu visite à mon compatriote Cudennec. Madame Cudennec était occupée à lui rétrécir sa veste devenue trop ample ? Chaleur lourde et orageuse. Messine a été occupée hier ce qui met fin à la campagne de Sicile. Une grande conférence inter alliée se tient actuellement à Washington qui va décider des prochains évènements. Berlin a été bombardé par 800 avions. Les Italiens demandent la paix. Les Russes sont à quelques kilomètres de Briansk et de Kharkov.

Lundi 23 août 1943

Mr Henry vient de nous annoncer la prise de Kharkov. Les Allemands qui n’avaient plus qu’un passage de trente kil. à peine se sont retirés avant d’être complétement coupés. Je pars demain matin. DéDé est malade. Grosse fièvre et grosseur au haut de la cuisse. C’est sûrement de l’infection due à des écorchures. Le docteur Fanz doit venir demain. Divy lui aussi a été malade ainsi que je l’ai appris par Me Guy. N’ayant aucune lettre de lui ni d’Ange nous lui avons écrit aussitôt.

***

Vendredi 3 septembre

Anniversaire de la guerre. Nous entrons dans la cinquième année de ce drame mondial. Les Anglais ont débarqué en Calabre des deux côtés de la pointe. La forteresse européenne est en péril. Les Russes avancent partout. Le Roi Boris de Bulgarie est mort. Le Danemark et la Norvège sont en état de siège. Tout cela annonce les convulsions préparatoires de la fin. Mais quand s’annoncera t’elle ? Je suis revenu à deux heures de ma randonnée en Normandie. Quelle joie d’avoir pu revoir mon vieux Georges et sa bonne mère. Je les ai trouvés changés, mais combien heureux de me revoir. Arrivé le mardi après-midi, ayant dû faire à pieds le trajet de Bayeux à Creully, je ne suis reparti que le lundi matin. J’ai goûté auprès de ces bons amis le repos dont j’avais besoin. Le jardin aérien que j’aime tant m’a vu bien souvent et que d’heures

inoubliables nous y avons passé, mon Georges et moi. Hélas tout cela a passé bien vite et il a fallu nous quitter. Bien des événements heureux et malheureux vont se passer avant que nous puissions être réunis à nouveau. Le voyage à Quettreville s’est passé sans rencontre dangereuse, malgré un arrêt de quatre heures à Lison et j’ai eu la bonne fortune de voir mon ami Poussart qui venait au devant de moi. Il a grossi le phénomène, et ne se ressent pas des restrictions. Madame Poussart était à ses fourneaux, et c’est avec grande émotion qu’elle m’a raconté la triste disparition de la pauvre Madeleine qui laisse ces deux bons amis, désemparés et sans joie à leur foyer. Mr et Madme Delange m’ont donné le gite. Je suis reparti le vendredi matin, ayant passé tout mon temps trop court en dîners continuels, chez les Leroux, à la Fortinière chez Mr et Madme Thielemans, et chez les Harel. Grâce à l’obligeance de Mr Thielemans, j’ai pu aller voir les Bernard à Hauteville. Quelle belle surprise je leur ai fait. Vraiment quelle belle chose que l’amitié et combien ce sentiment et les pures satisfactions qu’il vous procure vous font oublier tous les mauvais moments et les embûches de la vie. En rentrant à Paris j’ai eu le triste spectacle de maisons démolies en suite des bombardements de la matinée.

Mercredi 8 septembre 1943

En rentrant à la maison, un client m’a abordé pour m’annoncer la capitulation sans condition des Italiens et le débarquement des alliés à Naples. La joie de Mr et Madme Henry en entendant ces nouvelles faisait plaisir à voir.

Jeudi 9 septembre 1943

Les Russes ont pris Stalino. Alerte à neuf heures qui a duré une heure et demie. Jamais je n’avais vu si bien le spectacle impressionnant d’une attaque aérienne. Les américains sont venus du nord en quatre vagues d’une trentaine d’avions chacune que l’on apercevait très bien à environ quatre mille mètres d’altitude. Tirs de D.C.A. qui encadraient les appareils. Tout le personnel de l’étude était aux portes et aux fenêtres. Un appareil s’est effondré sous nos yeux et nous avons assisté aux péripéties angoissantes de sa chute dans les environs d’Aulnay. Un parachutiste s’est détaché de l’avion désemparé et a pu atterrir. Nous avons vu après qu’il était descendu près de la gare de Deuil. L’aviateur a distribué des cigarettes et son parachute a été mis en pièces à titre de souvenirs par les habitants qui étaient accourus. Cet aviateur a écrit sur un bout de papier que la guerre finirait bientôt. Les Allemands lui ont mis les menottes. Mon collègue Devinois a hérité d’un morceau du parachute qu’il conserve bien précieusement. La Garenne, Argenteuil, Les Vallées et le Bourget ont été bombardés. Il y a malheureusement de nombreuses victimes, car de nombreux immeubles ont été atteints. Ma brave sœur est arrivée à Bois-Colombes. Nous jouissons enfin de notre petit Yves bien heureux d’être au milieu de ses frères et sœurs.

Samedi 11 septembre Nous sommes allés voir les Perlié et j’ai revu ma chère sœur.

Mercredi 15 septembre

Furieuse alerte à 7H ¼ en rentrant de l’étude. Gros bombardements sur Argenteuil et la région avoisinantes. Nuages de fumée dans cette direction. Quatre avions sont descendus en flamme. Que de victimes encore. Les Russes ont pris Briansk. Les Américains tiennent à Palerme et les Anglais ont pris Tarente, Bari et Brindisi.

Jeudi 16 septembre

Le bombardement d’hier soir a causé de gros dégâts. Les usines Caudron et Hispano ont été touchées. Les immeubles atteints se comptent par centaines et les victimes aussi. Jamais nous n’avions assisté à spectacle aussi angoissant. Nous avons compté plus de sept vagues d’avions sans compter les chasseurs. Deux avions ont explosé, projetant d’innombrables débris de tous côtés et leurs occupants dont certains parachutes prirent feu. Quel mort affreuse. La chute des appareils atteints n’avait cependant aucune influence sur l’ordonnance de marche des autres avions, qui entourés par le éclatements d’obus de la D.C.A., ne continuaient pas moins sans un écart, leur route. Quel maitrise parfaite et quel merveilleux sang froid. Les dégâts sont impressionnants. Les Vallées où habitaient les Perlié l’année dernière, ne sont plus que ruines. Mes neveux ont été bien inspirés de changer de logement. A Courbevoie, à la Porte St Cloud, c’est un vrai cataclysme. Nantes a été également très éprouvé et les morts et blessés sont comptés par centaines et que de foyers détruits. Nous n’avons pas de nouvelle de Divy et d’Ange depuis mon retour de Normandie.

Vendredi 17 septembre La 8eme armée a fait sa jonction avec la Pere armée américaine aux environs de Palerme.

Samedi 25 septembre 1943

Nous attendons Divy et Ange qui doivent arriver ce soir. Pour la 1ere fois depuis plus de six ans toute la famille va se trouver réunie. Ma belle sœur Edith est arrivée avec les deux petits depuis lundi fuyant les bombardements. Elle couche chez les Henry qui ont bien obligeamment mis une chambre à leur disposition. Nous sommes donc en famille pour les repas. Les alertes sont fréquentes. Les Russes annoncent la prise de Smolensk. Ils sont à quelques kilomètres de Kiev et de Dniepropetrovsk. Quant aux Anglais et Américains ils avancent dans la botte italienne. La Corse est en partie libérée par les Français. Première terre de France recouvrée. A quand notre tour. On attend tous les jours un débarquement qui se fait attendre et l’hiver approche ce qui ne fait sourire personne. Notre Yves a déjà maigri au régime de la maison. Nous en sommes désolés et nous appréhendons avec angoisse les jours sombres qui vont venir, sans cependant nous décourager et perdre confiance. Bernard et DéDé ont bien mauvaise mine et sont pâles et décharnés. Ils souffrent beaucoup du manque de nourriture. Enfin nos campagnards vont nous apporter un peu de ravitaillement – ce sera toujours autant de pris – à chaque jour suffit sa peine.

Dimanche 26 septembre 1943

Grande fête au logis. Grâce à la Providence nous voilà tous réunis. Il y avait bien longtemps que pareille joie ne nous avait été accordée. Divy et Ange sont arrivés hier soir avec un ravitaillement copieux. Ange est magnifique et a mine superbe. Il s’est refait physiquement et nous le trouvons beau garçon, grand et distingué. Le grand air et une nourriture saine lui ont rendu force et santé. Quelle résurrection ! Divy est toujours le même bon garçon, heureux de vivre et sérieux. Les deux frères s’accordent à merveille, et Divy est un mentor parfait pour son jeune frère. Ils sont faits pour être unis dans la vie et se complètent à merveille. Le retour à l’usine ne plait guère à notre Ange, car dans cette usine hypertrophiée, il ne peut guère espérer apprendre grand chose. Enfin il faut patienter et regarder l’avenir avec calme et confiance. Nous nous sommes couchés bien tard, tant le plaisir de revoir nos grands fils était grand. Grand aussi a été le problème du couchage, mais la maman a trouvé

une solution à tout. Vraiment les mères de famille ont le génie des arrangements les plus compliqués. Aussi la chambre des enfants est transformée en vrai dortoir où tout ce petit monde et jeunes gens sont arrivés à se caser par l’effet d’une véritable jonglerie. Ma chère femme a le secret de ces jongleries et sa vie se passe d’ailleurs à jongler avec toutes les difficultés possibles. Elle y réussit avec maestria. On ne louera jamais assez la mère de famille nombreuse dont le dévouement dure toute une existence et dont le courage ne se lasse jamais. Aussi est-ce fête aujourd’hui pour tous, pour les parents heureux de se réjouir en leurs enfants et pour ceux-ci heureux de se trouver tous ensemble. Jamais nous ne fûmes si nombreux pour assister à la Grand Messe et jamais aussi je ne fus plus grandement fier et content, en remettant au sacristain le prix des places, que de voir son air étonné, et d’entendre son interrogation inquiète en m’indiquant l’imposante rangée de chaises ‘’c’est pour vous tout cela’’. Il ne doit pas encore en être revenu de sa surprise, car mon affirmation ne semblait le satisfaire et convaincre qu’à demie. La tante et les deux bambins étaient assis de nos côtés. J’avoue avoir péché ainsi par orgueil, en montrant ainsi combien j’étais fier d’être entouré pareillement alors que tant d’autres ne se targuent que d’un unique rejetton [sic]. A table nous étions seize car Jean Foucher était venu rejoindre son ami de cœur. Quelle tablée. Le magnifique roti apporté par les fils fit les frais du festin. Quelle aubaine magnifique. La maman était heureuse et sa sœur aussi, car la viande était saignante. Ce n’était pas mon goût et ma grande fille était de mon avis. Cuit ou pas cuit, il n’y eut pas de refractaire pour demander avidement leur part du régal et y aurait-il eu un bœuf entier sur la table, que je ne sais s’il en serait resté. L’après-midi une autre surprise nous attendait, car la maman pour le goûter nous fit deux magnifiques tartes aux pommes avec une farine d’avant guerre, que l’une de mes bonnes clientes nous avait apportée la veille, le tout agrémenté d’un cacao succulent, ceci grâce au lait condensé donné par la tante Edith. Aussi fallait-il voir la joie de tous et les soupirs de satisfaction de tous les jeunes qui raclaient leur tasse jusqu’à la netteté absolue. L’oncle Raymond était venu heureusement à temps pour prendre part à ce festin. Et pour clore une aussi heureuse journée, la maman, la grande sœur, Annick, ChuChu, Divy et Ange sont tous partis au cinéma. Aussi suis-je seul avec le grand fils qui manœuvre dans son perchoir les boutons de sa T.S.F. (qu’il vient de s’offrir ces jours-ci) et les trois benjamins qui dorment tout béatement en pensant certainement aux réjouissances culinaires qu’ils ont savouré au cours de cette remarquable journée.

***

Mardi 5 octobre

La Corse est entièrement libérée. Tout le monde attend un débarquement dans le Nord pour ces jours-ci, mais je me méfie de ces dates trop précises. Naples a été occupée par les Américains. Nous avons souvent des alertes, mais pas de bombardement fort heureusement. Edith est repartie jeudi dernier et dimanche nous sommes allés voir avec notre grande fille, le dernier petit neveu qui justement venait d’être baptisé. La maman va très bien, mais j’ai trouvé ma chère sœur très fatiguée. Les petites sœurs étaient très agitées et fort joyeuses de l’arrivée du petit frère qui est bien gentil et aussi pacifique que possible. Pas de nouvelle de Kerlaran où la naissance de la jeune Jacob est attendue pour ces jours ci. Pendant que nous étions chez les Perlié il y a eu une alerte, et à notre retour, une autre alerte en gare du Nord. Toutes les lumières étant subitement éteintes, la gare était vraiment lugubre. La maison était d’un calme plat, les petits couchés et les grands à leur perchoir. Le couvert était mis et tout préparé par les soins de nos deux jeunes filles. Cela faisait plaisir. Ma grande fille dessine à mes côtés ses modèles de mode et son crayon court allégrement.

Mercredi 20 octobre

Tous les écoliers ont repris leur classe lundi dernier. Bernard passe en 3eme, le jeune DéDé en 5eme et le grand Yves en 4eme. Ce dernier travaille de son mieux et fait de rapides progrès. Nous lui faisons donner des leçons particulières, ce qui l’aide grandement à rattraper le retard inhérent à son long séjour à l’hopital. Il est très fier de lui ainsi que Bernard qui ont eu des compliments de leur maîtresse. DéDé nous a dit qu’il espérait être premier pendant le premier mois, mais pas après ? Yves lui a plus de prétentions et nous espérons le voir passer rapidement en 3eme. Annick s’est mise courageusement au travail et ne perd pas une minute, aussi en profite t’elle pour s’affranchir de son lavage de vaisselle. La ChuChu est également enchantée d’avoir repris ses classes, en sorte que tout notre jeune monde a bien débuté pour cette cinquième année scolaire de guerre. Yves répond la messe de 9H ½ à Soisy, car depuis le mois d’octobre Mr le curé a instauré la messe pour les enfants. J’avais quelques inquiétudes sur la science de mon fils quant à ses nouvelles fonctions, mais il s’en est tiré au mieux jusqu’ici, ce qui tient d’un miracle, car le latin est pour lui pire que l’Hébreu. Aussi nous lui faisons repasser ses réponses pour qu’il soit à hauteur de la tâche. La vie devient de plus en plus difficile et nous avons dépassé ce mois ci tous nos records budgétaires. Plus de 12000f00 et il nous reste sur cette somme 1500 pour finir le mois. L’habillement des trois petits nous a lourdement pesé, et la vie devient impossible. Nous avons eu 50 K de pommes de terre à près de 11 francs le kilo. C’est dix jours de nourriture assurée. Un grand èvenement a assombri notre vie familiale. Notre Joel nous a quitté brusquement sans nous rien dire qui ait pu laisser percevoir sa décision, et nous sommes sans aucune nouvelle depuis. Qu’est-il devenu. Nous nous faisons beaucoup de soucis car il est parti sans provision d’aucune sorte. Ce départ nous laisse désemparé et en proie à toutes les angoisses. Puisse la Providence lui venir en aide et ne pas l’abandonner, puisque livré à lui-même nous ne pouvons rien faire pour lui. Comme les enfants vraiment ne se rendent pas compte de l’affection de leurs parents, le voilà parti vers l’inconnu, et vers des dangers certains. Héroïsme et inconscience sont cousins germains. Et nous ne savons rien, rien. Je devais partir à Landerneau pour le baptême de ma petite nièce Jacob ; j’ai dû renoncer à ce voyage, car nous revoilà dans les tourments et les inquiétudes.

Lundi 25 octobre

Nous sommes toujours dans l’angoisse et l’incertitude pour notre Joel et nous prions tous les soirs en commun, pour sa préservation. Que va-t-il devenir. DéDé est souffrant et n’a pu aller en classe. C’est en ce moment le plus mal en point. Il est pale, amaigri et fait pitié. NéNé travaille à ses figurines à mes côtés et manie son pinceau avec virtuosité. La maman est partie prendre un repas bien mérité, car c’était jour de lessive aujourd’hui et en conséquence jour de grande fatigue. L’Ange est à son perchoir qu’il occupe seul depuis le départ de son frère. Quel vide tout de même. Divy arrive samedi prochain avec un peu de ravitaillement, espérons-le. Nous sommes allés samedi voir les Perlié et nous avons parlé de Joël. Ma brave sœur n’en revenait pas. Edouard n’était pas rentré. Marthon nous a régalé avec de la bouillie qui était une vraie merveille et que nous avons dégusté avec une satisfaction et un plaisir sans mélange. Les Russes ont pris Mélitopol et ont débordé au delà de… [illisible]. Pas de débarquement notable en Italie. Il fait un temps affreux depuis quelques jours. Pluies incessantes, mais il ne fait pas froid. Que devient Joël dans tout cela, lui qui est parti sans rien, même pas un béret, ni un cache-nez.

Vendredi 28 [sic] octobre 1943 Nous sommes dans nos quartiers d’Hiver depuis mardi. Seuls Bernard et André sont descendus avec nous pour le moment. Calme plat partout. Ce calme est toujours énervant, car on s’inquiète de ce qu’il cache. Demain nous serons en congé jusqu’au mardi après-midi. Notre Joel nous tourmente beaucoup. L’Ange a réparé ce soir le vieux canapé. Pauvre canapé bien malade, qui termine son existence après avoir contemplé trois générations

dont il a subi inlassablement les assauts. Il rappelle tant de souvenirs les plus lointains que je le regarde toujours avec plaisir. Les Russes font une poussée terrible à l’Ouest de Melitopol menaçant les troupes allemandes de Crimée. Les Anglais ne bougent pas. Il n’y a plus de gros bombardements.

Samedi 30 octobre 1943

J’ai trouvé Divy à mon retour de Paris où j’étais allé assister à une réunion des Associations familiales de Seine et Oise. Quelle joie de se revoir. La soirée à passer [sic] bien vite à se raconter tous les èvenements du mois. L’absent a tenu sa place parmi nous. Où est-il ? que fait-il ? est-il bien portant. Avec l’enthousiasme des jeunes, Divy voit les choses sous un angle agréable. Privilège de la jeunesse qui aplanit et supprime toutes difficultés. Nous possédons notre fils jusqu’à mardi matin. Divy va s’occuper de trouver une place pour Ange à Gacé où il pourra être assuré de se nourrir et de maintenir sa santé. Je souhaite cette réunion qui leur permettra de travailler en commun et il est temps que Ange se remette à ses études. Pour cela il lui faut un mentor et un stimulant. Il nous a montré qu’il savait être courageux. Il n’y a donc aucune raison, ayant sa subsistance normale assurée qu’il ne puisse reprendre le soir son travail d’études. Divy nous a porté de la crème, des œufs, de la viande et du beurre. Nous allons reprendre vie. Le dîner a été plantureux et nous sommes restés tard à causer.

Dimanche 31 octobre

Nous sommes allés à Eaubonne, (ma femme et NéNé) voir Madme Boulle que nous n’avons pas pu rencontrer. Les garçons ont passé leur journée à Paris.

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Lundi 1er novembre

Les deux garçons et ChuChu sont partis avec moi assister à la Grand-Messe à Notre-Dame. Touchante cérémonie, ordonnancée avec le même cérémonial – Grégorien très pur et vraiment éthéré. Quelle splendeur. A Pâques notre Joël chantait le crédo à mes côtés et à la même place. Le jeune Yves devait venir, mais comme il devait répondre à la messe de 9H ½ cela n’a pu être possible. Il m’a fallu lui promettre de l’amener pour Noël. Nous sommes partis très vite à cause du train qui partait à midi et nous sommes arrivés en gare du Nord à moins trois. Il n’y avait plus de train avant 2 heures. Personne ne nous attendait de si bonne heure. Le roti apporté par Divy était aussi cru que possible, ce qui a enthousiasmé ma chère femme. Le gaz ne chauffe plus et manque de calories. ChuChu et les trois petits m’ont accompagné aux Vêpres à Enghien. Yves qui se hissait sur sa chaise pour voir le chœur, finit par dire qu’il ne voyait pas l’Evêque ! Il était persuadé que l’église d’Enghien était une cathédrale ? DéDé et Bernard m’avaient d’ailleurs posé la même question. La maman aidée de Divy avait préparé trois magnifiques tartes à la confiture de rhubarbe, qu’y firent les délices du dîner. Mr et Madme Henri en eurent leur part que nous leur apportâmes à notre visite du soir.

Dimanche 7 nov

bre 1943 Bien triste journée passée avec ma pauvre sœur et ses enfants à Bois-Colombes. Pendant que nous étions à Paris, ma femme et moi, Edouard Perlié y était venu nous avertir de la triste nouvelle du décès subit de mon neveu Ange, mort en captivité, loin des siens et de la Mère Patrie le 28 octobre d’une pleurésie. Avoir souffert trois années et périr ainsi sur la terre d’exil, quel calvaire. Quel chagrin aussi pour la maman qui espérait le retour de son grand fils et qui priait tant pour lui. Nous avons passé la journée ensemble. Pauvre sœur dans l’affliction, elle déja si fatiguée et si mal en point. Que ne ferions-nous pour la soulager dans sa douleur de mère que le temps peut atténuer mais ne guérit jamais. A 25 ans de distance notre pauvre mère pleurait toujours notre frère ainé, mort à 20 ans. Kiev a été pris par les Russes. De grands mouvements de bateaux s’effectuent dans la Manche. Les Anglais viennent d’obtenir des concessions territoriales en Turquie. De grands èvenements se préparent. Etre si près de la fin et apprendre la mort de son fils, quel sort cruel pour nous pauvres humains qui ne peuvent sonder les secrets desseins de la Providence. Aucune nouvelle de Joël. Qu’est-il devenu et le reverrons-nous. Aimer tant ses enfants et les voir partir ainsi. Vraiment les enfants ne comprennent et n’apprécient pas toujours l’affection des parents. Des enfants affectueux et confiants sont toujours la grande satisfaction et la plus belle récompense de ceux qui leur consacrent toutes leurs pensées et toutes leurs actions.

Samedi 13 nov

bre Semaine bien calme. Il a fait un temps épouvantable, pluie, vent, vrai temps de novembre. Je devais partir pour Bois-Colombes pour voir ma brave sœur, mais mes souliers font eau comme panier à salade, aussi ai-je hésité à partir à mon grand regret. L’Ange est malade, un refroidissement.

Samedi 20 nov

bre Assemblée annuelle de l’association familiale protestante d’Enghien le soir à 8H ½. Réunion fort agréable et très édifiante au point de vue tenue et atmosphère. Conclusion magistrale du Pasteur Harnoult sur la parabole de l’enfant prodigue. Je représentais l’association de Soisy et j’ai été très content de ce contrat.

Vendredi 26 9bre 1943

Réveil ce matin à cinq heures par la D.C.A., causée par le passage de nombreux avions, retour d’Allemagne comme nous devions l’apprendre dans la matinée. Alerte à 10H ½ et violents tirs d’artillerie. Combats aériens. Nous avons assisté à la chute d’un avion de chasse. Spectacle bien impressionnant. Nous ne connaissons l’objectif. Berlin a été bombardé cinq nuits de suite. Les dégâts sont effrayants. Les Allemands menacent les Anglais de représailles terribles. Gomel a été pris. Les Anglais piétinent en Italie et ne semblent pas vouloir débarquer. Nous avons reçu des pommes de terre de Creully et de Quettreville. 350 K pour 1630f,00. La dépense est grosse. Ici le kilo vaut dix francs en dehors de la taxe, et nous avons dû pour manger au cours du mois en prendre par deux fois 50 K. Le problème de la vie devient fastidieux. Bernard et DéDé ont une mine épouvantable. Yves grossit et se porte très bien. La ChuChu résiste. NéNé a passé la journée à Paris, le matin à son dessin chez une grande couturière de la rue de Liège et le soir à sa peinture. Pour l’Ange, son frère n’a pu lui trouver de place à Gacé. C’est un malheur. Que devient notre Joël. Nous allons tous dimanche à Bois- Colombes. Ma pauvre sœur me fait pitié, tant son chagrin fait peine. Nous retournerons dimanche.

Samedi 27 9bre 1943

Divy nous a fait la surprise d’arriver à cinq heures. Heureuse surprise. Il a eu un gros abcès au bras qui l’oblige au repos jusqu’à mercredi. Le matin nous avions justement reçu une lettre de lui nous annonçant son état, et nous en étions inquiets, car le souvenir de la mort si prématurée de notre neveu Ange, enlevé si brusquement grâce à un empoisonnement dû à une blessure à la main, et non pas d’une pleurésie comme on l’avait supposé, nous avait affolé quelque peu, connaissant l’insouciance de notre fils. Et nous sommes payés pour nous méfier de cela, puisque mon pauvre frère, était lui aussi mort à vingt ans, d’une piqure anatomique. Enfin nous avons été heureux de le revoir pour toutes ces raisons. Il a eu un bel abcès sur le biceps qui a dû le faire souffrir horriblement. Le tout est en bonne voie de guérison ayant été soigné énergiquement. Quelle charmante fin d’après-midi nous avons passé dans notre petite cuisine et quel dommage de n’être plus au complet et d’avoir à regretter l’absence de notre grand fils. Après le dîner, Divy, Ange, Annick et Yves se sont amusés pendant toute la soirée au jeu de la puce avec deux pièces de monnaie. Les parents et la fille ainée s’amusaient tout autant qu’eux, tant leur ardeur, leur joie ou leur déconvenue mutuelle étaient amusantes. Berlin a été bombardé cette nuit.

Dimanche 28 novembre 1943

Pour la septième fois Berlin a été à nouveau bombardé. Ce doit être vraiment quelque chose d’hallucinant et d’épouvantables cauchemars. Quelle monstruosité que la guerre. Employer tant d’énergies, de ressources en tous genres pour s’entretuer, alors que notre vie terrestre est déja assez courte, quelle aberration de l’esprit et de l’entendement humain. Je suis allé à la Grand Messe avec Annick, et l’après-midi nous sommes allés ChuChu et Yves, à Bois-Colombes. Ma pauvre sœur est bien changée, bien amaigrie et me fait peine à voir. Je m’en fais bien du souci. Mon ami Georges m’écrit de son côté que sa mère n’est pas bien. Qu’elle ne mange plus et qu’elle est très faible. Dans quel état il doit être lui aussi et que deviendrait-il avec sa santé si fragile s’il venait à perdre sa pauvre mère. La tristesse et les soucis nous entourent de toutes parts dans nos affections les plus chères. Les deux garçons ont passé leur journée à Paris et nous les avons trouvé dans le train au retour.

Lundi 29 nov

bre 1943 Notre DéDé a une conception singulière de la géographie. Annick lui ayant demandé quelle était la capitale de la France, notre benjamin de lui répondre ‘’C’est le Maréchal Pétain’’ Ma femme en riait encore à mon retour de l’étude.

Mardi 30 nov

bre 1943 Les Anglais ont déclenché leur offensive en Italie, mais non pas leur débarquement.

***

Vendredi 10 Xbre 1943

Revu la Normandie où j’ai passé quatre jours à Saint-Lô pour affaires. Revu nos amis Lecaudey, qui m’ont donné l’hospitalité dans leur maison aujourd’hui déserte. Braves gens, courageux et simples dans leur détresse

et toujours aussi parfaitement bons et charitables. Quel beau spectacle que celui de ces âmes chrétiennes, acceptant dans la paix de leur cœur ce grand vide creusé au seuil de leur vieillesse. Il n’y a que la religion pour vous donner cette résignation surhumaine et cette sérénité de l’âme. J’ai téléphoné à mon ami Poussart qui eut bien voulu que je passe le dimanche avec eux, mais il fallait que je rentre pour être à l’étude le samedi matin, et d’autant qu’il n’y a plus que trois trains dans chaque sens sur la ligne. Aussi celui qui m’a ramené avait une longueur inusitée et je n’en ai jamais vu d’aussi long. Bienheureux d’avoir retrouvé la douceur du foyer, ma femme et mes enfants chéris, que rien ne peut decidement remplacer et que l’on regrette dès le départ. J’ai ramené deux saucissons et de la farine. Calme plat pendant mon absence. Les Anglais n’avancent guère en Italie et l’ère des conférences parait leur plaire davantage que les actions militaires. Dans l’opinion générale, les Anglais baissent dans l’estime des gens. Trop de promesses non remplies, et une attitude trop marquée à nous mettre au dernier plan. On sent les gens déçus et inquiets. L’hiver n’est pas rassurant et les beaux jours sont loin – Hélas. Reçu nouvelles de Georges. Sa mère va beaucoup mieux et sa lettre déborde de contentement. Avoir été si près et n’avoir pu le voir.

Samedi 11 Xbre 1943

Ma petite femme est restée alitée ayant eu un refroidissement. Passé l’après-midi à la maison. Quelle joie d’être ensemble et de jouir de la vue de ses enfants grands et petits et tous près du poele dans la salle à manger, ou chaudement cantonné dans la petite cuisine [où] nous avons passé des moments charmants. Quel malheur que la pensée de notre grand fils vienne inquiéter notre esprit, car maintenant que le froid sévit nous tremblons pour lui. Divy nous a écrit que son bras ne lui fait plus mal. Notre NéNé s’est refait une indéfrisable et ressemble à une agnelle. Elle est dans tout l’éclas de ses vingt ans. Belle fille et très bonne fille et bien sentimentale ce qui est à son honneur et ce dont je suis heureux. Sans sentiment la vie est plate et obscure. Ferments de joies mais aussi ferments de souffrances. Pour apprécier les premiers il faut les chercher dans la simplicité et ainsi on est pleinement heureux. Pour supporter les autres, il faut être fort de la vraie force spirituelle qui seule vous apporte l’apaisement intérieur. C’est ce que nous souhaitons nous les parents à tous nos enfants et à nos grands enfants en particulier qui entrent dans la vie et dans ce grand combat ininterrompu qu’elle représente.

Dimanche 19 Xbre 1943

Les Anglais piétinent en Italie. Quelques gros bombardements sur l’Allemagne. Les Russes ont pris Tcherkassy. Dans l’ensemble il n’y a plus d’actions de grande envergure. L’hiver entrave les opérations militaires. Mr Churchill est gravement malade au Caire. Nous n’avons pas de nouvelles de ce pauvre Roger. Comme il doit trouver le temps long. Quelle terrible guerre dont on ne voit pas la fin, et dont la fin nécessitera de terribles convulsions, des ruines nouvelles, des misères de plus en plus atroces. Quel cauchemar. La guerre de 14-18 est dépassée en longueur depuis ces jours-ci et nous allons bientôt voir notre cinquième Noël de guerre. Hélas il va être assombri par le départ de notre grand, alors que nous eussions pu pour la première fois depuis six ans, être tous réunis par cette grande fete de la Famille. Et le savoir en dangers continuels, et exposé au froid sinon à la faim, augmente nos soucis et nos angoisses. Le temps a été épouvantable toute la journée. Pluie et vent, par contre la température est bien douce. La maman est partie avec ChuChu pour Bois-Colombes. Pour ma part, sous la pluie battante, je suis allé à une réunion du bureau de l’Association Catholique des Chefs de famille à Enghien. A mon retour, j’ai trouvé notre cuisine particulièrement agréable. NéNé et Annick s’y chauffaient douillettement, l’une en lisant l’autre en

dessinant. La NéNé avait fait la patissière pendant mon absence, et deux magnifiques gâteaux bien dorés tentaient les regards. Madme Dublin notre voisine avait apporté un damier et des jeux pour les enfants, aussi il me fallut faire deux parties de jeu de l’oie avec notre DéDé, qui était très heureux car étant tombé dans le puits je dus y rester ce qui lui permit de gagner la partie. Yves et Bernard revinrent enchantés d’une matinée donnée à la salle des fêtes de Soisy. Nous espérons voir Divy pour Noël. J’ai écrit à Madme Perrin afin de tacher qu’elle puisse prendre Ange, Me Guy ayant eu la complaisance d’en toucher un mot à Mr Perrin. Si cela pouvait s’arranger ce serait providentiel.

Dimanche 26 Xbre 1943

Vendredi à mon retour j’ai trouvé notre grand fils Divy qui venait d’arriver dans l’après-midi, heureux de nous annoncer qu’Ange était accepté par Mr Perrin. Quel soulagement pour nous, car voilà notre fils à l’abri de la faim, ce grand cauchemar qui nous guette à tout moment. Aussi les deux frères sont-ils heureux d’être réunis car mutuellement ils vont pouvoir travailler leurs cours le soir et Divy va pouvoir inculquer à son frère toute la technique du métier. Nulle nouvelle ne pouvait être plus agréable pour préludes à la veillée de ce grand jour de Noël. La NéNé et la maman avaient fait des prodiges en patisserie et s’y étaient employées toute la journée. Pour ma part grâce à la munificence de Me Guy je ramenais une provision inespérée de chocolats. Tout contribuait à donner à notre fete familiale son cachet particulier et il n’y manquait que notre grand fils pour lequel chacun de nous avait une pensée particulière d’affection et de regrets. Lui-même devait penser à sa maison, car comment ne pas penser à la tiédeur affectueuse du foyer, en cette soirée inoubliable où tout vous porte à la joie d’être réunie. Le dîner fut vite expédié et il fut d’une frugalité voulue en raison de l’abondance du reveillon escompté. Aussi les grandes filles se dépensèrent-elle à tout ordonnancer dans la salle à manger, selon la plus pure tradition familiale et lorsqu’à dix heures et demie le siège fût levé et que nous entrâmes dans la salle du festin, ce ne furent qu’exclamations de toutes sortes qui réveillèrent bien entendu les jeunes dormeurs de la maison. Ceux- ci les yeux à moitié ouverts et trébuchant sur leurs jambes peu stables, se bousculaient pour arriver à la cheminée du salon, devant laquelle une alignée impressionnante de souliers de toute taille étalait une abondance extraordinaire d’objets de toutes sortes, jusqu’à des pommes d’une grosseur inusitée qui offraient aux regards leur appétissante couleur. Vraiment le père Noel avait comblé la mesure en dévalisant les jardins et les confiseries du paradis. Il fallut l’aide vigilante des grandes sœurs pour indiquer aux intéressés la propriété de leur lot céleste, les grandes sœurs ayant été initiées dès la première heure à ce choix céleste. Le jeune DéDé réclamait une trousse qu’il avait commandée par lettre spéciale et qui avait échoué dans les souliers d’Yves. Il fallut faire apprécier les lois de la compensation avec un superbe jeu de quilles, ce qui pour un jeune cerveau de sept printemps, n’était pas commode à concevoir, mais enfin la redondance de la pomme aux couleurs éclatantes, et la multiplicité des paquets mystérieux qui composait les lots de ces phénomènes, rendit la paix du cœur et y versa la joie du contentement sans mélange. Et bientôt chacun des petits bonshommes assis sur leur lit, se mettait en devoir de défaire les paquets pour déceler leur mystère caché. Ce n’étaient qu’exclamations de toutes sortes. Du chocolat, maman, regarde papa, une bague disait Yves, des bonbons, disait un autre. La joie éclatait de partout, aussi bien chez les grands, que chez les petits, que chez les parents qui contemplaient tout cela, leur cœur ravi de joies intérieures. Les grands n’avaient pas été oubliés, car la grande sœur par une correspondance toute intime avec le Père Noel, avait su leur faire donner, à chacun des garçons une magnifique chevalière, à Annick un sac en broderie, contenant un billet plus intéressant qu’un billet doux, à la ChuChu, je ne sais quelle surprise agréable, au papa, un magnifique volume d’Ivanhoé et à la maman une magnifique ceinture. Le ravissement le plus complet étreignait tout ce monde familial, grands et petits, et tous étaient unis de la même joie, car chacun puisait dans le contentement de l’autre une nouvelle source de contentement personnel.

Ah notre grand fils, nous ne t’avons pas oublié et tu as été présent parmi nous par nos communes pensées. La grande fille non plus, par une réciprocité affectueuse n’avait pas été oubliée dans cette abondante distribution et une charmante petite lampe de chevet fut l’objet de sa surprise. Après quelques moments d’étourdissantes interpellations, sortant de tous les gosiers à des diapasons élevés, nous finîmes par encadrer la table afin de faire honneur au réveillon dont les échos tintaient à nos oreilles depuis déjà de longs jours. Les jeunes étaient retournés à leur lit où ils continuaient à triturer de drôles de manières leurs inoubliables paquets. Quel charmant tableau familial. Chacun se sent heureux, d’une joie toute intime ou nulle contrainte extérieure ne vient gêner son expansion. Tout est à la joie de se voir groupés ainsi étroitement. On oublie toutes les disputes, les rivalités, les heurts, les mots plutôt aigres que doux, tout cela s’oublie instantanément pour ne voir que le bon côté de l’existence, celui qui lui donne sa réalité et son vrai but, s’aimer et se sentir aimé dans une même affectueuse générosité de cœur et d’esprit. Comme la famille est belle ainsi et combien lumineuse est son auréole lorsque chrétienne elle se place toute entière dans une absolue confiance sous la protection de la Providence. Seigneur faite que nos enfants soient toujours fiers et dignes chrétiens, pour qu’ils soient toujours de fiers et dignes français. Jamais réveillon ne fut aussi varié. Du pâté de foie ramené par notre Divy, d’une délicatesse à faire damner un saint, il est vrai que nous n’y sommes plus habitués, du saucisson, des gateaux offerts par l’Ange, des gâteaux maison, tous plus succulents les uns que les autres et enfin une tasse de cacao, un nectar. Et chacun avait en plus une abondante provision de gâteaux scolaires que tous les jeunes avaient avec une constance jamais ébranlée, conservé jour par jour depuis plus d’un mois. Il est compréhensible qu’avec tant de bonnes volontés réunies, la fete fut si complète à tous les points de vue et que le Père Noël se montra si généreux. Et cependant le jeune Bernard eut subitement un doute sur l’honnêteté de ce père Noël, en nous disant d’un ton fort paisible d’ailleurs, oh, maman regarde, le Père Noël a enveloppé mon chocolat dans un papier de la maison ? Mais la vigilance d’une maman n’est jamais prise au dépourvu, aussi lui répondit-elle que le Père Noël subissait lui aussi la crise du papier et avait pris en arrivant le premier venu. A minuit nous pûmes entendre les chants de la messe de Noël qui dans cette nuit extraordinaire conservent leur accent si pénétrant et d’une douceur si particulièrement prenante. Nell, Annick et ChuChu avaient été à cinq heures entendre la messe à Saint Vincent de Paul. Et le matin de Noël les petits m’accompagnaient à la Grand Messe où il nous fut donné d’entendre ce prodigieux Minuit Chrétien qui à travers les ans, nous remue toujours avec la même émotion toutes nos fibres les plus intimes. Je comptais aller aux Vêpres, mais je ne pus le faire à mon grand regret à cause du brouillard étant atteint d’une bronchite. Ma fille NéNé m’avait d’ailleurs mis un sinapisme au matin avec lequel je m’étais endormi, en sorte que j’étais plutôt cuit lorsque des douleurs cuisantes me réveillèrent. C’est la rançon de l’humidité de ces jours derniers. Dimanche nous sommes allés chez les Perlié. J’ai trouvé ma pauvre sœur un peu mieux mais toujours aussi accablée. Samedi prochain nous irons déjeuner chez eux et nous apporterons ce que nous pourrons.

Lundi 27 décembre 1943

Les Allemands dans un combat terrible viennent de perdre le cuirassé Scharnhorst qui a combattu jusqu’à épuisement de ses munitions. Nous ne sommes pas de ceux qui crient ‘’Vae victis’’ mais ‘’Gloria victis’’.

Mardi 28 Xbre 1943

La soirée a été plutôt agitée, car à notre retour de chez les Henri, Annick qui était partie à un après-midi chez les Melo, n’était pas encore rentrée. Avec la nuit, le manque d’éclairage et la rareté des trains il y avait sujet à inquiétude. Aussi Ange et la maman se rendirent à sa rencontre. A neuf heures il n’y avait personne encore et ce ne fut qu’à plus de 10 heures que notre fille accompagnée de son frère regagna le logis, la maman étant

revenue auparavant pour nous expliquer qu’il n’y avait pas de train avant 9H ½ et encore ce train avait vingt minutes de retard. On ne peut plus aller même à Paris sans difficultés car on n’est plus assuré du retour.

Mercredi 29 Xbre 1943

Les Anglais annoncent qu’ils ont coulé dans le golfe de Gascogne trois destroyers allemands et un cargo faisant partie d’un convoi. Ils ont annoncé ces jours-ci que le débarquement aurait lieu en 1944. Les Russes ont repris leur offensive près de Vitebsk et Jitomir. Ce soir panne d’électricité entre 6 et … heures du soir. Ces pannes sont assez fréquentes depuis quelque temps. Notre Ange fait ses préparatifs de départ. Il est allé ce matin à Chartres chercher des haricots pour l’étude.

Jeudi 30 Xbre 1943

Berlin a subi encore un bombardement épouvantable. C’est au moins le dixième. D’après les commentaires des journaux on considère l’invasion europeenne comme possible dès le mois de janvier en correlation avec l’offensive Russe. Il y a eu deux alertes aujourd’hui, pas de tirs de D.C.A. L’Ange a déménagé toute sa chambre qui est vide comme cellule de marine. Demain dernier jour de l’année. Réception chez Me Guy et reception des etrennes sur lesquelles toute la famille du plus petit au plus grand, fait déja de multiples projets.

Vendredi 31 Xbre 1943

Temps magnifique. Ciel sans nuage. Temps sec. A 11H ½ alerte qui a duré deux heures. A notre départ de l’étude nous avons vu les vagues d’avions au nombre de sept. Tirs de D.C.A. peu nourris. Je suis rentré à la maison en rasant les murs, ce qui était dangereux, mais j’étais pressé de voir comment se comportait la maisonnée, que j’ai trouvée aux fenêtres comme de juste, ce qui m’a forcé à gronder. Le grand frère m’a déclaré qu’il faisait rentrer les gamins lorsque la D.C.A. donnait. Nous avons appris dans la journée qu’Ivry, Levallois, Courbevoie, Bois-Colombes, Bécon avaient été bombardés et qu’il y avait beaucoup de morts et de dégâts. Le pont de Levallois, près de l’usine où travaille Ange, aurait été atteint. Bref nous avons été inquiets toute la journée pour les Perlié et la tante Edith. Ces bombardements dont on ne perçoit pas très bien les raisons militaires, mettent beaucoup d’amertume et de rancœur parmi les trop nombreuses victimes civiles. Le soir nous avons eu la réception de Me Guy, qui nous a offert du petillant Vouvray et des gâteaux truculents. Pour ma chère femme Me Guy m’avait remis un paquet qui contenait plusieurs paires de chaussettes, cadeau qui a été grandement apprécié par la mère de famille, et les heureux bénéficiaires deshabitués depuis longtemps à porter des chaussettes neuves, car le problème des chaussettes est au nombre des tortures cérébrales de la maman. Et pour ma part un chèque d’une importance inusitée me permit de faire des heureux ce qui leur permis au cours de cette dernière nuit de l’année, de faire des rêves complaisants et agréables.

***

Samedi 1er janv.

1944 Nous voila entré dans cette nouvelle année qui doit nous apporter tant d’evénements, mais aussi tant de tristesses et d’angoisses. Aussi a-t-on pour l’année que l’on quitte tant de regrets, en songeant combien la

Providence nous a témoigné sa sollicitude par comparaison avec tous ceux qui ont souffert de multiples manières. Et nous voila dans l’inconnu de cette nouvelle année, avec ses alèas, ses incertitudes, et ses espoirs. Nous sommes allés déjeuner chez les Perlié et avons pu voir une partie des dégats du bombardement. La voie est coupée entre Colombes et Bois-Colombes. Le train électrique ne va pas plus loin que Bois-Colombes et une forte équipe de cheminots était au travail pour rétablir la communication. Sur la place de l’Hotel de Ville une bombe a éclaté et a fait plusieurs victimes. Il n’y a plus un seul carreau à l’Hotel de Ville. Non loin de mes neveux deux autres bombes sont tombées. Nous avons trouvé la maison fort paisible à notre grand soulagement, car nous n’étions rien moins que rassurés, après ce que nous avions vu sur le parcours, pourtant peu long, de la station à la rue de Savoie. Tout le petit monde n’a pas eu trop peur, et le seul homme de la famille était le plus brave, ayant été bien surpris de passer un temps aussi long, dans les sous-sols plutôt sombres de sa maison. Ma pauvre sœur n’était pas trop mal.

Dimanche 2 janvier 1944

Ma ChuChu était ma compagne de messe. Je suis allé présenté [sic] mes vœux à notre facteur et à Mr et Madme Robert. Après-midi réunion de l’association des chefs de famille catholiques chez Mr Rouruillon. Alerte à 15 H. Tirs de D.C.A le soir à 21 heures pour un passage d’avions. Berlin a été de nouveau bombardé. Les Russes avancent.

Mardi 4 janvier 1944

Venant de Jitomir les Russes ont franchi la frontière polonaise. J’ai pu acheter grâce à mon neveu Edouard une bicyclette pour Ange au prix de 4500f,00. Le prix en est actuellement de 6 à 7000f,00. C’est une condition sinéquanon [sic] de son départ pour Gacé. C’est un gros sacrifice d’argent, mais en compensation nous assurons la santé de notre troisième fils. Les bleus de travail valent de 800 à 1300f,00 ce qui coutait 60f,00 avant guerre. Pour entretenir une petite famille c’est une vraie fortune qui nous passe dans les mains. Notre NéNé est alitée depuis samedi. Rien de grave. Sans nouvelle de notre Joël qui est l’objet de nos tourments. Bernard et DéDé ont des mines à faire peur. Le gros père Yves résiste bien et conserve sa bonne tête de gros poupard. La ChuChu se maintient et Annick prend du poids et devient jeune fille. C’est la plus forte de la bande féminine. Elle travaille très bien mais rechigne dès qu’on fait appel à son aide. Au demeurant c’est une très bonne fille et nous sommes fiers d’elle.

Dimanche 9 janv.

1944 Avec les deux Nell, mère et fille, nous sommes allés à Bois-Colombes. Quelle cohue invraisemblable partout et quelle atmosphère ? Quand on songe à l’air pur de la province, combien les Parisiens et banlieusards sont peu enviables. Le comble est qu’ils s’estiment très avantagés de vivre ainsi et ignorent le plus beau trésor de la vie, vivre libre dans un air libre. Nous avons trouvé Joël Jacob et mimie qui étaient arrivés depuis plusieurs jours et qui s’en retournent mercredi au pays. Ma chère sœur n’était pas trop mal, mais elle a maigri beaucoup. Son chagrin nous fait de la peine. Edouard nous a montré la bicyclette d’Ange qui est magnifique ; aussi le soir ne se tenait-il plus de joies en écoutant la description de son coursier.

Samedi 15 janv.

1944 La maman n’est pas bien. Névralgie dentaire et abcès. Beaucoup de fièvre. Triste état qui la fatigue depuis quelques jours et lui donne une triste mine. Je suis allé avec NéNé voir Madme Boulle que nous avons trouvé sur le coup du départ, ayant trouvé à Maules une pension de famille ou elle va se retirer pour l’hiver. Sa santé n’est pas trop mauvaise et ce changement d’air va achever de la remettre en état. Notre Ange acheve ses préparatifs de départ et nous quitte lundi prochain, aussi a t’il passé la soirée à mettre de l’ordre dans sa garde robe. NéNé lui a taillé une canadienne dans son manteau, et elle lui va comme un gant. Le brave Divy ne reconnaîtra certainement pas son frère sous cet apparat luxueux.

Dimanche 16 janvier 1944

Annick, Ange et Bernard m’ont accompagné à la grd Messe. La maman n’est toujours pas brillante. Maux de tête et de dents sans arrêt. Nous sommes allés à Bois-Colombes, Ange et moi. Je ne sais comment on arrive à trouver place aussi bien dans le train que dans le métro. C’est la cohue partout. Nous avons trouvé toute la maison en bonne santé. Edouard est allé faire enregistrer la bicyclette d’Ange, en sorte que tout est préparé pour son départ. Quel brave garçon que cet Edouard. Toujours prêt à rendre service. C’est le modèle des maris et des pères de famille. Ma sœur a été vraiment privilégiée dans le choix de ses gendres, tous sérieux, travailleurs et probes. La T.S.F. du grand fils est toujours en pension chez mon neveu. Les lampes ne marchent pas et il n’y a plus de lampes. Mon pauvre garçon n’a pas été heureux dans son achat, car son poste a marché à peine un mois. Toujours le calme et l’attente énervante. Il y a beaucoup d’alertes. Cette semaine au dessus de l’Allemagne a eu lieu le plus grand combat aérien de la guerre. 700 forteresses volantes américaines et 500 chasseurs d’escorte se sont heurtés à mille chasseurs allemands. Hécatombe de part et d’autre.

Lundi 17/1/44

Notre Ange nous a quitté ce matin de bonne heure pour prendre le 1er train à 5H ½. Voila notre troisième grand fils qui quitte le foyer familial. Pour lui c’est inespéré car que serait-il devenu ici avec ce qui va se passer lui qui avait déjà si déprimé l’année passée. Enfin les deux frères vont être réunis et redeviennent ainsi les inséparables d’antan. La maman continue à souffrir toujours des dents et son état est loin d’être brillant.

Lundi 24/1/44

Les américains ont effectué un débarquement inopiné à 50 k au dessous de Rome. Ils n’ont rencontré aucune résistance et ont pu pénétrer dans le pays sur une profondeur de 20 k, prenant sous leurs feux la célèbre voie appienne.

Mardi 25/1/44

Nous avons reçu un mot d’Ange qui ne nous donne aucun détail de son installation à notre grande désillusion. Les gens heureux n’éprouvent pas le besoin d’écrire. Pas de nouvelle du grand frère. Mon ami Georges m’écrit que les Allemands sont revenus depuis quelques jours de même qu’aux environs de Creully. De grands préparatifs sont faits partout en vue d’un débarquement. Evacuation des côtes de la Méditerranée et du Nord. Bref tout cela fait présager que les jours calmes ne seront plus que souvenirs.

Reçu lettre charmante de Mr Bernard d’Hauteville. Aurons-nous le plaisir de nous voir cette année.

Vendredi 28/1/44

Nous sommes abonnés aux pommes de terre. Matin et soir, soir et matin elles représentent notre plat de consistance après une soupe dont elles ont formé l’unique légume. Plus de matière grâce [sic]. C’est vraiment un peu maigre. Jour après jour la semaine se termine, et demain nous aurons peut-être la consolation d’un aliment carné. On y rêve toute la semaine pendant six jours et on tient le coup tout de même. Quel miracle de résistance. Quatre ans que cela dure. Espérons tout de même de n’avoir point une même période à supporter encore. Passage d’avions hier soir pendant plus d’une heure. Berlin a été à nouveau bombardé. Rien de nouveau. Les Russes ont dégagé Leningrad. Dimanche nous allons à Bois-Colombes. Reçu hier la visite de la tante Edith et de la jeune Nicolle. La grande NéNé écrit à mes côtés et prend par moments des airs très inspirés ? Michue lit et Annick travaille. Les petits sont au lit. C’est le calme après la tempête, car tout ce petit monde était en ébullition ce soir, je ne sais pourquoi, et ni eux non plus. La maman fatiguée a dû se coucher. Pas de nouvelles de nos trois ainés. Pour le grand-frère nous nous faisons beaucoup de soucis. Que fait-il. Qu’est-il devenu.

***

Vendredi 11 février 1944

La soirée familiale autour de la table de cuisine, s’écourte selon son rythme habituel. Divy nous tient compagnie étant revenu à la maison depuis quelques jours. Heureuse surprise qui nous a été bien agréable malgré les circonstances qui en étaient la cause. L’Ange lui en a été désarçonné, car la disparition de son frère équivalait à lui oter le nerf moteur. Son séjour touche à sa fin et il doit repartir au début de la semaine prochaine. La NéNé écrit son roman, sur lequel elle s’échine depuis de longues semaines, à ses loisirs et au gré de ses inspirations capricieuses. Je n’en connais pas la teneur, mais elle a promis de m’en réserver le premier contact extérieur. J’espère ne pas être plongé dans les intrigues énervantes de l’amour livresque, qui est un lieu par trop commun. Et comme à vingt ans l’âme d’une jeune fille s’envole facilement dans les douces réveries sentimentales ; je me demande avec angoisse par quelles nouvelles tortures cérébrales je vais passer avec notre écrivain familial. Dans le temps jadis, je m’étais découvert aussi des talents de cet ordre ; il faut croire qu’il s’agit d’un phénomène naturel. La vie n’est qu’éternelle répétition. Annick, elle, est plongée dans les X et Y et son frère ne lui ménage pas ses conseils aussi judicieux qu’éclaircis. J’admire la précision de l’esprit mathématique mais il est bien froid et dénué de toute saveur. Du côté du dortoir, c’est le calme du repos absolu. La maman et les jeunes sont depuis longtemps au pays des reves. Alertes tous les jours. Bombardements de tous les aérodromes des environs. Les Anglais doivent toujours débarquer, mais personne n’y croit plus et un large sourire éclaire la figure de ceux auxquels par mégarde il nous arrive d’en parler. Par contre nos occupants multiplient les précautions de toutes sortes. Les Russes avancent et supportent toujours le poids de la bataille. En Italie tout piétine sur place. Enfin ne perdont ni confiance, ni courage. Dimanche dernier nous sommes allés chez les Melo ou nous avons passé une charmante journée. Il y avait bien longtemps que je n’avais vu (illisible) et nous avons pu causer bien agréablement. La veille, nous avons eu à Soisy, la réunion pour l’assemblée constitutive de l’association familiale locale – application du statut familial instauré par la nouvelle politique. Au bord de l’abime on songe subitement a

restauré [sic] la famille française, que l’on a mis 80 ans à détruire. Mieux vaut tard que jamais et les français sont satisfaits. C’est de l’abime qu’ils se relevent.

Mardi 15 février 1944

Notre Ange est arrivé et doit s’en repartir avec Divy jeudi. Toujours sans nouvelle du grand. L’incertitude nous étreint chaque jour davantage. Le froid sévit depuis plusieurs jours. Il n’y a pas eu de froid jusqu’ici et pas de neige au grand désespoir des petits. Le père Divy s’acharne sur un probleme d’Annick et en palit d’émotion. La grande sœur recopie son roman. L’Ange fatigué est allé se coucher. Il est allé dimanche à Rouen en bicyclette, ce qui est exagéré. La jeunesse n’a guère le sens de la mesure et ne se rend pas compte que les excès physiques se paient sur l’avenir. Dimanche nous sommes allés voir les Perlié. Ma brave sœur est arrivée à Kerlaran avec cinq heures seulement de retard.

Jeudi 17 février 1944

Pour la première fois depuis l’hiver, la neige est tombée et a été saluée par les clameurs enthousiastes des petits. La couche n’était pas très épaisse et n’a pas résisté aux timides rayons solaires. La température s’est maintenue en baisse et le froid a persisté toute la journée. Nous n’avons pas à nous plaindre tout de même, puisque nous voila déjà à plus de la moitié de la saison, sans avoir connu la glace persistante et le gel. Mais étant donné l’état de mes chaussures qui ont la mauvaise habitude de laisser filtrer l’onde perfide des trottoirs et des trous dont ils sont parsemés, j’ai du arborer les souliers caoutchouc de notre Ange dont les pieds de taille imposante ne peuvent plus s’y loger. C’est la raison pour laquelle ils ornent encore le vestiaire … de la maison. Ange et Divy ont regagné aujourd’hui Gacé. La joie qu’ils ressentent tous deux d’etre réunis fait plaisir à voir et rien n’est plus réjouissant pour les parents que de voir s’épanouir entre leurs enfants l’affection fraternelle. Les Américains ont bombardé le Mont Cassin et la célèbre abbaye, berceau des Bénédictins. Berlin a subi son plus fort bombardement, 2500 tonnes de bombes. Rien de nouveau et de sensationnel. Le temps ne peut se préter à aucune opération d’envergure. Patience patience. La maman a touché la ration de confiture ce qui constitue pour quelques jours un régal supplémentaire après lequel on soupire pendant de long jours, et ceci joint à une provision d’haricots que nous venons de recevoir de chez Me Guy, nous donnent le maximum de la félicité nutritive qu’il est possible d’atteindre en ce moment.

Dimanche 20 février 1944

Le froid persiste et la neige aussi. L’hiver arrive tard et comme le charbon est en baisse dans la cave, il est à souhaiter que le froid ne s’entête pas trop dans sa visite tardive. Annick est rentrée malade hier après-midi, se plaignant de maux de tete et du froid. Un bon bain de pieds lui a fait du bien et un cataplasme, mais ce matin elle avait plus de 39 de fièvre et ce soir près de 40. C’est inquiétant. Nous ferons venir le docteur demain, car nous craignons la congestion. Nous n’avons pas bougé ce dimanche pas plus qu’hier. Les trois gamins étaient endiablés et insupportables. Impossible de les faire tenir en place, ce qui était loin de réjouir la malheureuse Annick toute empourprée de fièvre. Tous sont en congé pour la semaine pour le [mardi] gras. Tristes vacances en perspective pour la cadette. Le froid nous fait penser doublement à notre grand fils. L’incertitude nous ronge. Hier après-midi la maman est allée voir bonne amie qu’elle a trouvé beaucoup mieux, mais toujours très peu et moins … et se trainant péniblement.

Samedi 26 février 1944

La fièvre n’a pas quitté cette pauvre Annick de toute la semaine. 39° le matin, 40° le soir. Le docteur est venu quatre fois et ne lui trouve rien que la grippe. Aucune souffrance, aucun organe malade. C’est affolant. Comme elle ne mange rien elle est forcément très faible. Le froid vient compliquer la situation et le charbon diminue dans la cave. Encore quelques jours et il n’en restera plus. Pour comble le docteur Fanz est tombé malade aussi et ne pourra reprendre ses consultations que lundi. Il nous dit de ne pas nous tracasser, le remède que prend la malade étant des plus énergiques, la fièvre doit finir par céder. C’est la série noire qui prélude par la maladie d’Annick. Hier Ange a été appelé au bureau de placement allemand et j’ai dû m’y rendre pour connaître le motif de cette convocation. Il faut qu’il passe la visite devant un major allemand. Alors que nous étions si contents de le voir avec son frère, et à l’abri de la faim qui l’avait si dangereusement miné l’année dernière, le voila à la veille d’être obligé de revenir travailler à Levallois Perret, si ce major ne lui accorde son changement pourtant bien motivé. C’est mercredi prochain qu’il doit se présenter et ce matin j’ai téléphoné à Madme Perrin pour le prévenir de ce contretemps malheureux. Ce soir ce pauvre garçon va être bien ennuyé et son grand frère aussi. Enfin tout n’est peut-être pas perdu et il faut espérer jusqu’à la fin. Tout peu après tout s’arranger encore. Aucune initiative n’est plus possible maintenant. Contrôle absolu partout, en tout et surtout [sic]. Comme deux ennuis s’accompagnent d’un troisième nous avons reçu aujourd’hui nos fiches de recensement pour le service du travail auquel sont astreints tous les hommes de 16 à 60 ans et les femmes de 18 à 45 ans. Nous tremblons pour notre fille ainée et pour nos fils. Divy lui est maintenu pour le moment chez Perrin. Notre ainé est lui, je ne sais où. Bref beaucoup de soucis en perspective. Nous ne sommes pas les seuls et l’angoisse de la séparation possible atteint aujourd’hui notre pays tout entier. Où allons-nous, qu’allons nous voir, qu’allons nous devenir. Jusqu’au bout armons-nous d’espoir et vivons comme les oiseaux du ciel en nous contentant du bonheur du moment et n’ayons nul souci de notre lendemain, qui ne nous appartient pas. Une série d’intenses bombardements sur l’Allemagne avec des milliers d’avions. La prise de Krivoï Rog et de … par les Russes, le piétinement continu en Italie et quelques bombardements en France, notamment l’embranchement de Reignier, sont les seuls éléments notables de la semaine.

Dimanche 5 mars 1944

La semaine a été mouvementée. Annick est toujours bien malade. La fièvre a baissé de quelques dixièmes. C’est le seul mieux. Le docteur Jumelle appelé en consultation en remplacement du docteur Fanz a trouvé de l’érythème noueux et prescrit un nouveau remède. Une légère amélioration qui s’est fait sentir par une diminution fébrile a persisté toute la semaine, sans toutefois que la fièvre se soit maintenue au dessous de 39. La pauvre Annick est rendue, et son état l’épuise. Elle ne souffre de nulle part et ne ressent que de la fatigue. Le docteur Fanz ayant repris ses consultations, a diagnostiqué un rhumatisme infectieux, cousin germain de l’érythème, ce qui a motivé de sa part un traitement énergique au silicate ce qui est loin d’être du goût de la patiente qui est loin d’être patiente. La maman est bien fatiguée aussi. Surcroît de peines et de soucis en plus de ceux habituels. L’Ange est arrivé mardi après-midi et a passé la visite jeudi. Il me semble y avoir beaucoup d’espoir. Nous saurons la décision par l’usine. En l’attendant notre Ange est reparti pour Gacé vendredi et a emporté les fleurets d’escrime, dans l’intention de faire avec son frère de nombreux assauts. Toute la maison Perrin en sera fort ébranlée, car la notre en tremble jusqu’à ses assises pendant les joutes chevaleresques de nos deux garçons sans compter leurs cris et leurs exclamations qui n’étant pas tout à fait dans les règles de ce noble art, suffiront à eux seuls à ameuter le tout quartier. Mercredi dans la nuit nous avons eu une alerte ce qui était devenu assez rare. Bombardements intenses dont nous avons ressenti les tremblements. Nous avons appris qu’il s’agissait des usines Matford de Poissy et des usines d’aviation des Mureaux. Aucun fait saillant. L’attente se prolonge et le froid aussi qui nous a mordu désagréablement toute la semaine. Hier après-midi je

suis allé avec Mr Trotignon et Mr Ratelet à Paris, voir Mr Vial délégué régional à la famille, pour l’agrément de notre association de Soisy. Belle âme que celle de notre délégué, toute vibrante d’enthousiasme et de prosélytisme. Toutes les crises humaines ont toujours suscité les dévouements héroïques nécessaires pour les vaincre et Mr Vial s’inscrit dans ce livre d’or. Aujourd’hui ma ChuChu a été ma compagne de grande Messe et la maman est venue nous rejoindre. L’après-midi pour permettre le repos de la malade j’ai promené nos trois garnements pendant deux heures consécutives, mais alors que j’escomptais que la fatigue de cette longue marche au grand air les aurait un peu calmés, j’ai dû m’en détromper, car c’est le contraire qui s’est produit et il a fallu agir d’autorité pour les faire tenir en place. La malade repose actuellement bien calme et NéNé tient compagnie. Que devient notre grand fils. Nous y pensons continuellement. La maman a écrit à Roger. Pauvres prisonniers. Nous qui sommes impatients mais qui sommes chez nous, que doivent-ils ressentir et combien nous les plaignons, car les jours doivent leur sembler longs dans l’exil. Reçu une lettre de Madame Yvetot qui nous dit que mon ami Georges est malade. Quelle lamentable santé. Bronchites sur bronchites et crises d’asthme continuelles. Quelle vie mais quelle résignation.

Dimanche 12 mars 1944

L’état d’Annick est toujours grave et alarmant. La fièvre toujours violente ne l’a pas quittée et elle s’épuise de plus en plus. Trois semaines hier qu’elle est tombée malade et n’a pas quitté le lit. Ce matin elle était gaie plus qu’à son habitude et la fièvre était tombée pour la première fois à 38-3. Nous étions tous contents et j’étais parti seul pour la Grand Messe tout heureux de ce progrès, mais avant le déjeuner elle a souffert beaucoup du cœur, ce qui nous a fait grand peur. La maman lui a donné du lait avec une cuillerée de rhum pour la remonter. Son amie Houyau était venue la voir et comme elles avaient bavardé ensemble pendant plus d’une heure nous avons supposé qu’elle s’était ainsi épuisée outre mesure. L’après-midi a été meilleure mais la fièvre a remonté comme tous les jours jusqu’à 39+3. Le docteur revient demain. J’ai dû me gendarmer pour maintenir du calme dans la maison, ce qui n’est pas commode avec trois garnements turbulents que la pluie survenue au début de l’après-midi empêchait de sortir au jardin. Pauvre Annick, c’est sa première maladie. Nous espérons que cette semaine verra la fin de cette fièvre et qu’il sera possible de l’alimenter. Que de complications pour les malades. Pas de citron, pas d’orange. Elle était heureuse aujourd’hui car Madme Séberre (Sébert) la mère de son amie lui avait apporté un pot de compote de prunes. Don appréciable et apprécié pour une malade dénuée de toute friandise. Nous faisons une neuvaine pour sa guérison, neuvaine qui doit se terminer pendant cette semaine. Pauvre petite Annick, elle si florissante malgré les privations, et aujourd’hui toute émaciée et blanche. La convalescence va être terrible avec le peu de ressources, mais enfin faisons confiance en la Providence qui arrange tout. Les deux garçons ne donnent pas signe de vie. Les gens heureux sont oublieux. L’Ange ne se doute pas que son licenciement est refusé par le bureau allemand et qu’il va être obligé de revenir. J’attends les instructions de l’usine avant de le prévenir pour lui laisser jouir en toute quiétude de la compagnie de son frère. Quel coup pour lui. Je ne sais pourquoi j’ai espoir jusqu’au bout. Aucune nouvelle du Grand pour lequel nous ne cessons de prier. Qu’est-il devenu. La température est meilleure et le froid je pense va se terminer. Nous qui souffrons à l’abri du manque de calories, nous pensons à notre Joël qui lui est peut-être et plus sûrement exposé que nous aux morsures du froid. Pourvu qu’il ne soit pas malade. Il y a eu des alertes cette semaine. Bombardement de Berlin avec 3000 avions. Offensive générale des Russes, retraite des allemands en Ukraine. Nous attendons des évènements qui peuvent se déclencher d’un jour à l’autre et nous ne sommes pas les seuls à les attendre, car nos occupants prennent des mesures d’alerte et de défense, creusent des tranchées partout, et changent le pays en camp retranché. Le service obligatoire étend ses ravages dans tous les milieux, mais toujours les mêmes restent à l’abri de ces désignations. Nous tremblons pour Nell. Mauvais jours en perspective, ce qui ne suffit pas pour perdre confiance et courage au contraire. Raymond est venu voir Annick hier après-midi et il l’a trouvé bien changée.

Dimanche 19 mars 1944

Nous avons passé une semaine bien agitée et bien angoissante avec notre malade. La terrible fièvre qui la ronge depuis quatre semaines hier, ne l’a pas quittée et a augmenté au contraire pendant les quatre premiers jours de la semaine. Nous soupçonnons que le pot de compote avalé en un temps record était pour quelque chose dans cette montée fievreuse mais il n’a pas été moins vrai que nous avons tous passé de mauvais moments et notre bon docteur également. Vendredi un léger mieux, bien léger, deux dixièmes en regression, raffermit notre espoir d’une amélioration. Espoir non déçu car la fièvre depuis vendredi n’a cessé de baisser chaque jour de quelques dixièmes ; et ce matin pour la première fois depuis 29 jours notre patiente s’est réveillée avec 37+7. Aussi parle t’elle déjà de reprendre ses classes la pauvre, sans songer à ses jambes en bouillie. Nous avons tous remercié la Providence de nous tirer de nos soucis. C’est long, 29 jours. Les garçons sont aussi heureux que possible. Georges a été bien secoué encore et sa mère est à bout. Roger écrit qu’il est bien fatigué aussi les garçons nous écrivent qu’ils vont tacher de lui envoyer du beurre. Les raffles [sic] se multiplient à Paris, dans la rue, les cinémas et partout. Les Russes font une offensive de grand style dans l’Ukraine par le Nord et le Sud et la situation des Allemands est grave. Nikolaïev est investi. Les Anglais et les Américains bombardent à outrance. Les alertes sont très fréquentes. Hier il y en a eu deux. On s’attend malgré tout à des événements importants. Nous sommes en haleine depuis plus d’un an. La cave se vide de charbon et de pommes de terre, ce qui n’est pas très rassurant.

Mardi 28 mars 1944

La semaine écoulée a été meilleure dans son ensemble, car notre malade a pu se sustenter un peu sans augmentation de fièvre et depuis dimanche, elle commence à se lever une heure. Aujourd’hui il y a eu un grand mieux, car, pour la première fois depuis 38 jours la fièvre a baissé à 37°9. Nous sommes tous heureux de voir ce cauchemar se terminer ainsi. Par un heureux concours de circonstance nous avons pu avoir un peu de viande dimanche (car la viande devient un article aussi rare que les pommes frites) et une fidele cliente que j’avais connue naguère en Normandie m’a procuré hier un superbe roti. On ne peut pas dire mais tout vient à point et la Providence vraiment arrange tout pour le mieux. Voila donc notre malade qui a profité de quatre jours de viande exceptionnels. Une bonne surprise m’attendait samedi après-midi, en revenant au logis après une longue après-midi de courses, Ange et Divy étaient venus nous surprendre sans crier gare. Les deux inséparables sont gras et bien portant et respirent la joie de vivre. Ange est en indisponibilité pour un mois, après à la grâce du Bon Dieu. En tout cas il aura profité à nouveau de trois mois de grand air et de nourriture saine et pris ainsi un fond de santé pour de longs mois. Que demander de plus. Ils nous ont quitté hier soir et j’ai été assez heureux pour les rencontrer à Paris où nous avons dégusté ensemble un bon vin blanc à appellation controlée. Nos deux garçons ont retourné le jardin, et la maman commence ses plantations et semailles. Il y a alertes sur alertes, mais toujours rien de nouveau. Les Russes avancent sans cesse et débordent en Roumanie où ils menacent Iasi ayant traversé le Pruth sur plus de 160k. C’est foudroyant et cette avance prend des proportions de catastrophe pour les Allemands. Toujours des bombardements intenses. Les anglo- saxons piétinent en Italie. Nous approchons jour après jour des événements capitaux de la guerre. Qu’allons- nous devenir dans toute cette tragédie. Ma chère sœur a dû arriver à Bois-Colombes et nous irons la voir dimanche prochain.

***

Mardi 11 avril 1944

Depuis dimanche les alertes recommencent. Cette nuit à une heure alerte et bombardement intense ressenti avec une grande violence. Nous n’avons jamais été secoués autant. DéDé lui-même a été réveillé, mais pour peu d’instants. C’était Saint Cyr Ecole près Versailles. Tous les embranchements subissent actuellement les assauts des bombardiers et dimanche soir c’était Villeneuve Saint Georges. Annick continue à aller de mieux en mieux et depuis trois jours la fièvre a complètement disparu. Elle commence de petites promenades que favorise un temps exceptionnel. Le vrai printemps. Il faudrait l’air et la nourriture de la campagne, mais, hélas où aller maintenant avec tout ce qui se prépare. Notre Ange est arrivé samedi après-midi avec du ravitaillement, bien providentiel pour notre malade et pour nous, mais quel prix astronomique ! Il y a de quoi être affolé. Un billet de mille francs se volatilise en une journée. Le père Divy n’est pas venu, car le voyage coûte trop cher, en sorte que sur notre première Trinité de garçons je n’avais que le benjamin de cette première Trinité pour faire ses Pâque avec moi. Cinquième Pâques de guerre. Pâques la fête de la joie, si belle, si prenante, s’est levée sur un horizon sombre. Des départs, des convocations multiples qui clarifient, sans bruit, mais implacablement, les rangs déja clairsemés des Français restés libres. Nous ne vivons plus en pensant à notre NéNé qui du jour au lendemain peut recevoir aussi sa convocation. Que d’angoisses en ce jour de Pâques. Nous avons tous bien prié et la Providence qui nous a tant protégé jusqu’ici ne nous abandonne pas pendant les dernières semaines. Faisons lui donc confiance jusqu’au bout. Et notre grand Joël si exposé a t’il pu faire ses Pâques lui aussi. Nous avons bien pensé à lui. Ange et NéNé nous ont accompagné ma femme et moi aux Vepres à Enghien. Très belle cérémonie, chants magnifiquement exécutés. Quelle douce émotion vous procure toujours ‘’l’Ofili’’ réminiscence glorieuse de la resurrection. Le lundi matin alerte. Journée splendide, passée à la maison avec tous les enfants. Nous avons profité de la présence d’Ange pour opérer notre déménagement et notre ascension au premier étage. Annick reste au salon ou elle aura plus d’air qu’au premier avec tous les petits. Notre Ange est reparti ce matin, et son départ laisse un vide. Comme tout cela passe vite. Les Russes ont pris Odessa, et débordent sur le Siret en direction de Piatra dans les plaines roumaines. Les Anglais et Américains bombardent mais ne débarquent pas ?

Vendredi 14 avril 1944

Les Russes ont presque totalement nettoyé la Crimée et cela en quelques jours. Les Anglais continuent à bombarder selon leurs habitudes, mais de débarquement point. Calme plat en Italie. Bref il n’y a que les Russes qui font vraiment la guerre. Aujourd’hui grand émoi dans le quartier de l’étude. Deux jeunes gens réfractaires sans doute se sont enfuis d’un train. L’un d’eux est venu dans les parages de l’étude, paraît-il et a pu disparaitre, malgré ses menotes et une blessure au cou. Deux soldats allemands sont venus à l’étude pour visiter. Triste épisode de guerre. Pauvres français livrés, traqués et massacrés. Cette fois les allemands faisaient eux-mêmes leur besogne. Moins pénible que de voir des français la faire pour eux. Annick a les cheveux coupés depuis hier, et ressemble à un vrai garçon. Elle s’est résolue à ce sacrifice, car ses cheveux tombaient par suite de sa longue maladie. NéNé et la maman ont remis de la vie dans la salle, l’escalier et notre chambre à coucher. Le tout a changé d’aspect, et la maison devient un palais.

Jeudi 20 avril 1944

L’activité aérienne reprend avec une force nouvelle. Lundi et mardi soir, vers onze heures, alertes et bombardements ressentis jusqu’ici. Il s’agissait de Noisy le Sec, Pantin, Juvisy et Villeneuve Saint Georges. Rouen a été également bombardé. Gros dégats, beaucoup de victimes, toujours plus de misères. La gare de l’Est est fermée au public depuis mercredi. Les journaux laissent prévoir des événements prochains. Aucun

approvisionnement dans la maison ni nulle part ailleurs. La mère de mon ami Georges est gravement malade. Pauvre vieux Georges que va t’il devenir lui si malade aussi. Notre fille garçon se remet de jour en jour. Encore bien pâle pourtant. Les deux Nell sont allées à Paris courir les magasins dans l’espoir de s’acheter un tailleur. Seule NéNé a trouvé une veste au prix royal de 1600f,00. La maman n’a rien trouvé. Pas de nouvelles des garçons. L’Ange doit revenir à la fin du mois s’il obtient une nouvelle prolongation. Je dois aller à Levallois demain pour cela. Nous sommes allés voir les Perlié dimanche et avons passé une bonne après-midi en famille. Grande nouvelle annoncée par ma belle sœur Edith me faisant part du retour prochain de Roger. Quelle joie et quelle délivrance. Puisse t’il surtout ne pas être en trop mauvaise santé. Nous nous faisons une fête de le revoir après quatre ans ne l’ayant pas revu depuis Noël 1939. Que d’évènement depuis.

21 avril 1944

Nuit mouvementée pour nous, tragique pour trop de Français. Alerte à minuit qui a duré deux heures. Incessants ronronnements d’avions, violents tirs de D.C.A, une batterie installée au champ de course faisait trembler les vitres. Je me suis levé pour ouvrir les fenêtres. Illumination générale par fusées éclairantes ressemblant à de grandes bougies d’arbres de Noël. A l’horizon du côté de Paris, immense lueur rouge. Le roulement des avions, de la D.C.A, les détonations multiples et le grondement des éclatements de bombes n’ont pas cessé jusqu’à deux heures du matin. A l’étude j’ai appris que les communications étaient interrompues avec Paris, les trains n’allant pas au dela de St Denis, aussi la cohue était indescriptible sur les trains remontant à Ermont, pour prendre la ligne d’Argenteuil – la Chapelle. Le dépot de marchandises, les machines ont été atteints. Sur trois kilomètres après St Denis tout est détruit parait-il. Bombes au phosphore et pire, bombes à retardement qui neutralisent les secours. Spectacle de désolation sans nom. La Porte Clignancourt, la Porte St Ouen, jusqu’à Barbes ont été touchées. Une bombe est tombée à Barbès en face du cinéma. Tout le monde était dans la consternation. Beaucoup de victimes encore. Pauvre France. J’avais rendez-vous à Paris et je n’ai pu aller. Toutes les communications téléphoniques sont coupées avec la Capitale. Des gens toujours bien renseignés affirment que les Anglais doivent revenir ce soir. A midi des avions anglais et américains ont tracé des cercles au dessus notamment d’Argenteuil. Les commentateurs en concluent à un prochain bombardement de cette localité.

22 avril 1944

Les Anglais nous ont laissé dormir et ont bien fait. Je suis allé avec mes collègues de l’étude au mariage de l’une de nos dactylos, à la basilique St Denis. Les trains fonctionnent jusqu’à St Denis qui devient tête de ligne. Les exprès [sic] sont détournés et arrivent à St Lazare. On vit dans une atmosphère qui rappelle celle de juin 1940. Les autobus font la navette de la gare à Paris. Toutes les voies sont obstruées et plusieurs ponts coupés. Les dégats sont énormes et le 18e arrondissement a été très éprouvé. Le Sacré-cœur a été entouré de bombes et tous les vitraux ont sauté. On ne communique pas encore avec la Capitale par téléphone. Si les Batignolles sont bombardés ce sera l’isolement total. La cérémonie du mariage célébrée dans la chapelle haute qui domine le chœur, avait quelque chose de poignant. La basilique disparait sous les sacs de sable qui protègent les piliers et les tombeaux de la crypte. Dans ce cadre extraordinaire, ce mariage symbole de la vie présente et future, vous donnait à la fois des sentiments de tristesse et d’espérance. La vie continuant son rythme habituel au milieu de la désolation et de l’angoisse du lendemain. Infortunés mariés dont la joie est mélée de craintes. L’abbé Joly a béni les jeunes époux et dit la messe de mariage et en fanfare de l’avant-garde fit entendre la sérénade de Schubert. Je n’ai pu rentrer qu’à deux heures à la maison et suis arrivé fort en retard à la permanence à la mairie de Soisy. Pas de nouvelles des garçons. Annick retourne en classe lundi.

Dimanche 23 avril 1944

Lettre de mon ami Georges m’annonçant la mort de sa mère. Quelle tristesse pour ce vieux Georges et quel vide. Comment va t’il faire ? Que va t’il devenir lui toujours malade et qui ne peut rester seul. Cette nouvelle m’a fait beaucoup de peine. Le passé s’émiette petit à petit et chaque étape de notre existence s’effondre ainsi brusquement. Creully représente vingt ans de vie et Creully sans la bonne Madame Yvetot, c’est une église sans cloches, une maison sans garniture intérieure. Il faudrait un cahier entier pour mettre noir sur blanc tous les souvenirs auxquels se rattache cette belle et bonne figure de la mère de mon ami. Comme je comprends la douleur de mon Georges, perdre sa mère, c’est une des plus cruelles séparations de la vie ; c’est la supreme perception du vide qui vous accompagne le reste de votre existence, car jamais, vivrait-on centenaire, on ne peut pas oublier sa mère. Et pour mon Georges, seul au monde, ce vide est encore plus absolu. Pauvre vieux Georges, comme je regrette de ne pouvoir l’entourer de ma vieille amitié fraternelle, car mon Georges est pour moi un frère de cœur et d’esprit. Nous avons fait dire de suite une messe. Avec les événements qui se préparent, qui sait après tout si le Bon Dieu, dans sa divine prévoyance, ne lui a pas épargné de grandes et effroyables misères. Je vais écrire à Georges et aux garçons pour les prévenir de ce grand malheur.

Samedi 29 avril 1944

Les communications sont toujours interrompues par la gare du Nord avec la capitale. La gare de Lyon et celle de l’Est sont également fermées au public. Aussi les accès et les transbordements deviennent difficultueux et incertains. Ermont devient [un] embranchement très important et dessert Argenteuil, Pontoise et Beaumont. Un haut parleur fonctionne depuis ce matin pour indiquer les directions et les départs de trains. Nous avons été Henri (domestique de Me Guy) et moi au Mans jeudi soir chercher du ravitaillement. Nous sommes revenus chargés comme des baudets vendredi soir. Je ne sais comment nous avons réussi ce tour de force et de passe- passe. Le sac que je portais pour revenir pesait pour le moins 40 k et deux autres valises n’étaient pas loin de leur trente kilos. Personne ne nous a rien demandé et cependant nous fûmes obligés faute de train de débarquer à Ermont et faire la route à pieds, à la merci de la moindre patrouille. Mais aussi je suis courbaturé comme je ne me souviens pas de l’avoir été depuis l’exode. Je n’ai pas de nouvelles de mon ami Georges et je m’en inquiette [sic]. Que devient-il et comment s’arrange t-il, car il lui est impossible d’être seul. Ange nous écrit qu’il a une mine resplendissante et que Divy ressemble à un notaire replet. Tant mieux, la Providence les a protégés. Que seraient-ils devenus ici. Ange a envoyé à l’usine un nouveau certificat. Notre fille garçon se remet bien de sa secousse. Il lui manque la campagne. Les alertes sont continuelles et les bombardements aussi. Nous avons écrit à ma chère sœur car les déplacements deviennent impossibles à cause des dangers. Je ne sais quand nous allons nous revoir.

***

Jeudi 4 mai 1944

Les alertes sont continuelles. Lundi il y a eu cinq alertes et toutes les nuits nous sommes réveillés. Les dégats sont considérables partout et les victimes nombreuses. Pour aller à Paris, il faut aller par Ermont, car jusqu’à Paris par le Nord, il y a une voie provisoire qui fonctionne uniquement pour les Allemands et la ligne de Montsoult et Chantilly. Tout cela entraine des retards assez variés et comme tout est varié en ce moment, tout est donc bien dans la note du jour. Variétés imprévues – les détails les plus navrants nous sont racontés journellement. Un client m’a raconté aujourd’hui la mort d’un jeune homme de 20 ans, de son frère et de son

épouse, unis dans la mort avec 44 autres personnes, dans un abri ; alors qu’ils eussent été sauvés en restant chez eux, leur maison étant intacte. Par contre, une famille entière qui s’était réfugiée dans une tranchée creusée dans le jardin a été sauvée alors que leur maison avait été sérieusement endommagée. Comme ils étaient tous fatigués de leur veille dans cette tranchée, parents et enfants étaient rentrés dans leur maison éventrée et comme il y avait encore un lit en état et quelques sièges, ils s’étaient tous jetés tels quels pour prendre du repos et se remettre de leurs émotions. Le lendemain, ayant pu rassembler le reste de leur mobilier, toute la famille s’était employée à ce sauvetage pendant toute la journée, et il ne restait plus que la cave à vider – opération que les parents fatigués avaient remis au lendemain. Ce lendemain devait leur réserver une surprise dont ils ne sont pas encore revenus. Etant retournés sur les lieux, ils cherchèrent en vain leur maison qui avait complètement disparu. A la place de leur maison il n’y avait qu’une large excavation emplie de gravats ? Ils avaient ainsi dormi et passé toute une journée au dessus d’une bombe à retardement, qui ayant crevé toit et planchers était allée s’enterrer dans la cave, échappant ainsi aux regards. En voila qui peuvent remercier la Providence. Reçu lettre de mon ami Georges – la cousine reste entièrement avec lui et j’en suis bien aise.

Samedi 8 mai 1944

Le temps est maussade et il fait froid. Pas de chaleur. Tout le monde parle d’un débarquement des Anglais à Calais ou à Ostende. Les autobus auraient été réquisitionnés. Aucune confirmation sérieuse n’est venue accréditer cette nouvelle. La radio est muette. La situation au point de vue charbon est voisine de la catastrophe. Le gaz est déja limité à quelques heures par jour. L’électricité sera coupée toutes les après-midi à partir de lundi et les chemins de fer eux-mêmes n’ont plus de réserves que pour quelques jours à peine. Tout cela est dû aux bombardements intensifs de ces derniers jours qui ont démoli les embranchements. Le ravitaillement est lamentable. Plus de lait pour les enfants. Par contre tout est calme ces jours-ci. Plus d’alertes. Le calme subit est presque plus énervant que l’incertitude des alertes.

Mercredi 10 mai 1944

Les Anglais n’ont pas débarqué. Les uns disent qu’ils ne débarqueront pas. Les autres affirment que c’est imminent. Entre les opinions il y a l’écart du temps et les jours se suivent après les jours, les mines après les mines et on attend toujours. Par contre les Russes ont pris Sébastopol, dernier retranchement en Crimée et en Russie du sud. Cette nuit bombardement de Argenteuil vers minuit. Un avion a pris feu et a explosé avec un bruit épouvantable. Fort heureusement qu’il était très haut, sans cela je ne sais vraiment ce qui serait arrivé tant l’explosion a été terrible. Les petits ont été réveillés, Annick, Chuchu, Yves et la maman sont venus contempler ce spectacle hallucinant, dans la chambre des garçons où j’étais monté pour me rendre compte de l’objectif. Un énorme incendie rougeoyait du côté d’Argenteuil. Les éclats de D.C.A tombaient comme pluie grelée aux alentours. Dans la matinée Creil a été de nouveau bombardé. On n’entend plus parler que de bombardements. Aujourd’hui nous avons été gatés. Mr Grenet m’a apporté du chocolat et un client m’a donné quelques provisions dans un grand sac. Aussi j’étais fier et joyeux en rentrant au logis, heureux de la joie que j’allais faire naître dans la maison. Rien ne vaut ces arrivées quand je reviens du bureau avec quelques paquets sous les bras. Cette fois la mesure était comble, il y en avait un gros et deux petits, aussi tout le monde était à la porte et tous les visages étaient illuminés. La maman n’était pas la moins joyeuse et satisfaite. Les exclamations, les rires, se succédaient sans possibilité de placer un mot ni de pouvoir s’entendre. A pareille fête on oublie instantanément tous les soucis pour ne jouir que du bonheur présent. Il y avait de tout, un pain d’épices, de la confiture, des nouilles, une boîte de champignon ; et des boites d’allumettes pour le jeune

DéDé. Depuis Noël nous n’en avions pas eu autant. Vraiment la Providence nous vient en aide, car au diable eussions nous trouvé tout cela.

Lundi 15 mai 1944

Toujours rien. Cette attente est exaspérante. Suis allé à Paris samedi après-midi par le Nord. Les dégats sont hallucinants, un vrai paysage de cauchemar. Tout est transformé en un chaos sans nom, sur dix kilomètres, locomotives, wagons, ponts métalliques, débris indescriptibles et sans forme. Tout cela donne une vision d’enfer, telle que l’imagination la plus féconde ne pourrait concevoir que difficilement. Et encore je n’ai vu ce spectacle qu’à trois semaines d’écart et la situation s’est améliorée, le déblaiement étant poussé hâtivement. Les anglais ont commencé depuis deux jours une offensive en Italie.

Mercredi 17 mai 1944

Me Guy m’a assuré qu’une rafle avait eu lieu à Gacé et que Divy et Ange avaient disparu. Cette nouvelle inattendue a mis la consternation dans la maison. Trois fils en danger. Quel cauchemar et que d’inquiétudes.

Mardi 23 mai 1944

Toujours sans nouvelles de Gacé et nous en sommes bien inquiets. Un télégramme signé Lemogne nous demande d’envoyer la carte d’alimentation de juin. C’est tout et cela n’explique rien. Les courriers ne sont plus réguliers et se perdent souvent. Nous faisons une neuvaine pour tous nos garçons. L’autre jour la maman disait un mot de son inquiétude au jeune DéDé au sujet de ses frères. Celui-ci de lui répondre bien gentiment. Pourquoi t’en faire maman, puisque j’ai dit quarante « Je vous salue Marie » et en effet DéDé qui aime beaucoup ses frères, prie de lui même pour eux et s’endort souvent en murmurant ses prières. Les Anglais, Américains et Français continuent à avancer en Italie. Partout calme plat. Quelques alertes. Depuis vendredi les Allemands ont réquisitionné tous les camions servant au ravitaillement et camions particuliers avec le chauffeur. Il y a beaucoup de passages de troupes depuis deux jours. Il fait froid comme en octobre. Ce mois de mai aura été pitoyable. Pas de châleur puisqu’il fait plus froid qu’en décembre. A l’étude on gèle complètement et on n’est vraiment pas à l’aise pour travailler. Mercredi. Toujours rien. Orly a été de nouveau bombardé ce matin à huit heures.

Samedi 27 mai

Les alertes redoublent. Hier trois alertes aujourd’hui quatre, suivis de bombardements. Temps superbe depuis trois jours, mais pas d’eau en perspective. La terre est dure comme du ciment et la campagne est sèche comme à la canicule. Que va t’on devenir. Notre Ange nous a écrit et nous sommes un peu rassurés. Voilà leur vie changée complétement. Les alliés avancent progressivement en Italie et les Américains ont fait leur jonction avec la tête de pont de Nettuno. Quelle attente terrible pour les nerfs, surtout que chacun de nous tremble pour quelqu’un des siens que tous ces retards mettent en péril. Nous sommes menacés de la soupe populaire et tous les plans de détresse sont prêts à être appliqués dans toutes les mairies de la région parisienne.

Lundi 29 mai 1944

Il y a eu hier sept alertes. La première pendant la Grand Messe et les vitraux de l’église tremblaient sous la violence des tirs de D.C.A. Deux autres avant et pendant les vepres, auxquelles nous assistions avec les petits. La procession qui sortait a du se replier. La soirée a été agitée également. Il fait un vrai temps d’été, aussi sommes nous restés dehors jusqu’après de onze heures, ce qui ne fait que neuf heures à notre méridien. La T.S.F annonce plus de 4000 victimes, dont 1200 à Marseille et 800 à St-Etienne. Des trains de voyageurs sont mitraillés ce qui ne fait pas de réclame aux anglo-américains, car on s’explique difficilement que pour anéantir une locomotive, il faut massacrer quelques centaines de voyageurs. A Sartrouville un train de voyageurs a été pris dans des rafales de mitrailleuses. 80 morts et blessés. Quelle abomination. En Italie les alliés sont à 20 k de Rome. Journées estivales. Nous pensons à nos fils absents que nous eussions été heureux d’avoir autour de nous pendant ces fêtes de la Pentecote. Hélas, quand les reverrons-nous.

***

Vendredi 2 juin 1944

La cathédrale de Rouen brûle depuis hier nous annonce Radio-Paris. Ce soir l’alerte a été donnée quand je revenais de l’étude. Il y avait des vagues d’avions dans tous les coins qui sortaient des nuages. Les bombardements sont intenses. Nos garçons sont rentrés bien heureux en nous annonçant la fin des classes. Yves est le 16eme sur 34 ce qui est un bon résultat pour lui qui n’a qu’une année de classe et qui a passé de la cinquième à la quatrième. DéDé lui nous a annoncé qu’il était le 2eme ce qui est magnifique, quant à notre Bernard il est moins entreprenant et se contente d’une progression de quelques places. C’est le plus fatigué du trio. La ChuChu a bien travaillé aussi et Annick passe demain son examen de fin d’année. Elle a perdu deux mois de classe et fait de son mieux pour se rattraper. Hier soir nous sommes tous allés à la procession. Yves et DéDé étaient enfants de chœur. DéDé n’en pouvait plus de joie et était fier au possible. Il tenait un grand cierge qui menaçait d’incendie la religieuse qui était devant lui et qui n’en menait pas large d’un pareil voisinage. Cérémonie bien recueillie et toujours émouvante dans sa simplicité. Reçu lettre d’Ange qui nous dit que Divy bine les betteraves et fait le charretier, nous ajoutant qu’il aimerait bien voir sa tête. Quant à lui il se trouve très heureux, travail pas trop fatiguant et nourriture abondante. Reste notre grand, auquel nous songeons toujours avec angoisse. Reçu aussi lettre de Georges qui attend jusqu’au 15 … le débarquement et qui après n’y croit plus. Depuis un an que cette attente dure, la crédibilité commence à s’émousser. Angers a été bombardé et nous sommes inquiets de la tante Yvonne dont nous sommes sans nouvelles. L’oncle Roger est redevenu militaire, et escompte son retour étant très épuisé. Mon pauvre beau frère dans quel état allons-nous le revoir. Il y a eu un gros orage qui a changé le temps, et amené un peu d’eau.

Lundi 5 juin 1944

Les alliés sont rentrés à Rome hier. Ici les alertes continuent. Sept hier. Pontoise est en partie évacué. Le Tribunal et le Parquet viennent à Montmorency. Mantes est en partie détruite. Rouen a été ravagée par l’incendie. Les trois garçons passent leur vie dans les caves de l’école ce qui n’a rien de réjouissant, mais comme à cet âge heureux, on se joue de tout, ce séjour dans les caves fait partie de leur programme de distractions, car à cent mètres de distance on entend le vacarme assourdissant de leurs cris.

Mardi 6 juin 1944

Jour mémorable entre tous. Les alliés ont débarqué ce matin sur les côtes de France entre le Havre et Cherbourg. 4000 navires, onze mille avions ont coopéré à ce débarquement. Des milliers de parachutistes sont descendus en arrière des lignes allemandes. Les fortifications allemandes ont été soumises depuis minuit au tir de la flotte et aux bombardements massifs de l’aviation. On se bat cet après-midi dans les rues de Caen. La nouvelle m’a été apprise à l‘étude. Tout le monde était en effervescence. Tous les clients m’annonçaient la nouvelle avec force détails. Voilà mon pauvre ami Georges en pleine bataille. J’ai reçu sa dernière lettre hier et il me parlait de bombardements intensifs. Nous voilà dans la suprême aventure que les millions de Français attendaient depuis un an et demie. Nous prions avec ferveur pour la libération de notre chère patrie et pour que nos fils, et tous nos frères français puissent voir luire bientôt l’aurore de la liberté recouvrée. Quel beau jour. Malgré nos angoisses et nos incertitudes il y a quelque chose dans chacun de nous, qui est changé. Les visages sont radieux et nous reprenons vie et conscience de nous-mêmes. Il semblait que pendant ces quatre longues années nous trainions un poids énorme en nous, qui nous étreignait et nous étranglait. Aujourd’hui nous renaissons à la vie, à la joie indicible d’être resté français dans l’épreuve et de pouvoir jouir bientôt de notre patrie recouvrée, plus belle, plus vivante que jamais. Neuf alertes. Les Allemands ont creusé deux nids de mitrailleuses devant la commandature et la gendarmerie. C’est la seule réaction extérieure de nos occupants.

Mercredi 7 juin 1944

Peu de nouvelles. Caen serait occupé et la ligne de Cherbourg coupée. Mon vieux Georges doit vivre de drôles de moments. Je me demande ce qu’il a pu devenir dans tout cela. Les Anglais annoncent d’autres surprises. DéDé nous demande à tous moments « Qui gagne ! ». Il faut attendre quelques jours pour être fixé. En tout cas le débarquement parait sérieux et se poursuit méthodiquement. Que deviennent tous nos amis. Mon pauvre Georges, les Lecaudey, Julot, les Bernard, tous doivent passer des moments tragiques, mais aussi leur liberté sera plus prochaine que la nôtre.

Jeudi 8 juin 1944

Bayeux est libérée. Première ville de notre France. La ville était ivre de joie. J’aimerais être un petit oiseau pour voir tout cela, voir mon vieux Georges, qui après quatre années, revoit à nouveau les anglais. Le père Leloutre, son vieil ami Salaün, ne doivent plus toucher terre. Le front s’étend de Trouville à Carentan. Lisieux a été très touché et la basilique serait détruite. Quel malheur. Toutes les nuits, il y a des passages incessants d’avions. Les alertes sont nombreuses, mais les gens ne s’égarent que lorsqu’ils entendent la D.C.A. L’aviation allemande ne ressemble plus à celle que nous avons connue il y a trois ans. La maitrise de l’air a changé de mains. A Pontoise les maraudeurs anglais mitraillent constamment les aérodromes. Il n’y a plus de D.C.A. Le pont de bois est le seul existant jusqu’à l’Isle-Adam. Le téléphone est supprimé en dehors de la localité. Le ravitaillement est lamentable. Plus de lait depuis huit jours et plus de viande. Que deviennent nos fils. Nous sommes heureux malgré tout car nous renaissons à la vie et nous savons que notre vie est liée à ce drame qui se déroule à deux cents kilomètres de nous. Les Russes auraient commencé leur offensive. Civita-Vecchia à 60 k de Rome a été prise. La retraite allemande est complete en Italie et se change en catastrophe.

Dimanche 11 juin 1944

Les nouvelles continuent à être bonnes. Le front de l’Ouest progresse lentement et il faut calmer notre impatience. Les détails nous sont parvenus sur la délivrance de Bayeux et je pense au bonheur de mon vieux

Georges, de son ami Salaün et du père Leloutre. Mais comment seront-ils sortis de cette dure épreuve, dans quel état sont-ils. Reverrai-je intacte la maison de mon ami, son merveilleux jardin aérien où nous avons passé tant d’heures délicieuses. Comme j’ai hâte de pouvoir correspondre. Mais hélas, nous sommes séparés pour combien de temps. Les abords de Coutances sont en pleine bataille, le but des alliés étant de couper la presqu’île pour isoler Cherbourg. Les Quettrevillais sont à dure épreuve aussi. Caen brûle. Ici nous sommes dans le calme, et il n’y a que des alertes, les bombardements de la région, les tirs de D.C.A, par moments assez violents, le passage de convois sur les routes qui nous fassent comprendre qu’il se passe militairement quelque chose d’anormal. Cette nuit le passage d’avions a duré trois longues heures. On s’attend à d’autres débarquements, coïncidant avec l’offensive russe qui n’est pas encore déclenchée. En Italie, passée en second pan, la progression est passée de celle de la tortue à celle du lièvre. Notre Yves a fait sa seconde communion aujourd’hui. L’absence de notre grand fils nous a causé un vide désagréable en cette belle fête familiale. Il y a eu une alerte pendant la messe et de violents tirs de D.C.A accompagnaient le chant des cantiques. Bernard, heureux comme un prince, était enfant de chœur, ce qui a attristé beaucoup le pauvre DéDé qui aurait bien voulu l’être aussi. Notre dejeuner a été remarquable grâce à notre boucher qui nous a fourni un beau roti, à Madame Boulle qui nous a donné des pâtes et à un fermier d’Eaubonne qui nous a procuré du lait et des œufs, ce qui a permis à la grande sœur de faire un gâteau. La bonne madame Boulle est bien changée relevant de congestion et nous sommes allés la voir hier, tout heureux de la retrouver après six mois d’absence. On annonce la prise de Lison et de Tilly-sur-Seule [sic]. Il y aura dans quelques jours quatre ans que je passais dans ce charmant bourg du boccage normand, empli d’allemands, heureux de leur conquête facile ; et je passais au milieu d’eux avec mes deux valises à la main, harassé de fatigue, comme tant d’autres français [de] retour d’exode. Quatre ans les temps changent et Tilly-sur-Seule aura vu pour la dernière fois, le dernier de ses occupants. Creully était à douze kilomètres de là et je me souviendrai toujours de l’émotion ressentie en revoyant de loin ce clocher, que je tremblais de ne plus revoir debout ; et le pignon de la maison de mon ami, qui abritait tous mes espoirs et que je m’efforçais d’entrevoir du plus loin qu’il m’était possible. Dans quel état est tout cela et mon vieil ami est-il toujours vivant. Je sens que oui et j’ai la conviction de le revoir. En Italie les alliés sont à 90 k de Rome et viennent de prendre Genova. C’est la retraite précipitée. Le maréchal Staline annonce l’offensive en Carelie.

Mardi 13 juin 1944

Les américains ont pris Carentan et Montebourg. Les Anglais ont pris Troarn et Balleroy. Churchill a visité le nouveau front et 200 000 hommes ont été débarqués. Quand on songe que les alliés n’ont aucun port, le résultat est vraiment beau. La résistance entre en action en Bretagne, dans le centre et les Pyrénées. Les allemands ont placardé que les volontaires de la résistance seraient considérés comme des francs-tireurs. A cela la résistance répond, qu’ayant des prisonniers, ils serviraient d’otages. Nos occupants auraient mauvaise grâce de se plaindre d’un procédé dont ils sont les auteurs. Les passages d’avions sont incessants. Tout est calme. Tout le monde a les yeux sur la Normandie. DéDé qui trouve déja que c’est long, demande inlassablement ‘’Qui gagne ? Il est pressé lui aussi de revoir les grands frères. Aucune nouvelle d’Ange ni de Divy et encore moins de notre grand. Les correspondances ne sont plus assurées avec l’Ouest et le Nord. Le ravitaillement est pitoyable. Il n’y a plus rien.

Mercredi 14 juin 1944

Les Anglais sont à Caumont l’Eventé, mais les Américains ont fléchi à Montebourg ; la bataille fait rage aux environs de Caen. Cette ville est entièrement évacuée. Aujourd’hui les Anglais ont bombardé le Bourget. D’après les nouvelles 150 avions allemands auraient été détruits au sol. Un combat entre un bombardier

allemand et des chasseurs anglais s’est poursuivi au dessus de Paris. Tout le pays était en émoi par suite de la chute d’un avion anglais. Les moteurs sont tombés à St Gratien, des morceaux d’ailes sont tombés à Deuil en face de l’étude et le fuselage est venu s’abattre à Eaubonne. Les huit aviateurs sont descendus en parachute. Trois ont été pris, les autres courent encore. Les allemands annoncent eux-mêmes que le Général Giraud serait en France et prendrait le commandement des forces de la résistance. De nombreux militaires, gendarmes et G.M.R seraient passés à la dissidence. Enfin [illisible] aurait été très bombardé, ce qui n’est pas rassurant car Gacé n’en est qu’à 30 k. Que deviennent nos campagnards.

Jeudi 15 juin 1944

Les choux sont à 16f le kilo, les carottes 62f,00 le kilo avec leurs fannes, quant aux cerises et fraises il faut compter 40 à 50f la livre. De ces dernières on se passe et pour cause, quoique autour de nous personne ne s’en prive même à ce prix, mais pour les choux il faut faire de longues stations car il y a 300 personnes à faire la queue. Il n’y a plus rien. Au marché d’Enghien, naguère si plantureux, il n’y avait que de la salade et de la rhubarbe. Nous mangeons le reste de nos haricots secs, et après, nous verrons venir. Le front normand pas grand changement. La bataille fait rage au nord de Montebourg, à Caumont, Tilly sur Seulles et Villers Bocage. Tout est en flammes ou en ruines. Pauvre Normandie. Saint Lô serait paraît-il en partie détruit. Que deviennent Mr et Madme Lecaudey dans cet enfer.

Vendredi 16 juin 1944

Les Anglais annoncent qu’ils sont prêts pour l’attaque sur le front de Normandie. Ils ont débarqué 400000 hommes. Tour de force merveilleux quand on songe au matériel et approvisionnement qui accompagnent une pareille armée et lorsqu’on ajoute que les alliés n’avaient aucun port de débarquement et que tout ce transbordement s’est fait au grand jour, à la portée des coups de l’ennemi, on est obligé de s’incliner devant une pareille organisation et devant le courage de ces hommes qui ont accompli cette tâche écrasante. Les allemands de leur côté annoncent qu’ils vont mettre en action leur arme nouvelle qui doit réduire à néant les efforts des alliés. Entre ces deux genres d’attaque la pauvre humanité tient peu de place et l’avenir semble bien nuageux. La soupe populaire va fonctionner prochainement. Il n’y a plus rien, même pas de légumes qui parcimonieusement sont vendus au poids de l’or. Quelle lourde responsabilité porte les cultivateurs cupides qui entassent au mépris de la misère de leurs compatriotes des billets dont ils tapisseront leur chambre. Mon collègue Batailly n’avait rien à manger ce soir et chez la Denise ce n’est pas plus brillant. Les champs sont envahis par une multitude de gens venant de partout et achetant sur place les légumes qui n’arrivent plus au marché. Aucune mesure n’est cependant prise pour la réquisition des légumes, ce qui eut contribué à une distribution plus équitable et moins abusivement onéreuse. Mais non, il n’y a toujours pas de chef, même civil qui ose assurer la moindre initiative courageuse et prendre la plus petite responsabilité. Pauvre France ? Et nous sommes à la veille d’une effroyable famine.

Samedi 17 juin 1944

St Sauveur le Vicomte a été occupée. C’est la patrie de Barbey d’Aurevilly. Les allemands font usage de leur arme secrète qui consiste en avions chargés d’explosifs dirigés par radio. Les anglais ne semblent pas effrayés et l’Angleterre pas encore détruite. L’Humour français ne perd pas ses droits et on m’a raconté une anecdote fort spirituelle passée dans le métro parisien hier. Le public comme toujours se tasse dans les compartiments. Dans l’un d’eux déja comble, arrivent trois allemands dont un officier qui se font face comme ils peuvent. A peine entrés, arrive un grand diable qui se faufile en pressant les allemands derniers arrivés, et une fois entré

dans le compartiment ce gaillard en s’arqueboutant sur la portière fait une place devant lui et appelle deux dames restés sur le quai en leur criant « Dépêchez-vous, mesdames de profiter de la ‘’Tête de pont’’ pour monter. Hilarité générale de tous les gens et mine plutôt gênée des trois allemands dont la présence fortuite donnait à cette répartie tout le sel désirable.

Dimanche 18 juin 1944

Barneville et Carteret ont été occupés par les Américains en sorte que la presqu’île est coupée et les troupes allemandes encerclées dans le Nord du Cotentin. Journée calme. Pas une alerte. Ciel nuageux, temps triste et froid. Il y a des baisses brusques de température qui ne cadrent pas avec la saison. Nous avons mangé ce soir notre dernière demi-livre de pâtes et il ne reste plus que quelques livres d’haricots. La procession de la Fête- Dieu s’est déroulée au milieu d’une grande assistance. Bernard et DéDé étaient enfants de chœur et très fiers de leur role. Yves était en communiant. L’absence des trois garçons nous a été pénible. C’est si beau, si consolant de voir tous ses enfants autour de soi, et pour un père d’être accompagné de trois grands fils. Espérons que la Fête-Dieu 1945 nous verra tous réunis et que nous ferons tous ensemble une procession d’action de grâces et de reconnaissance.

Lundi 19 juin 1944

Les Américains sont à portée de leurs canons de campagne de Cherbourg ! Leurs troupes ont dépassé Montebourg et Bricquebec. En Italie les alliés sont aux abords de Pérouse à 200 k de Rome et les Russes à 25 k de Viborg. Nos aimables voisins les Henry qui viennent de recevoir des pommes de terre, nous en ont fait porter. Quelle aubaine. Il y a plus de deux mois que nous n’en avons mangé. Voilà quelques diners d’assurés, comme quoi il ne faut jamais désespérer. La situation au point de vue ravitaillement tourne à la catastrophe. Il n’y a pas eu d’alerte depuis samedi soir. Le temps est très mauvais.

Mercredi 21 juin 1944

Cherbourg 5 k. Les Américains convergent de trois côtés. La lutte sera t’elle courte ou longue. Nous vivons jour par jour, heure par heure la progression des alliés avec d’autant plus d’anxiété que chaque coin, chaque petite ville normande nous arrachent des souvenirs. Saint-Lô n’est pas encore délivrée. Une partie de la ville de Caen serait démolie, surtout sur les nouvelles avenues. La gare n’existe plus. Ici les alertes recommencent, à un rythme modéré. Les allemands lancent à grand orchestre une campagne sur leur nouvelle arme. Tout est démoli et anéanti. Heureusement que les occupants ne sont pas de Marseille, car on peut se demander ce qu’ils trouveraient à raconter. La situation empire chaque jour pour le ravitaillement, on ne trouve rien. Un chou coûte 25f,00. Un kilo de pâtes 100f,00. Etant allé avec Me Guy chercher des légumes chez les cultivateurs de Deuil, j’ai ramené hier soir, après sept visites, deux kilos de salade ? Aussi le diner et le déjeuner étaient-ils uniquement composés de soupe au chou et de salade cuite.

Jeudi 22 juin 1944

Troisième anniversaire de l’entrée en guerre des allemands contre la Russie. Aujourd’hui la Finlande est en difficulté sérieuse les Russes sont à Viborg. Les Finlandais méritaient une meilleure fin. Les enfants ont faim et la pauvre Annick qui a tant besoin de se refaire après sa dure secousse était particulièrement à plaindre ce soir. Et pourtant nous avions deux kilos de petits poids, coût 40f,00, une cuillerée chacun, la soupe faite avec les

causses, et des cerises offertes par une voisine. Pour les adolescents c’est vraiment inquietant, et nous ne sommes pas au plus dur. Ma chère sœur nous écrit qu’elle est sans nouvelle de la Bretagne et qu’ils souffrent du manque de nourriture. Divy fait le charretier et bigne les betteraves. Il soigne trois chevaux et s’adapte à sa nouvelle existence. Pas de nouvelle de Gacé. Pas de nouvelle du marin. Le soir vers sept heures bombardement à Gennevilliers et la Chapelle. Un dépot d’essence a été atteint ce qui a provoqué un incendie et des nuages de fumée d’une ampleur incroyable. Nous avons assisté à la chute de six appareils, dont un gros bombardier qui a pu après une chute terrible, se rétablir ce qui a permis aux membres de l’équipage de se jeter en parachute. Quant à l’avion il est parti moteurs callés, à la dérive dans la direction du sud. La chute des bombes faisait un bruit comparable à des locomotives. Vision tragique. J’étais pressé de rentrer étant inquiet de Nell qui était à Paris, et qui est revenue saine et sauve. L’attaque sur Cherbourg est commencée. Pauvre ville martyre et pauvres gens. Que de vies tuées encore.

Samedi 24 juin 1944

Versailles-Chantier vient d’être bombardé ce matin. 2000 morts et blessés. Il y avait un train de voyageurs en gare. Nell la mère est allée à Clamart pour réparer l’appareil de Yves et comme les alertes de succèdent, je n’étais pas rassuré. Nell la fille de son côté est partie pour Paris à 1H20 et elle a abordé la capitale à 5H20 après avoir fait deux kilomètres à travers les voies, la ligne étant coupée. L’accès de la capitale n’est pas très commode. Dans le même laps de temps on allait de Paris à Bayeux ? Heureux encore d’arriver et de revenir en vie. Les anglais ont parachuté des troupes à Gavray. Cherbourg tient toujours, mais les premières défenses sont enfoncées. Les Russes ont pris l’offensive à Vitebsk et percé les lignes allemandes. Les événements se succèdent en cadence. En Italie les Anglais sont à Ancône et à 70 k de Florence. Nous sommes abonnés aux salades et nous mangeons notre réserve d’haricots. A Paris la situation culinaire devient grave. Les parisiens n’ont même pas de légumes.

Dimanche 25 juin 1944

Les Américains seraient entrés à Cherbourg. La lutte fait rage autour de la ville, qui est encerclée par une mer de feu. Que doit-il en rester. Napoléon sur son socle doit passer un mauvais quart d’heure, à moins que les allemands l’aient envoyé à la fonderie, comme les navets [sic] de Paris ? Six alertes. Bombardements violents dans la direction d’Argenteuil et Colombes. Un avion est tombé en flammes. Les trois filles étaient avec leurs amies en sorte que nous n’avions que les trois benjamins à la maison qui ont joué paisiblement au train au jardin, avec ce qu’il reste du matériel de leurs grands frères, car leur matériel roulant et ferroviaire est aussi endommagé que celui de la S.N.C.F. Les deux locomotives valides portent des meurtrissures nombreuses et les wagons sont plutôt ébréchés. Enfin ça marche et nos fils rivalisent d’ingéniosité pour imaginer des circuits. Ils attendent l’électrification promise par leur frère Divy ? Temps magnifique. Nos voisins les Henry maigrissent et nous font pitié. Malgré tout ils gardent confiance et font preuve d’une résignation admirable autant que douloureuse. Aussi ma femme est-elle allée leur porter une bouteille de cidre bouché et deux biscuits de notre réserve. Nous parlons avec respect de notre réserve alimentaire. Un bocal de beurre pilé, cinq paquets de biscuits de soldat et deux livres de porc salé et en plus une ... de bouteilles de cidre procurées par Me Guy, vrai cidre normand qui fait les délices de la maison. C’est tout de même quelque chose pour tenir quelques jours, mais si nous devons subir un siège il faut demander qu’il ne dure pas trop longtemps.

Lundi 26 juin 1944

Les Américains sont à Equeurdreville autrement dit à Cherbourg, près de l’arsenal et de la base d’hydravions et au Nord-Est, à Bretteville. Madme Talvat mon ancienne cliente de Quettreville que j’ai vu ce matin m’a donné des détails sur la situation de Saint-Lô qui serait en grande parties détruite. Le Bon Sauveur a été très atteint et les quartiers autour de Notre Dame n’existent plus. Beaucoup de victimes. Qu’ont pu devenir les Lecaudey qui étaient à 300m du Bon Sauveur et à 100m des casernes. Pauvre Normandie. Les Anglais auraient pris l’offensive à Tilly-sur-Seulles. Les Russes ont pris de nouvelles offensives à Vitebsk qui a été enlevée et au sud de cette ville. Journée calme pas d’alerte. Pas de nouvelles de Ange, pas plus que de Joël. Me Guy ne reçoit pas non plus de nouvelles de Gacé. Que peut-il se passer dans ce secteur.

Mardi 27 juin 1944

Cherbourg est libérée. Nous avons reçu une lettre d’Ange datée du 4 juin qui nous est arrivée ce matin. La Poste ne circule que par quelques rares camions et elle se fait en partie à bicyclette ! L’Ange nous narre son odyssée et celle de son frère. Cela fait plaisir d’avoir de tels fils et nous en sommes fiers. C’est dans les circonstances tragiques que se font jour les qualités et le caractère de chacun de nous. Nos fils ont montré de l’apropos, de la décision et du courage. C’est magnifique. La France, notre belle France, ne peut que revivre avec plus d’éclats. Quelle joie sera la nôtre quand nous pourrons serrer dans nos bras nos grands fils. De grands combats se livrent autour de Tilly-sur-Seulles sur la route de Caen qui est actuellement débordée.

Jeudi 29 juin 1944

Des clients m’ont donné des détails sur la région de Normandie. Toutes les routes sont jonchées de débris informes de véhicules calcinés, déchiquetés, de maisons et d’édifices en ruines. Les avions de chasse veillent sans arrêt et mitraillent toutes les voitures. Vilers (Villers-Bocage), Mortagne, l’Aigle, Argentan, Vire, St Lô sont en ruines. 60% à peine des convois allemands arrivent sur le théatre des combats. Les Anglais font quelques avancées aux alentours de Caen. Les américains remettent en état le port de Cherbourg qui jouit de sa libération. Je vais essayer de communiquer par la Croix Rouge avec Quettreville, Saint Lô et Creully, car nous sommes vraiment inquiets surtout pour Saint Lô et Quettreville. L’un de mes amis m’a dit hier qu’on avait parlé de Creully à la Radio-anglaise que tout le monde écoute. Les russes vont comme des lapins et sont à 60 k de Minsk, qui n’est qu’à 270 k de la frontière allemande. On s’attend pour ces jours à de nouveaux débarquements. Plusieurs personnes m’ont déclaré que des travaux allaient commencer dans la foret de Montmorency. Il s’agirait d’installation de grosses pièces près d’Andilly. Mauvais voisinage.

*** Samedi 1er juillet 1944 Le haut du Cotentin est entièrement libéré. J’ai appris le bombardement d’Avranches qui aurait subi de gros dégats. Toujours aucune nouvelle de Gacé qui n’est qu’à 70 k de Caen ; en sorte qu’Ange doit entendre le grondement incessant du canon, car une bataille terrible se livre aux environs de Villers-Bocage. Le gaz se rarefie et les cuisinières n’ont pu venir à bout du déjeuner qui a été plutot frugal.

Lundi 3 juillet 1944

Il n’y a pas eu de train pour Paris et vice versa pendant toute la journée d’hier et ce matin les trains sont réduits de 50% en sorte qu’il n’y [a] aucun train entre 8 H 20 et 17 H 15. Inutile de dire la cohue inimaginable qui peut se presser dans ces trains. La chasse aux légumes bat son plein. Des colonnes sans fin d’hommes, de femmes, de jeunes gens et de jeunes filles envahissent la campagne à la recherche de légumes introuvables qu’il faut arracher aux cultivateurs au poids des billets de banque. Aucune organisation, aucune mesure de réquisition contre les affameurs éhontés qui ne se rendent même pas compte de la colère qui s’amasse leur tête. Le kilo de pommes de terre nouvelles se vend 120 fr. C’est à peine croyable. Ce soir les Russes annoncent la prise de Minsk.

Mardi 4 juillet 1944

Me Guy a eu des nouvelles de Gacé qui est calme. Son fermier n’est pas rassuré d’être sur la grande route car les convois sont incessants la nuit. Nous n’avons toujours aucune nouvelle d’Ange depuis le débarquement. Nous sommes bien inquiets, tout autant que de son grand frère. Un client m’a donné quatre fromages de chevre. Quelle aubaine. La maman est allée aussitôt en porter aux Henry qui n’avaient rien à manger. Cela fait grande pitié. L’avance russe confine au désastre pour les allemands qui subissent des revers terribles. Les Russes sont maintenant à 300 k de la frontière allemande. En Normandie les Américains attaquent vers la Haye du Puits et les Anglais et Canadiens ont pris Carpiquet. Nous vivons pas à pas cette lutte, car tous ces coins et recoins normands nous sont tous connus. Pauvre Normandie. Nous pensons continuellement à tous nos amis, nous demandant ce qu’ils peuvent devenir dans cet enfer. Ici le calme est interrompu par les alertes et le passage rapide des chasseurs allemands qui passent au ras des toits.

Mercredi 5 juillet 1944

Et la chasse aux légumes continue. Mes collègues font chaque jour la collecte chez les fermiers et parfois la récolte n’est pas trop décevante. Aujourd’hui nous avons eu des petits pois et hier nous avions eu des carottes. Que dire de toutes ces démarches, de toutes ces fatigues endurées pour revenir souvent sans rien, ou nantis d’une vague promesse et de regrets de commande. Me Guy lui est rentré de Paris harassé ayant dû faire toutes ses courses à pieds, car le metro fonctionne mal ou devient inabordable, tant et si bien que le seul moyen de locomotion possible reste la bicyclette. J’ai appris que Coutances avait subi un bombardement terrible, que le voisinage de la gare était détruit ainsi que le lycée, le séminaire et le bas de la ville. Villedieu les Poêles serait très endommagé, et je pense à mon ami Poussart dont c’est la petite patrie, et nous allions ensemble bien souvent autrefois. Les français sont entrés à Fiennes, quant aux Russes, c’est la ruée irrésistible qui broye et emporte tout sur son passage. Cette nuit l’alerte a été donnée à 1 heure et le bruit des avions était si intense, que je me suis levé pour ne rien voir que des fusées éclairantes dans la direction de Mériel.

Vendredi 7 juillet 1944

Les vacances approchent et il est grand temps, car je suis à bout, cerveau fatigué, physique épuisé. Il faut remonter cela et gagner les derniers mois qui nous séparent de la libération. Ma petite femme est pareille et ne tient que par les nerfs. Aussi les caractères s’aigrissent et deviennent plutôt pointus. On ne se reconnait plus. Tout est fatigue. Quelques semaines de grand air pourraient remettre tout cela, mais il n’y faut pas songer. Nous sommes séparés de la Normandie par une muraille de feu. Les petits pois forment le plat de résistance. Ce matin NéNé nous a fait des galettes que nous trouvons délicieuses. Notre grande fille reste à la

maison ne pouvant plus aller à Paris faute de train, elle aide ainsi sa maman et fait son dessin. Tous les petits, Annick et ChuChu vont déjeuner à la cantine ce qui soulage le ravitaillement familial qui est un problème des plus inquiétants. Pour atténuer la frugalité de notre dîner qui n’est composé des légumes du potage, la maman distribue aux enfants un biscuit de la réserve. Il faut faire confiance à la Providence. Notre Divy a eu 19 ans aujourd’hui. Quel grand garçon. Nous avons eu à la prière du soir, une bonne pensée pour lui. Toujours pas de nouvelle ni de Ange ni de Joel. Ce dernier cela n’a rien d’étonnant mais pour Ange, c’est plutôt singulier. J’ai écrit pour lui à Orgères pour la 3eme fois. Reçu lettre de l’oncle Roger qui n’a pu être réformé et qui attend avec résignation sa libération. Quel long martyr. Nos ennemis et nos fatigues ne sont rien à côté des leurs, à nous qui sommes en famille et dans notre maison. Dans quel état allons nous le revoir. Que de misères. Comme il faudra s’unir pour atténuer tout cela. Signe des temps. Autrefois les clients venaient à l’étude en automobile de tout genre et une longue file de toutes marques était en station sur la route. Aujourd’hui, tout le monde est à pieds, ou en bicyclette. Aujourd’hui il y avait un fiacre à la porte qui avait transporté des clients de Paris. Nous avons calculé le prix du voyage, aller et retour, en prenant pour base le coût d’une course de la Madeleine à l’Etoile qui revient à 100f00, eh bien il devrait y en avoir pour 2500f00 à 3000f00 en comptant le stationnement ? Les billets circulent vite. Et le progrès rétrograde aussi très vite. Les torpilles volantes continuent à tomber sur Londres. Les Anglais ne semblent pas en être atterrés, par contre nos occupants en font leur thème journalier et le remplissage de leurs journaux et de leur propagande.

Dimanche 9 juillet 1944

On annonce la prise de Caen investi depuis 34 jours. Le centre de la ville serait intact. Les américains ont débordé Saint Lô et la Haye du Puits. Les Russes sont entrés dans Vilna et ont pris Lida à 160 k de la Prusse Orientale. En Italie les alliés sont à 15 k de Livourne. Progression partout. Tout le monde s’attend à de nouveaux débarquements anglo-américains et l’offensive de ces derniers en Normandie semble être le préliminaire de nouvelles opérations de grande envergure. La vie continue bien paisiblement et il n’y a que les alertes qui troublent le calme de la contrée. Les Normands étaient de même et se sont réveillés un beau matin dans la tempête. Dimanche bien paisible. Nos deux jeunes filles nous ont accompagné à la Gr Messe, ma femme et moi. Bernard et DéDé sont toujours fiers de leur fonction d’enfants de chœur. La NéNé est sortie avec ses amies l’après midi et comme sortie la maman et moi sommes allés assister aux Vêpres à Enghien. La ville est bien calme et les promeneurs circulent paisiblement, mais comme les trains n’existent presque plus le dimanche, il y a beaucoup moins de circulation.

Lundi 10 juillet 1944

Nous avons enfin reçu des nouvelles d’Ange qui est en bonne santé et content de son sort. Des bombes sont tombées à 300 mètres de la ferme. Le brave garçon se désole de ne pouvoir venir nous apporter du ravitaillement et propose de venir en bicyclette. Cela est impossible à cause de la longueur de la route et la multiplicité des dangers. Il nous confirme qu’Argentan est détruit et que Falaise, l’Aigle et Vimoutiers sont très abimés. Quel soulagement d’avoir eu des nouvelles datées du 29 juin. Il n’y a plus que notre grand, et son ami dont nous sommes sans rien depuis mars. Je vais mercredi à Paris voir Madme Foucher et j’irai ensuite à Bois- Colombes voir la grande sœur et les neveux. Ce matin nous avons été réveillés par un bombardement violent, dans la direction du nord qui a duré un bon quart d’heure, sans discontinuer. Il s’agit de Mériel probablement.

Mardi 11 juillet 1944

Le temps est maussade depuis dimanche. Ciel chargé de nuages, orage, pluies, vent. Aujourd’hui il fait frais comme en fin de septembre. Tout est désaxé même la nature. En voyant son café noir le pauvre DéDé dit toujours, encore du café noir, quand aurons-nous du lait. Voilà trois semaines que les enfants n’ont pas vu la couleur du lait. Pauvres gosses. Nos repas aux choux et petits pois nous détraquent et coutent fort cher. Trois kilos de petits pois pour une journée 75f00, trois choux 52f00. Nous aurons connu les abonnements au légume unique. La maman est bien fatiguée et se décalcifie. Le docteur Fanz vient de lui ordonner toute une salade de médicaments. Tout cela ne vaut pas un bifteek [sic] et plat de pommes frites. Un peu de patience encore et nous reverrons tout cela. Ce jour là il faudra surveiller nos benjamins.

Vendredi 14 juillet 1944

Ciel toujours sombre. Pas de soleil. C’est cependant notre fête nationale. Notre grand fils était avec nous l’année dernière, et il y aura un an dans quelques mois qu’il nous a quitté pour répondre à cet appel de la destinée. Cher et grand fils, et moi fils de la nouvelle France, de la vraie France, comme nous sommes fiers de lui, mais combien aussi nous tremblons pour lui. Et nous sommes séparés aujourd’hui de tous les trois, de cette petite phalange de bons garçons, francs et loyaux, sincères et enthousiastes. Les deux cadets ont montré eux aussi qu’ils savaient prendre le moment venu leurs responsabilités et leurs décisions. Quelle trinité parfaite, pétrie de la même pâte. Chaque année, chaque mois, chaque jour apportent son contingent de changements et nous arrivons au dernier 14 juillet de la guerre, car nous serons pour le prochain délivrés de ce cauchemar effroyable. Si nous avons été dans le calme, aucun de nos trois fils ne peut en dire autant et nous pensons pour cela plus particulièrement à eux qui sont environnés de dangers de toutes sortes. Beaucoup de promeneurs avaient arboré nos trois couleurs, soit en habit, soit un simple mouchoir, ruban ou foulard. Trois alertes seulement sans D.C.A d’ailleurs. Mon vieux Georges lui a pu fêter vraiment la fête de notre pays. Il n’en est pas de même des Quettrevillais. Pauvre France meurtrie, mais qui puisera justement dans ses ruines, les forces de sa rénovation. Les Russes sont à 75 k de la Prusse Orientale. Grodno est encerclé. Minsk vient d’être pris. En fait les Russes sont totalement libérés et vont rendre aux allemands la visite qu’ils leur ont faite. Et dire que les vainqueurs d’un moment ne prévoyent jamais le renversement des situations. La NéNé s’est fait friser les cheveux qui étaient plutôt raides. Notre ChuChu a passé sa journée en raccommodage. Annick a disparu toute l’après-midi, c’est d’ailleurs son habitude et quand par hasard elle est au logis, elle partage son temps entre la lecture et les problèmes de géométrie. Quant aux trois garçons ils ont passé leur existence dans la cabane de fortune édifiée sous le hangar, mais ils étaient en fin de journée si énervés que j’ai dû les promener autour du lac, ce qui a servi de calmant salutaire.

Lundi 17 juillet 1944

Grodno est pris et les Russes sont à 20 k de Kaunas et 60 k de la frontière prussienne. Depuis Napoléon les Allemands prussiens n’avaient jamais vu d’arrivées étrangères et le temps où les leurs étaient devant Stalingrad est déja lointain. La roue de la fortune tourne et les trop grandes conquêtes ne durent jamais. Aujourd’hui depuis fort longtemps il fait vraiment beau. Un vrai temps d’été. Les chasseurs allemands installés dans les aérodromes voisins, passent en vrai coup de vent au dessus des toits. Tout le monde attend avec impatience les grands événements qui se préparent, car il n’est pas possible que le seul front de Normandie suffise à amener les alliés en Allemagne. Nous allons assister à des surprises en tous genres, que l’avance russe laisse pressentir. Je suis allé au bureau ce matin et j’y retourne demain matin. L’après-midi a été occupée en partie par le déménagement de la bibliothèque de l’association des œuvres paroissiales que nous avons effectué avec

Mr Robert et Mr Museau. Et pour calmer l’ardeur trop entreprenante des trois grands garçons, je leur ai donné une dictée et des problèmes. Le jeune clerc de l’étude est venu nous apporter des prunes qui ont été on ne peut mieux accueillies. La maman en a converti une partie en confiture ce qui était sage car sans cela ces prunes ne seraient plus que souvenirs.

Vendredi 21 juillet 1944

Un attentat a eu lieu hier contre Hitler qui en est sorti indemne. Les Russes sont à 15 k de la frontière prussienne. L’avance en Normandie se fait lentement au milieu des ruines. Tout le monde s’attend à d’autres coups de bélier. Mais quand ? Aujourd’hui je suis allé avec Mr Museau à Versailles prendre livraison de 15 K de marrons séchés pour l’association des familles. Quel voyage désespérant. Partis à 7 H nous ne sommes rentrés qu’à 6 H ayant plutôt faim. Notre DéDé a aujourd’hui huit ans. C’est un homme. Comme il n’y avait rien à lui offrir comme gateries, la maman a ouvert un paquet de biscuits de soldat et chacun de nous lui en a offert un. Ceci joint à un billet de vingt francs qui a fait ouvrir de grands yeux à Yves dont c’est l’anniversaire à la fin du mois, ont fait de notre benjamin, un benjamin tout heureux, car les enfants ont cet heureux privilège de ne pas percevoir très nettement les déficiences, les contrastes et les comparaisons. Ils sont simples de cœur et d’âme et jouissent sans arrière-pensée de leur bonheur présent. Et ce bonheur n’est il pas fait justement de ces mille riens, de ces mille petites choses, qu’on ne peut apprécier que dans la simplicité des gouts et du jugement. Dans quelques jours nous allons fêter aussi notre vingt-troisième anniversaire de mariage ; mais notre fête ne sera pas complète et encore moins que la précédente, en raison de l’absence de nos trois fils. Telle qu’elle sera nous nous unirons par la pensée, absents et présents. Le mois de juillet et celui d’octobre sont les mois d’anniversaires familiaux.

Mardi 25 juillet 1944

Mes vacances ont pris fin très soudainement ayant été rappelé par Me Guy hier matin par suite du départ subit du couple Bompard vers le pays normand. Il m’a donc fallu reprendre le colier [sic] alors que le soleil se montre et qu’un peu de repos n’eut pas été à dédaigner, car on est ce qu’on peut appeler vraiment à plat. Enfin un peu de courage encore et nous reprendrons forces et douceurs de vivre. Vingt trois ans ce soir, que nous faisions notre dîner de mariage, entourés de la famille et de mon professeur l’abbé Hery. Ma pauvre mère n’est plus, mon beau père non plus, l’abbé Hery disparu aussi. Quant à la maison familiale et ancestrale elle est vide de ses habitants et le vieux cadre de notre vie est bien changé et meurtri. Un violent bombardement nous a secoué à 7 H ½ à mon retour de l’étude et nous sommes sortis précipitamment de chez les Henri. Jamais ressenti pareilles secousses. Les Russes avancent à pas de géants - 80 k de Varsovie. Tout le front de l’Est est en pleine craquelure. En Italie les alliés sont à quelques kilomètres de Pise. Les Anglais reprennent l’offensive en Normandie. Mr Louet mon ancien avoué de Coutances m’a téléphoné cet après midi. Mr Maundrell, avocat et maire de Coutances vient de mourir. Belle et noble figure qui disparait. La ville est aux trois quarts détruite, Palais de Justice, séminaire, église St Pierre, tout a disparu. La cathédrale est très touchée. Tous les habitants ont été évacués. Que deviennent les Quettrevillais et les Bernard à Hauteville. Quel malheur. Tout cela nous fait beaucoup de peines. Nos trois jeunes eux sont sans soucis et sont turbulents au possible. Ils avaient cet après midi mis à sac la chambre de leurs grands frères qui ne se doutent pas heureusement de leurs exploits. Aussi ma rentrée a été très orageuse.

Mercredi 26 juillet 1944

En rentrant de l’étude j’ai trouvé tous les enfants grands et petits qui m’attendaient avec la maman pour me souhaiter mon 52eme anniversaire. Il ne manquait que nos trois grands et Dieu sait les dangers suspendus sur leur tête. Le couvert, de grand gala était mis dans la cuisine, rien n’y manquait, même pas une bouteille de cidre bouché, car nous sommes au régime de l’eau depuis trois semaines. Et sous ma serviette j’ai trouvé un sac de prunes offert par la ChuChu, un œuf offert par ma chère femme, une pochette offerte par Annick, des livres dédicacés par ma grande NéNé et enfin des lames de rasoir offertes par chacun des benjamins, sans compter des images avec leur charmante dédicace. Que voulez-vous faire de plus. Impossible d’être plus gâté. Et le dîner était à la hauteur des circonstances. Potage aux flocons d’avoine, carottes à la sauce aux fèves, pain d’épice, tarte magnifique faite par la NéNé qui avait allumé la cuisinière pour cela, puisque le gaz nous fait faux bond, et enfin confiture à la rhubarbe, et prunes. Il ne manquait que le vin, mais que diable il fallait bien qu’il manquât quelque chose ! Soirée charmante et reposante à laquelle le souvenir de nos absents jetait seul un voile de mélancolie, car malgré soi, chacun se demandait « Où sont-ils, que font-ils ». Courage et confiance malgré tout. Hitler a décrété la mobilisation de toutes les forces du Reich et des pays occupés. Qu’est que cela va nous amener encore.

Vendredi 28 juillet 1944

Les américains sont à quelques kilomètres de Coutances et débordent l’armée allemande par le sud, venant de Saint Lô et de Percy. Les allemands sont en retraite, et nous reportons nos pensées vers les Quettrevillais qui doivent passer des heures inoubliables. Les Russes ont pris Lemberg, Brest-Litovsk et Kannas et s’apprêtent à entrer en Allemagne par trois points, en direction de Breslau, Berlin et la Prusse orientale. Les événements vont se précipiter ces jours-ci. Cette invasion devrait coïncider avec des débarquements massifs des Anglais et Américains. Des bruits de paix séparées entre Russes et allemands circulent aussi. De toute manière le mois d’août va être décisif.

Dimanche 30 juillet 1944

Toute la région de Quettreville se trouve dégagée ; les américains ayant atteint Bréhal, Gavray et Percy. Nous pensons à tous nos amis. Dans quel état doit être ce bourg de Quettreville où nous avons passé dix années, et que nous avons connu si paisible, alors qu’il a connu aujourd’hui, peut-être, les bombardements en tous genres. Nous revoyons notre maison, celle des Leroux, de Melle Thuillier, de mon ami Poussart. Comment tous ont-ils passé cette grande épreuve et dans quel état sont tous ces toits hospitaliers. Quelles heures affolantes ils ont dû passer. Aujourd’hui ils doivent voir défiler les tanks, les camions, l’artillerie américaine se dirigeant sur Grandville. Quel eut été notre sort, si d’autres événements ne nous avaient fait quitter ces lieux, qui nous sont toujours si chers. Quand aurons-nous des nouvelles. Quand pourrons-nous correspondre. Mon brave Georges doit griller d’impatience autant que moi. Le jour de la réunion se rapproche. Qu’a pu dans tous ces événements, devenir le couple Bompard parti vers la Haye-Pesnel et Sartilly, en pleine retraite des armées allemandes ? Hier en rentrant du bureau une grande surprise m’attendait à la maison. Les petits du plus loin qu’ils m’aperçurent me crièrent à l’unisson « Divy est arrivé ». Et en effet je trouvais mon fils attablé avec la maman et la grande sœur, mine superbe, bronzé, élargi, en parfaite santé et toujours souriant. Quelle joie de se voir après quatre mois de séparation. La ferme où il travaille est à 20 k de Rouen et à quelques kilomètres de Gisors. Il était arrivé à bicyclette, sans incident, malgré les dangers de la route. Nous avons donc passé aujourd’hui une bonne journée tous ensemble, heureux de nous revoir. Divy est allé voir Ange à Orgères qui est comme un coq en pattes. Bref tout est pour le mieux. Il n’y a que le grand dont nous n’avons aucune nouvelle et qui nous donne des inquiétudes. Demain Divy s’en repart pour sa ferme.

Mardi 1er août 1944 Les alliés sont à Avranches et Ducey. La progression s’accentue.

Mercredi 2 août 1944

Trente ans aujourd’hui que le tocsin tintait lugubrement dans toutes les villes et campagne de France. Trente ans après, les allemands ayant envahi la France entière, commencent à s’en faire chasser.

Jeudi 3 août 1944

Prise de Rennes par les colonnes américaines qui se lancent à toute allure sur les routes de Bretagne. C’est le débordement complet. Mortain, Fougères, Dinan, Brest, Lorient et St Nazaire sont directement menacés. L’avance est si rapide que les allemands n’arrivent pas à se regrouper. Le docteur Goëbels [sic] annonce des supers mesures pour la mobilisation générale de tous les pays occupés. Peut-être n’aura-t-il pas le temps de faire subir à tous les pays occupés, le poids de ses décisions. Les succès américains nous mettent tous en joie. Voilà notre pays de Bretagne qui connait à son tour les douces joies de la libération. Quel beau jour. Ma chère sœur doit-être bien heureuse ce soir. Les évènements se précipitent. Hier après-midi violent bombardement sur Epinay, Gennevilliers et St Ouen. Jamais nous n’avions entendu d’aussi près le sifflement des bombes. Aujourd’hui passage d’avions américains. Les Russes sont à Riga et à Kannas, 25 à 30 divisions allemandes sont encerclées. Varsovie est aux trois quarts pris et les russes bombardent la frontière de la Prusse orientale. Que devient notre grand fils dans tout cela. L’armée intérieure a son statut régulier que les allemands ne veulent pas admettre. Combattre ainsi est doublement héroïque et lorsqu’un pays a encore de pareils dévouements à son service il ne peut périr. Quelles pages sublimes, tous les volontaires du maquis ajoutent à notre histoire déja si belle et si fertile en actions héroïques. Nous le saurons plus tard en détail.

Vendredi 4 août 1944

Les américains sont à moins de 50 k de St Nazaire et ont débordé au nord, la ville de Dinan. Le château de Couëlan va recevoir des visites d’outre atlantique après avoir reçu les visites d’outre Rhin. L’avance est foudroyante et les blindés yankees envahissent la Bretagne qui va bientôt être coupée. C’est l’encerclement des encercleurs et le danger d’occuper trop de territoires car il est difficile d’être fort partout. Passage d’avions et tirs de D.C.A. Les Russes sont en Prusse orientale. Varsovie subit l’assaut des patriotes polonais et des Russes. La Turquie a rompu ses relations avec l’Allemagne. Divy ne nous a pas écrit. Nous sommes pressés de le savoir rentré sain et sauf. Pas de nouvelles d’Ange. Le maquis va avoir ses aumoniers.

Samedi 5 août 1944

On annonce ce soir qu’une colonne américaine est aux approches de Brest. Toute la défense allemande est désorganisée n’ayant aucun moyen de transport. Cette avance dépasse en ampleur et en vitesse celle des allemands, il y a quatre ans à peine. Mais quatre ans après les rôles se sont renversés. On annonce aussi que les allemands auraient donné l’ordre de réquisitionner toutes les récoltes et de les envoyer outre Rhin. Les Anglais et Canadiens qui supportent le gros de la résistance ennemie avancent dans la direction de Thury-Harcourt. Le beau temps est revenu. L’espoir nous rend des forces. Le mois d’août sera fertile en evènements. Ma brave

sœur doit trembler pour ses enfants à Landerneau, qui doivent être en ce moment en pleine zone de combat. Mon beau frère doit être au comble de la joie. On organise à Soisy des postes de secours. NéNé en fera partie. Le problème du ravitaillement est infernal. La cuisson des légumes devient un problème car le gaz est ouvert à peine une heure par jour. Nous sommes au régime de l’eau. Rien de plus fade et de plus désagréable. Vive le vin et le cidre qui ne sont plus que des souvenirs mais que nous reverrons avec plus de plaisir. L’Ille- Adam et Meriel ont été très bombardés. Les carrières servent de dépot des V1. Les allemands annoncent … doivent lancer ces jours une nouvelle arme de guerre. Pendant ce temps la libération de la Bretagne, de notre chère Bretagne se poursuit à une cadence inespérée. Les bruits courts [sic] ce soir que Saint Nazaire a été atteint par les américains qui s’avancent également sur Mayenne et Laval. Ces dernières colonnes débordent les allemands sur leur aile gauche. Notre Ange va bientôt être en danger. Dans le sud plus de quatre cents trains sont immobilisés par l’action des forces de la résistance. Pris à leur propre piège les allemands continuent à monter la garde le long des rivages de l’Atlantique de Bayonne à Narvick et des rivages méditerranéens jusqu’en Grèce. Cette dispersion énorme de force est la cause de leur faiblesse. Vouloir trop prendre est parfois dangereux.

Dimanche 6 août 1944

Deux mois aujourd’hui que cette nouvelle du débarquement attendue pendant deux ans, nous parvenait et changeait en espoir la déception qui s’installait en nous. Cette attente pénible et cruelle se trouve compensée en deux mois par les succès prodigieux réalisés et remportés par les alliés. La campagne de France s’avère vertigineuse. Brest quant à ses faubourgs que nous supposons être Lambézellec et St Marc sont occupés par les blindés américains. Vannes est pris, la Loire est occupée. Laval, Mayenne, Fougères viennent à leur tour d’être libérés. Dans toute la Bretagne c’est le désarroi complet de la défense allemande qui n’avait pas prévu d’avances si rapides et nos occupants se font à leur tour occupés et délogés [sic]. Rennes où je vis pour la première fois les allemands il y a quatre ans, et où je vis flotter sur l’Hotel de Ville le drapeau allemand, arborre à nouveau le drapeau national retrouvé avec ferveur et émotion. Quel beau jour qui fait oublier celui d’il y a quatre ans. Le fils Lecaudey et moi, nous n’étions pas fiers sur la place de cet Hotel de Ville, au milieu du campement de tous les véhicules allemands. Un interprète à la porte de la mairie renseignait les réfugiés dont nous étions sur les possibilités de leur retour et c’était avec une joie ironique qu’il répondait affirmativement aux indications de ville et de contrées les plus éloignées, tant l’avance des troupes allemandes était rapide. Aussi se rappelant tout cela comme s’il s’agissait d’hier, éprouvons nous un légitime contentement en assistant au renversement de la situation, qui plonge dans la même désolation que nous ceux qui naguère exultaient leur satisfaction. En quelques jours à peine la Bretagne aura été libérée. L’armée de la résistance aura pris une large part dont nous connaitrons les détails plus tard. Les allemands n’ont plus de moyens de transport et mobilisent jusqu’aux voitures de ferme, voir même jusqu’aux brouettes. Vraiment nous sommes dépassés et surpassés ? Les repas deviennent problématiques, car on n’arrive plus à faire cuire les légumes ? La maman a fait un peu de confiture à la rhubarbe qui revient à 140 francs le kilo. Je note au passage ce prix de revient (120f00 de sucre et 20 francs de rhubarbe).

Lundi 7 août 1944

Nos carottes ne sont pas encore cuites depuis hier matin, et nous avons dû les manger ce soir dans leur demie cuisson. Ce n’est encore rien. A Chartres il n’y a plus ni eau, ni gaz, ni électricité depuis huit semaines Notre voisin Mr Henry était désolé lui aussi, car il n’y a pas eu de gaz à midi. Les pauvres vieux sont à plaindre. Lorient s’est rendu, nouvelle démentie et reconnue prématurée, mais comme tout est détruit, il n’y avait plus d’habitants à libérer. Ville martyre. Des mines à retardement ont éclaté à Rennes faisant beaucoup de dégats.

Les américains ont franchi la Mayenne et les anglais l’Orne, marchant en direction de Paris. Nous commençons à craindre pour l’Ange car le cercle se referme sur l’aile gauche allemande dont le gros des forces va se replier sur le centre en direction d’Evreux et de l’Eure. D’heure en heure la situation change. En Bretagne le nettoyage des garnisons allemandes dispersées par petits paquets s’opère méthodiquement avec les forces de l’intérieur. Aujourd’hui à 12 H ½ bombardement du dépôt de St Ouen qui a brûlé toute la journée. Des bombes sont tombées à St Denis derrière la Basilique qui a été vraiment en danger. L’internat de la Légion d’honneur a subi des dégâts.

Mardi 8 août 1944

Les blindés américains après avoir débordés le Mans, auraient passé à Nogent le Rotrou et seraient arrivés cet après-midi à Chartres. C’est le beau frère de ma secrétaire qui ayant téléphoné à Chartres pour y rejoindre sa famille, aurait reçu l’étonnante nouvelle de l’arrivée des blindés américains en cette ville. Il s’agit évidemment des éléments avancés et rapides qui sont chargés de repérer les nœuds de résistance et de signaler les concentrations de troupes et ouvrages fortifiés. Le gros des forces alliées seraient aux approches du Mans, de même qu’elles arrivent à Brest et à Nantes. Les forces de l’intérieur ont libéré Saint-Brieuc et bloquent la garnison de Quimper. Pas de nouvelles de Brest où l’on doit se battre. Infiltration et noyautage partout. Pendant ce temps de grandes batailles se livrent à Mortain qui a été pris, repris tour à tour, ainsi que sur la rive droite de l’Orne. Surprise agréable ce soir, Me Guy m’ayant offert un magnifique lapin, qui cuit doucement dans le faitout, la maman ayant en son honneur allumé la cuisinière. Il n’y a pas de vin malheureusement. Enfin tel quel nous sommes tous heureux de cette aubaine inattendue. Pas de nouvelles des garçons.

Mercredi 9 août 1944

Les allemands ont refusé de se rendre à Brest et les américains attaquent les défenses de la ville. De gros incendies se voient déja et il semble que les allemands veuillent tout détruire. Cette nouvelle m’a bouleversé et je pense à ma pauvre sœur inquiète du sort de tous les siens, à notre vieille maison qui a abrité tant de générations de notre famille, à toute cette ville où tous nos parents ont vécu, où nous avons vécu nous même, où tout nous attache par les liens de toute une vie auxquels s’ajoutent tous les souvenirs innombrables de mille circonstances heureuses et malheureuses, ainsi que ceux de tous nos parents, de nos amis, de tous ceux que nous avons connus. Que de ruines disséminées dans tout notre pays. C’est tout un passé qui s’en va et s’effondre. Espérons que le futur vaudra l’ancien. Tout cela nous fait peine et nous arrache quelque chose de nous-même. Le cadre change et il faudra s’adapter à tout un monde nouveau. Les anglais et canadiens ont percé les lignes allemandes et sont à mi-chemin de Flers et de Falaise. Nous sommes de plus en plus inquiets de Ange. Les américains sont entrés au Mans et à Angers. L’entrée des américains à Chartres est confirmée par des témoignages certains, en sorte que toute l’armée allemande va se trouver coupée et encerclée et comme le repli ne peut se faire que par le nord, de terribles engagements vont marquer cette retraite pour la traversée de la Seine entre le Havre et Paris. Notre Divy va se trouver dans quelques jours dans une situation inquiétante. Les allemands plient bagages à Paris. Quimper, Morlaix ont été occupés par l’armée intérieure. Un avion anglais a été abattu ce soir par la D.C.A. Dimanche dernier il en est tombé trois. L’équipage de l’un d’entre eux qui se sauvait en parachute a été mitraillé presque au sol par des soldats allemands. Le lâche forfait s’est produit à Pierrelaye.

Jeudi 10 août 1944

Mortain a été repris par les allemands pour la troisième fois. Pointe très avancée de ces derniers qui essayent de couper vers Avranches pendant que les anglais s’avancent vers Falaise et que les américains sont dans le sud sur la ligne de Domfront-Alençon. St Malo a été pris. Angers est encerclé. La tante Yvonne ne doit pas être à la noce. Les nouvelles les plus fantaisistes circulent obligatoirement concernant l’arrivée des blindés dans l’extrême région parisienne. Rien ne peut être confirmé bien entendu, même pas l’arrivée des américains à Chartres qui parait discutée. Des renforts de troupes et d’artillerie motorisée traversent Paris se dirigeant vers le sud pour la remonter à l’ouest et au nord, puisque toutes les communications sont coupées par la Seine et qu’ils ne subsistent que les ponts de Paris. Nombreuses circulations d’ambulances sur les routes. Tous les hopitaux regorgent de blessés. Le Bourget a été bombardé ce matin et nous avons assisté au passage de bombardiers qui étaient nombreux. La grève générale des cheminots aurait été décidée pour ce soir. NéNé, Annick et la jeune Sebert sont allées ce soir à leurs cours de secourisme.

Vendredi 11 août 1944

L’arrivée des américains est confirmée officiellement à Chartres, Alençon, Châteaudun et Nantes. D’après des sources à peu près certaines, les blindés alliés sont à Etampes et Rambouillet et des pointes ont poussé jusqu’à Mantes et Houdan. On disait même cet après-midi que les américains avaient passé Trappes et étaient à Versailles, mais bien entendu rien de très précis. Tout le monde a une nouvelle à vous communiquer et c’est toujours sur et certain. Le certain est sans contredit possible que nos occupants déménagent, et en locataires indésirables et sans scrupules ils déménagent avec les meubles et ne laissent que le vide. C’est ainsi que cet après-midi la légionffire (chauffeurs) cantonnée dans les garages d’Enghien, pliait bagages et emplissait les camions emportant tout, même les pompes à air. La commandature est déja partie parait-il. A Paris c’est le grand déménagement et le grand pillage. Tout est bon, mais tout n’arrive pas ou n’arrivera jamais au but. Sur les routes c’est le nettoyage par en haut venant du ciel, ou l’arrêt définitif par la résistance qui opère partout avec vigilance. La gare Saint Lazare est fermée à tout trafic. A la gare de l’Est, l’embouteillage est insensé. Des femmes allemandes attendent depuis trois jours des trains qui n’arrivent pas et n’arriveront jamais. Elles sont assises sur leurs bagages et se lamentent. Cela ne ressemble pas à leur joyeuse arrivée de conquérantes. Nous avons connu tout cela il y a quatre ans. Et pendant quatre années ces mêmes femmes allemandes se sont pavanées dans nos rues et sur nos boulevards fières de leur orgueil germanique. C’est bien notre tour aujourd’hui de montrer notre joie. On ne parle que d’achats de drapeaux. Ce sera du délire que ce jour qui se rapproche de nous où nous apprendrons la venue des premières avant-gardes. On se désole par ici car nous n’aurons pas les prémices de cette arrivée. En tout cas rien ne fait supposer une résistance à Paris et dans les environs. Aucun préparatif défensif, pas de troupe, rien que des déménagements hâtifs. Les allemands qui occupaient la maison de Bach à Deuil sont partis, emportant les meubles. Comme collaborateurs c’est choisi. La gare du Nord sera fermée au trafic demain, dit-on. Bien inquiets nous sommes de nos trois fils, qui tous vont courir de graves dangers. L’arrivée des américains à Alençon et dans la région parisienne referme la boucle sur l’armée allemande qui combat en Normandie. Nous allons assister à un nouveau Stalingrad et à des combats désespérés. Il ne restera que la Seine pour s’échapper entre le Havre, Rouen et Paris.

Samedi 12 août 1944

Le grand événement du jour est la chute d’un V1 qui s’est trompé de direction et est venu exploser en l’air fort heureusement, un peu après St Gratien. L’explosion a été assez forte pour nous attirer dehors où nous n’avons vu qu’un flocon de fumée noire. Vrai temps d’été, chaleur agréable, ciel bleu. Les petits sont endiablés d’être en cage et on a peine à les faire tenir. Permanence à la mairie, visite à Mr Henri, arrosage de nos tomates que

nous soignons avec vigilance et réunion au cercle de conférences paroissiales. Nous dînons et déjeunons au jardin où nous avons émigré pour nos repas. Le gaz n’arrive plus, aussi allume t’on la cuisinière. Toujours pas de vin ce qui est désagréable car l’eau n’est pas des plus brillantes, mais encore faut-il s’estimer heureux d’en avoir librement. L’ordinaire s’améliore car nous avons des pommes de terre, et nous avons eu notre viande aujourd’hui.

Dimanche 13 août 1944

Brest est bombardé par l’artillerie américaine et est investi par le nord et l’est. Peu de nouvelles. Les américains font le silence sur leur position à l’est du Mans et ne feront connaitre aucune précision sur les villes et les lieux occupés. L’investissement se resserre sur l’armée allemande qui combat en Normandie. Toute la matinée bombardement dans la région sud de Pontoise. Voies routières et chemin de fer. Nous avons passé toute la journée au jardin. La maman aidée des trois gamins a mis l’ordre et la propreté dans la cave, qui n’a jamais été aussi reluisante de propreté, aussi la maman était-elle fière de son œuvre. Les trois garçons étaient noirs comme charbonniers et il a fallu trois bains pour les blanchir. Nos trois grands vont nous manquer pendant ces jours de fête car nous faisons le pont pour l’ascension et étant à la maison, on s’aperçoit davantage du vide de leur absence.

Lundi 14 août 1944

Les trois garçons sont impossibles à tenir, s’énervent et accumulent toutes les bêtises. Aussi n’y tenant plus, nous sommes tous partis en promenade jusqu’au haut de Montmorency au dessus d’Andilly. On y jouit d’une vue magnifique. Malgré deux heures de marche les petits n’ont pas cessé un instant de courir et de s’amuser. Mais au retour, Bernard en particulier se faisait trainer, et DéDé demandait à être porté, mais étant donné la noirceur de ses mains et de ses habits, sa grande sœur Annick fût contrainte de lui refuser ce service. Yves a une mine de prospérité et sa grosse tête joufflue amène les compliments de tout le monde. Pendant notre station sur les hauteurs il y a eu une alerte et un bombardement au loin. A notre retour nous avons été survolés par les chasseurs allemands au nombre d’une trentaine. A neuf heures nous étions au logis et personne ne s’est fait prier pour faire honneur au repas préparé par la maman, qui nous avait fait la surprise d’un magnifique gâteau de farine Heudebert au caramel. Quatre ans hier que nous sommes revenus de Creully. Qu’est devenu depuis mon vieux Georges et cette charmante bourgade de Creully.

Mardi 15 août 1944

Jour mémorable pour la libération de notre pays. Les alliés ont débarqué dans le midi entre Nice et Marseille et l’armée française reconstituée en Afrique est aux côtés des anglais et américains. Déja une division blindée ‘’La Division Leclerc’’ débarquée secrètement en France prend part à la campagne de France. Enfin nous revoyons l’armée française. Il n’était pas possible disions-nous que les alliés entrent seuls dans Paris ? Ce désir est une réalité. Deuxième débarquement allié, au moment où l’armée allemande encerclée en Normandie se débat sous l’étreinte martelée des Anglais, Américains, Canadiens et Français ; au moment où dans toute la France les allemands génés dans leurs mouvements restent sur place, n’ayant plus de moyens de transport, ni chemins de fer, ni camions et se trouvent en prises partout avec la résistance de l’armée intérieure. Tout craque et plus rien ne tient. Bref c’est la grande nouvelle du jour. La boucle ou plutôt la nasse de Normandie se resserre sur une partie de l’armée allemande entre Mortain et Falaise. A la pointe Est les Américains seraient à Dreux et Chartres. Dans la matinée des roulements lointains de canons et de bombardements se faisaient entendre

nettement vers l’Ouest. Notre Ange est coupé de nous. Falaise où a lieu la fermeture du couloir par lequel les allemands peuvent s’échapper, n’est qu’à 27 k de Gacé. Le pauvre garçon doit être en plein enfer. Toute la famille est allée à la procession du vœu de Louis XIII qui s’est déroulée dans le parc de la propriété du comte de St Rome. Il y avait beaucoup de monde. Nos trois garçons étaient enfants de chœur emplis du sérieux de leurs fonctions. Temps magnifique, mais très orageux. Les allemands ont voulu désarmer la police de Paris et de sa banlieue. Cette tentative n’a pas réussi. Les miliciens qui avaient été conviés pour prendre en main la sureté de Paris se sont récusés. Les policiers circulent en civil en grande partie. Le grand déménagement s’opère dans toute la région parisienne, déménagement par le vide absolu. Un jeune homme de 17 à 18 ans qui dans sa joie trop expansive avait crié aux allemands bien imprudemment ‘’Bon voyage’’ a été tué sauvagement sur le bord du trottoir à Enghien, un soldat lui ayant fracassé le crâne sur la pierre et tiré une charge de mitraillette.

Mercredi 16 août 1944

Le défilé continue Route de St Leu, dans les deux sens, sans répit de jour et de nuit. Véhicules en tous genres, de tous modèles même les plus désuets, charabans, fourragères, tombereaux ont passé pendant trois heures ce matin, le pire sont les chevaux enlevés aux cultivateurs. Il y avait même une benne d’arrosage. La tenue des hommes laissent à désirer et sont souvent dépenaillés. L’électricité fait défaut, le gaz aussi. Plus de cuisine pour beaucoup. A l’étude Melle Denise mange les légumes crus. C’est lamentable.

Jeudi 17 août 1944

Plus d’électricité et pas de nouvelles des anglais et américains. Le va et vient Route de St Leu continue. Une division de SS est en repos à Montmorency venant du front. Il n’est arrivé que 3000 hommes et pas d’Etat major. Quel défilé inimaginable. Un groupe de soldats arrivent se trainant, épuisé de fatigue. Où sont les chants d’antan. Un soldat en civil, le fusil à l’épaule marche d’un pas d’automate. Les chenillettes trainent des canons ou des obusiers, suivent des voitures d’ambulance, des camions emplis de soldats, ou de matériel les plus divers. Des autos anglaises, prises en 1940, sont encore à la peine, brevet indéniable de bonne qualité de la fabrication. Il y a aussi des groupes de voitures amphibies. Quel mélange, quel désarroi. Ces mouvements intenses qui rappellent 1940, n’a pas cessé [sic] de toute la journée. La gare du Nord est fermée et il n’y a plus de train. Les postes ne marchent plus, le téléphone est quasiment interrompu, cet après-midi on ne pouvait plus même téléphoner dans Enghien. La Police de Paris elle, est en civil. Les agents rodent autour de leur poste, mais ils ont conservé leur arme. Par contre les G.M.R du Tribunal ont été désarmés ce matin par les allemands qui leur ont pris leur camion. Jamais vu autant de monde dans les rues. Femmes, enfants, hommes, tous sont sur le trottoir à voir le défilé. Tous ont l’air un peu goguenard et ne cachent pas leur satisfaction. Des imprudences malheureuses sont ainsi commises qui ont couté la vie à deux gamins de 13 et 14 ans qui avaient jeté des pierres sur les voitures. Aux dernières nouvelles les américains seraient à la Ferté-Alais. On se bat entre Rambouillet et Mantes et certains témoins affirmaient ce soir que les éléments avancés se battaient à Versailles. C’est incroyable les nouvelles qui se colportent ainsi de partout. En tout cas l’eau va manquer. Les parisiens ont déja aujourd’hui été privés d’eau partiellement. Que deviennent nos trois grands dans tout cela. Le bruit du canon se fait entendre par moment, dans le lointain. La prise de Dreux et de Chartres est confirmée. La garnison de St Malo résiste toujours. Dinard s’est rendu. Brive a été pris par les F.F.I ainsi que beaucoup d’autres localités. Quels beaux jours nous vivons. On sent la libération qui s’approche. Si notre joie est grande, celle des prisonniers doit l’être encore plus. Nous pensons à l’oncle Roger et à notre pauvre neveu Ange qui lui ne reverra plus la douce France. Que de malheur à côté de tant de joies. DéDé qui va se coucher vient de nous dire « Je m’endormirai pas pour entendre le canon ? »

Vendredi 18 août 1944

La nuit a été calme et nous n’avons pas été réveillés par le canon ni les bombardements. Par contre sur la route de Saint-Leu les véhicules ont circulé sans interruption. La journée a été plus calme. Quelques groupes isolés ont seuls passé. La poste ne fonctionne plus, le téléphone également et il n’y a plus de train. On a l’impression de vivre quelques événements qui nous dépassent. On sent qu’on arrive à un tournant. Tous les environs, Montmorency, St Leu, Pierrelaye, Franconville, Pontoise sont bourrés de troupes. Il y a des camions, des blindés, des voitures de toutes espèces sous tous les arbres, dans la forêt, dans toutes les propriétés. Celle du comte de St Rome où avait eu lieu la procession du 15 août vient d’être occupée par 250 soldats et leur matériel, camions et chevaux. Le comte est dans tous ses états, ce qui est normal. Le bruit circulait que Paris et une zone de 20 k autour de Paris allaient être déclarées libres à partir de minuit. Le Maréchal et Ed. Heriot négocieraient à ce sujet avec les Américains et Allemands. Les prisonniers politiques auraient été relachés aujourd’hui. De toute manière quelque chose se prépare et nous verrons bien demain si cela est vrai. Je suis allé apprendre cette nouvelle aux Henri qui étaient fous de joie. Le pauvre Monsieur Henry en était litteralement assis. Ce serait une drôle de surprise que de voir les F.F.I maître de la place demain. Nous en aurons les échos dès cette nuit. Divy nous inquiète car son secteur va se trouver dans la zone de retraite des troupes allemandes cantonnées autour de nous. Ange doit être devenu américain. Quant à notre grand, que fait-il en ce moment en compagnie de son inséparable. Nous le saurons bientôt. De même que nous aurons bientôt des nouvelles de Normandie et du pays.

Samedi 19 août 1944

La nuit a été agitée. Passage continuel de camions, tanks, chenillettes en files continues jusqu’à cinq heures du matin. En partant au bureau j’ai été surpris par le mitraillage par avions d’un convoi sur la route de Pontoise, entre le cygne d’Enghien et St Gratien. Roulement des mitrailleuses et D.C.A. Peu après multiples explosions dans la direction d’Argenteuil. Un train de munition atteint par les avions anglais a explosé toute la matinée. A ces explosions se mêlait les sourds éclatements d’artillerie dans la direction de Colombes. Ce bruit n’a pas cessé de toute la journée à intervalles réguliers. D’après les dires les américains et français seraient aux approches de Paris et auraient occupé Versailles, en sorte que ce grondement serait celui du front. Tout le monde était dehors, bien entendu et chacun commentait les nouvelles plus ou moins exactes. A Montmartre et aux Batignolles on se serait battu toute la nuit entre gendarmes allemands et F.F.I. Le Palais de la Nouveauté a brulé en partie de même que le Rex. Les Allemands déménagent tout, jusqu’à la vaisselle et argenterie des grands hôtels. Abetz l’ambassadeur du grand Reich a quitté Paris, de même que toute l’équipe du trop célèbre Paqui et de Radio-Paris. Les miliciens et L.V.F partent également avec leurs familles. Les premiers sont les plus misérables autant que méprisables et commencent à leur tour leur calvaire d’exilés et de sans-patrie. Laval, de Brinon seraient partis de Paris. Tout se prépare pour de grands événements et c’est la fin du régime de l’occupation. Le couvre-feu est à neuf heures. Les derniers allemands vont vraisemblablement quitter la capitale cette nuit. Il n’y a presque plus de troupes et on ne voit plus que des convois isolés de peu d’importance. Les dépots d’Aubervilliers ont été incendiés par les allemands. Ce dépot comprenait des réserves alimentaires pour la Seine. La commandature achève son déménagement. Il ne parait pas que la région soit défendue. Le front allemand de Normandie a craqué de toutes parts. Les alliés ont occupé Mantes et Vernon et dans le sud sont dans la région de Melun. Dans le midi le front progresse avec rapidité et les français sont à quelques kil. de Toulon. Demain nous serons peut-être redevenus français. Les petits ont été possédés du diable toute la journée ayant défense de sortir ; aussi la situation intérieure était intenable.

Dimanche 20 août 1944

La nuit a été calme et les convois beaucoup moins nombreux que la nuit dernière. Toute la journée, calme plat, plus de roulement au loin, pas d’avions, plus d’allemands. Quelques rares patrouilleurs passent en moto, le conducteur le fusil en bandoulière, le serveur la mitraillette au corps prêt à tirer. Le rapt des vélos continuent [sic] l’arme en main et à la moindre résistance vous recevez des balles dans les jambes. Plusieurs jeunes gens ont été blessés ainsi à Enghien. Coups de révolver dans la grande rue. On est coupé de Paris, puisque rien ne marche et que personne ne travaille. Tous les magasins sont fermés depuis vendredi. Le ravitaillement des parisiens devient tragique. Toujours sans nouvelles des alliés. On les signale partout et en fait ils ne sont nulle part. Les derniers communiqués parlent de Versailles et Fontainebleau, de même que Mantes et Vernon. Une grande explosion vers 8 heures, impossible à situer. Michue et Yves sont indisposés et ont gardé le lit. Du coup la maison a été paisible, car notre Yves est le chef d’orchestre incontesté du vacarme et des querelles intérieures. Il rappelle pour cela notre Joël qui était intenable lui aussi. Demain à l’étude j’aurai plus de nouvelles, car avec les uns et les autres on finit par apprendre ce qui se passe aux environs. Paris et sa banlieue sont encore plus isolés qu’en juin 1940.

Lundi 21 août 1944

L’attente est énervante et chacun a les nerfs tendus. Tous les magasins sont fermés et la Rte de St Leu était presque déserte toute la journée. Les véhicules allemands circulent par petits groupes et avec des précautions d’indiens sur le pied de guerre. Gardes sur les ailes des voitures, fusil ou mitraillette au bras, veilleurs sur les camions, motos sur les côtés. Les voitures légères prennent toute la largeur de la route, avec dans chaque voiture un mitrailleur sur les côtés, en sorte que le tir est possible dans toutes les directions. En ajoutant à cela le casque et leur ciré de camouflage, l’ensemble vous donne quelque chose de sinistre, de dur et de cruel. Les visites domiciliaires ont continué dans certaines rues pour prendre autos et bicyclettes. Les beaux-parents de Mr Batailly ont ainsi reçu la visite de deux allemands, venus pour prendre l’auto de Mr Linés et qui sous la menace de leurs armes ont perquisitionné dans le hangar. Hier soir au parc, à Soisy, près de chez Mr Robert, quelques soldats ont mis le feu à une maison et ont interdit aux pompiers d’intervenir ; les locataires n’ayant eu que quelques minutes pour se sauver. Le prétexte avoué était qu’il fallait un exemple dans le quartier parce que des F.F.I se cachaient aux alentours. Les mêmes soldats ont enlevé Mr Vaillant secrétaire de mairie et sa femme, abandonnant leur bébé de deux mois que Mr Bretet le directeur de l’école a pris chez lui. Toutes les recherches faites n’ont pu aboutir à aucun résultat, car il s’agit d’actes de soldats isolés opérant pour leur propre compte. Cet après-midi grande effervescence dans l’avenue Gavignot. Le secrétaire adjoint faisait part d’ordres de la commandature d’avoir à laisser les portes ouvertes, les volets des fenêtres devant être fermés à neuf heures, avec défense de sortir entre 9 heures et 6 heures du matin. C’est l’état de siège. Menace de mettre le feu dans tous les quartiers où se produiraient des actes contre les troupes. Hier soir une jeune fille qui se dépêchait de rentrer chez elle à Enghien a été tuée par les patrouilleurs. Il était 9H10. C’est le règne de la terreur. Cependant à Paris les F.F.I sont maîtres de la capitale. Tout le 18eme est pavoisé aux couleurs françaises, américaines et anglaises. Peu d’allemands circulent encore dans quelques artères. A Saint-Denis, pavoisé également, les forces intérieures sont maitresses de la situation. Les explosions ont continué principalement en fin de l’après-midi. Il s’agit sans doute des ponts de la ceinture et d’Argenteuil. Quelques roulements de canons et de mitrailleuses vers le sud-ouest. Les alliés étaient hier soir à 6H½ à quelques kil. de Trappes, mais rien d’exact, car les bruits les plus confus circulent. Plus d’avion, calme et attente énervants au possible. Quelques coups de révolvers de ci-de-là. Atmosphère lourde et angoissante.

Mardi 22 août 1944

Nous avons passé une mauvaise nuit sauf les enfants qui eux ont dormi à poings fermés. Le fait d’avoir les portes ouvertes et d’attendre une intrusion possible des allemands nous a tenu éveillé jusqu’au matin et naturellement aucun allemand n’est venu. Nombreux coups de feu jusqu’à trois heures du matin, mais notre avenue a été calme. Dans le haut de Montmorency il n’en a pas été de même. Les troupes aéro-porté [sic] qui y sont cantonnées ont fait de nombreuses irruptions dans les maisons, emportant des réserves alimentaires et tout ce qui pouvait leur faire envie. En allant au bureau j’ai croisé un petit convoi composé de tombereaux de fermes et de voitures les plus diverses, montés par des soldats hâves, fatigués au dernier point. Le rapt des vélos continue sur une vaste échelle, car les troupes cantonnées semblent être privées de tous moyens de transport. Aussi c’est à qui donnera les conseils les plus avertis aux imprudents cyclistes qui s’aventurent encore sur les routes, pour les détourner par des routes plus à l’écart. On ne voit plus guère de clients. La vie économique est entièrement suspendue. Plus de journaux, plus de radio. Radio Paris est muet depuis quatre jours de même que Radio Vichy. Plus de lettres. Toutes les banques sont fermées et tout est mort. La gare d’Enghien est fermée, les voies désertes. Tous les habitants sont sur les trottoirs, et regardent passer les quelques autos allemandes équipées de mitrailleuses. On apprend la nomination du Général Kennig [sic] comme gouverneur de Paris et de la région militaire. Gacé a été délivré. De terribles combats se sont déroulés non loin de là à Eraines. Pourvu qu’il ne soit rien arrivé à notre Ange. Nous sommes bien angoissés en pensant à tous nos fils exposés à tous les dangers. La frontière espagnole a été libérée par les F.F.I, de même que Toulouse. Notre grand doit être quelque part dans ces parages, mais nous avons une absolue confiance. Toulon est presque aux mains des Français. De Brest aucune nouvelle depuis plusieurs jours. Les alliés contournent la capitale où se livrent des combats sans que l’on sache exactement ce qui s’y passe. Depuis cinq heures de très fortes explosions nous secouent sans discontinuer. Roulements de canons par moment. De violents combats se livrent à Rambouillet. Les alliés sont vraisemblablement près de Versailles et de St Germain. Certains affirment qu’ils approchent de Pontoise, mais tout cela est incontrolable. Etant allé au bureau par la gare j’ai constaté qu’un seul magasin était ouvert sur la place Foch ; le seul qui logiquement dût fermer ses portes depuis quelques semaines, c’est l’agence du bureau de placement allemand ? Je ne sais vraiment quel client ces messieurs attendent ? derrière leurs vitres ?

Mercredi 23 août 1944

Paris est libérée par les F.F.I. Le bruit circule depuis hier et semble se confirmer. J’ai lu pour la 1ère fois un journal Français, pensant et parlant Français. Un de nos voisins revenant de Paris m’a prêté ‘’Le Soir’’ quoique ce journal ne soit pas dans mes idées, car j’estime que les Français sont assez riches en matière grise pour ne pas avoir de besoin de directives étrangères. Je suis obligé de dire que la lecture de ce journal m’a causé grande émotion. Quatre ans sans journaux français. Nous avons fait par compensation de rudes économies et si tous nos compatriotes avaient fait et observer cette grève, quelle belle gifle eut été infligée aux collaborateurs et aux allemands. Journée calme. Roulements ininterrompus de canons et mitrailleuses. Gros incendie au Bourget. Les dépôts d’essence ont été incendiés. Le pont du chemin de fer à Epinay a été miné avec quatre grosses torpilles de une tonne chacune. Tous les habitants du quartier ont été évacués. Les alliés font un grand cercle autour de nous. Lens a été occupé et Meaux. La liaison serait parait-il assurée entre la capitale et les armées qui arrivent et qui doivent parait-il entrer demain. Que deviennent nos fils. Gacé est officiellement sur la liste des villes et bourgades libérées. Le pauvre Ange a dû en voir de toutes les couleurs. Quant à Divy son sort n’est pas enviable du tout et nous ne savons comment il va pouvoir s’en tirer étant pris en pleine retraite des forces allemandes.

Jeudi 24 août 1944

Les explosions se suivent pendant toute la journée. Elles ont été particulièrement violentes pendant la soirée et un gros incendie accompagné de crépitements intenses de mitrailleuses a éclaté dans la direction d’Argenteuil. Du côté de Montmorency des fusées signaux ont été lancées par les troupes qui y sont cantonnées. Plus de roulement d’artillerie. Pas un avion. Il est vrai qu’il a plu toute la matinée et que la visibilité était nulle. L’armistice conclu à Paris a été rompu par les allemands. La 2eme division commandée par le Général Leclerc est entrée à Paris et on se bat dans quelques quartiers. On ne voit plus guère d’allemands qui restent cantonnés aux alentours. Quelques camions de ci, de là, et quelques motocyclettes isolées. Les Américains sont à Troyes et une colonne venant du sud a atteint Annecy et la frontière suisse, et n’est plus qu’à 25 k de Lyon. La liaison ne va pas tarder d’être effective entre les deux armées, encerclant ainsi totalement les allemands épars à travers la France. C’est foudroyant et la dislocation de toutes les troupes allemandes complètes. Il n’y a pas un mois que les troupes américaines étaient aux abords de Coutances. Elles sont aujourd’hui à Bordeaux, Limoges, Troyes et aux abords de Lyon. Quelle épopée merveilleuse. L’armée intérieure aura joué dans cette libération foudroyante, un rôle magnifique. Nous attendons impatiemment notre libération, et chacun trouve le temps long. Les premières interrogations sont toujours les mêmes ‘’sont-ils partis’’ ? Les F.F.I ne sont pas encore à leur poste de combat dans la rue et c’est chaque matin une déception pour tous. Le fait de savoir des troupes à Paris nous rassure, car cela ne doit plus tarder maintenant. Les allemands font des préparatifs importants pour [faire] sauter tous les ponts d’Epinay et les explosifs employés sont tels que toute la gare et les maisons environnantes seront certainement détruites. On a compté jusqu’à douze grosses torpilles placées dans ce secteur. Les F.F.I doivent être alertés, mais je suppose que l’imagination des spectateurs a dû s’exercer un tant soit peu dans l’appréciation de ces préparatifs de destruction. On le saura demain, l’explosion étant annoncée pour cette nuit.

Vendredi 25 août 1944

Nous dormons très mal depuis que les portes sont ouvertes et que des voisinages indésirables nous tiennent en éveil. Cette nuit l’agitation a été plus accentuée encore. Explosions continuelles dont une très violente que je suppose être celle attendue et promise. Canons, mitrailleuses, révolvers ont tiré sans répit. Au matin vers les huit heures des détonations très fortes ont ébranlé la maison. Tirs d’artillerie qui ont duré de façon discontinue pendant la matinée. Nous avons eu la surprise d’apprendre et de constater que tout notre quartier était occupé. Toute l’avenue Marguerite cachait de nombreux camions et il en était de même de l’avenue Jeanne. Au bout de l’avenue du Rond-Point, trois pièces de 150 étaient braqués et c’étaient ces pièces qui nous secouaient avec tant de constance. J’appris que trois autres pièces étaient installées au bas de la rue Jean Mermoz et deux autres sous les fenêtres de l’école communale des filles, barrant complétement la rue dans le sens de la largeur. Les tirs étaient dirigés sur St Denis. Les canons rue Jean Mermoz sont pointés sur le Cygne d’Enghien direction d’Argenteuil. J’ai fait bien entendu ma tournée d’inspection. La rue Jean Mermoz était barrée par des sentinelles et je dus faire un long détour par la rue Marthe pour remonter sur la place de la Mairie et faire ainsi le tour complet des trois batteries. Silencieuses pendant la journée, les batteries ont ouvert soudainement le feu pendant que nous disions les prières. Le tir n’a pas duré longtemps, mais les pièces du champ de course sont particulièrement désagréables, et NéNé au premier coup a poussé un hurlement aussi inattendu que lui. Quand le tir cesse on est surpris du silence et l’énervement de l’attente rappelle l’anecdote du locataire qui avait l’habitude de lancer ses souliers au travers de la chambre en rentrant tard le soir se coucher, au grand désagrément du locataire du dessous, qui attendait avec impatience pour pouvoir dormir le lancé du deuxième soulier. Bref ces tirs discontinus, séparés par des intervalles irréguliers, vous tendent les nerfs à l’extrême. Si nous terminons ainsi notre quote-part de la guerre nous aurons été des privilégiés. Le communiqué nous signale que Paris est complétement libéré depuis 7 heures et que les derniers allemands

sont ou tués ou prisonniers. Le Général de Gaulle est arrivé à Paris. La lutte aura duré sept jours avec des alternatives angoissantes. L’Hôtel Crillon et le Ministère de la Marine sont en flammes. Le concours de la division Leclerc aura permis de maitriser la résistance allemande et de mettre fin à une lutte aussi magnifique qu’héroïque, mais qui était disproportionnée quant aux moyens. Aux grondements du canon et des crépitements de mitrailleuses le Général de Gaulle et le [Général] Leclerc ont reçu l’accueil enthousiaste de la capitale qui était pavoisée. La France n’est pas morte et la conquête de sa liberté au prix de tous les dévouements permettra de la revoir plus belle que jamais. Deuil malgré le voisinage des allemands est aux mains des F.F.I. Les suspects et collaborateurs ont été arrêtés au nombre de 17. Les femmes ont été tondues, notamment notre ancienne marchande de beurre Madme Champion. Soisy étant occupé il n’y a pas encore de mouvements de la résistance. Le pont du chemin de fer d’Epinay a bien sauté cette nuit et il y a de gros dégats aux immeubles voisins. Les parachutistes de Montmorency s’égayent en tirailleurs autour d’Enghien. Pas de roulement d’artilleries, ni de crépitement de mitrailleuses. Saint-Denis qui est bombardé par les artilleurs nos voisins est en pleine lutte. La cité Blumental était cet après-midi en plein siège. Nous nous attendons à passer une nuit agitée. Comme il s’agit d’artillerie courte il est à supposer que nos voisins ne vont pas rester longtemps et vont probablement partir cette nuit. Nous n’avons guère travaillé à l’étude et sommes sortis à cinq heures. Nos trois petits ne sont pas effrayés du bruit du canon et la ChuChu plus impressionnable fait preuve de beaucoup de maitrise.

Samedi 26 août 1944

Journée inoubliable entre toutes. Vraie journée de la libération qui s’est accomplie avec un enthousiasme délirant, spontané, au son des cloches, des cris, des chants patriotiques, et qui se poursuit maintenant à l’heure où j’écris, comme depuis une grande partie de l’après-midi au son du canon et des crépitements des mitrailleuses. Les allemands de Montmorency et des soldats isolés montés sur camion, armés jusqu’aux dents, circulent entre Soisy, Eaubonne et Montmorency semant par leur irruption soudaine la panique et malheureusement la mort. Ces isolés, cernés de partout, traqués, tirent dans le tas comme des brutes sanguinaires. Nos voisins indésirables ont tiré jusqu’à deux heures du matin cette nuit, par intervalle irrégulier. Après silence et départ de ces messieurs. Nous avons donc pu dormir un peu. Je me suis rendu à l’étude et j’ai pu voir aux fenêtres les premiers drapeaux français et des groupes de F.F.I en mission armés de révolvers et de fusils. Les rues étaient naturellement encombrées de gens et j’appris ainsi qu’une partie de la division Leclerc était au barrage de St Denis, mais que les allemands tenaient toujours Montmorency. Sur la Place Foch on avait tondu une quinzaine de femmes qui étaient exposées à la vindicte publique, juste châtiment d’une faute. J’appris plus tard qu’une auto mitrailleuse allemande, armée d’un canon anti-char avait descendu subitement la rue de Paris et fait irruption sur la place, tirant de tous côtés. Un obus est rentré au milieu du volet de fermeture du Nègre, au coin de la Grande rue et de la route de St Leu. Il y eut des blessés et un mort et une panique indescriptible. Ceci se passait peu de temps après mon passage. Jusqu’à près de trois heures, la mitrailleuse fit rage autour de notre quartier et une auto chargée d’allemands passa en trombe notre avenue pendant que nous déjeunions. Des balles s’égarèrent un peu partout, ce qui nous fit fermer la porte de la cuisine, par pur instinct de conservation. Ce combat terroriste dura pendant plus de trois heures avec des intervalles de calme. Les allemands de vrais fous hurlaient des ordres et ressemblaient à de vrais démons. Tout mon monde était très calme. Sur une salve plus rapprochée, des allemands tiraient de l’avenue Marguerite. Notre NéNé se trouva à genoux par terre dans le jardin. Ce fut le seul incident de cette période troublée. Profitant de l’éloignement de la fusillade je suis parti chercher ma décade au tabac Cavé. Les barricades du passage de la Pointe Raquet étaient fermées et gardées par des G.M.R. Au loin à l’angle de la rue de Paris et de la Route de St Leu, on apercevait des barricades et comme il y a avait du monde partout je me suis dirigé de ce côté. Madme Cavé faisait la distribution de la fenêtre de la salle donnant sur la rue : j’insiste sur ce point car à 24h près cette dame ne se doutait pas de son sort qui allait se jouer ainsi que celui de son mari et de

l’ensemble du quartier. Les F.F.I circulaient nombreux et naturellement un grand nombre de personnes circulaient dans la rue. Le Nègre avait triste aspect avec son trou d’obus dans sa devanture suite de l’incursion du matin. Un bruit circula bientôt dans la foule qui stationnait sur la Place Foch. La Division Leclerc arrive ? Et en effet après quelques minutes d’attente nous vîmes déboucher du bas de la Grande rue des chenillettes puis des tanks, montés par des marins français. Ce fut alors indescriptible, spontané et émotionnant au possible. Les gens accouraient de partout et une immense clameur de cris de toutes sortes ébranla l’atmosphère. Pour la 1ere fois je revoyais des français et des fusiliers marins. J’étais ému en pensant à notre grand fils. C’était beau, simple et poignant. Des femmes, des jeunes filles escaladaient les tanks, les chenillettes et embrassaient nos marins. La Marseillaise fut entamée et chantée par la foule. Il y avait beaucoup de dissonances dans les voix, mais le cœur y était. On retrouvait la France, les gars de chez nous, on ne se sentait plus les mêmes, on reprenait possession de sa personne et subitement tout vous paraissait exister sous un autre aspect. Liberté chérie, on ne te comprend, on ne t’apprécie que lorsqu’on t’a perdue. Minutes inoubliables qui font époque et marque une date dans la vie de chacun. Et pour ma part je remerciais la Providence d’avoir permis que je vive cette heure-là, lui demandais aussi qu’elle permette semblable bonheur à tous nos fils séparés de nous, à tous nos parents et à tous nos amis séparés et éloignés. Le matériel de nos marins est splendide et on a l’impression d’une vraie force et de quelque chose de sérieux et d’irrésistible. Nous ne devions pas tarder à en voir les effets d’ailleurs. Et tout cela, cette foule, ces chants, ces ovations continues se passaient sous le nez des allemands retranchés à Montmorency ; ce qui augmentait encore le caractère pathétique de cette manifestation. On amena à nos marins les collaboratrices arrêtées, triste cortège de femmes tondues et mal tondues, qui défilèrent sous les huées populaires. Au même instant on cria partout de se disperser, les allemands descendaient de Montmorency avec tanks et camions. La foule se dispersa à regret pendant que les tanks et les chenillettes gagnaient par la rue de Paris, le haut de Montmorency. Je retrouvais toute la maison transportée sur le trottoir et il me fallut raconter à tout le monde ce que je venais de voir. Naturellement j’eus toutes les peines du monde à retenir la maman et les enfants qui voulaient absolument aller voir nos marins. La canonnade se fit entendre sur les coteaux de Montmorency. A cinq heures, Mr Lacombe vint me chercher pour aller à la mairie et après avoir pris au passage Mr Rocher nous arrivâmes sur la place de la mairie qui était en effervescence. Le comité local de libération fut constitué qui prit en mains l’administration de la commune pendant la période transitoire que nous allons vivre. Il était huit heures quand je revins au logis après avoir dû m’abriter derrière une porte pour laisser passer un camion allemand précédé d’un milicien en moto. N’ayant pu passer à la pointe Raquet ces indésirables se rabatirent sur notre quartier et quand je débouchais au bout de l’avenue Gavignot je dus encore faire un plongeon près d’une porte pour laisser passer le milicien qui rebroussait chemin. La maman qui était sortie avait eu semblable émotion avec ce même camion. Aussi tout le monde se referma chez soi, content d’avoir vécu de si heureux moments malgré le peu de sécurité de l’heure présente. Première journée de libération qui devait se terminer lugubrement. Pendant la soirée nous pûmes entendre sans clandestinité Radio-Londres. Vers 11H ½ défilé d’avions qui dura une demie heure et que nous crûmes anglais, car nous n’étions plus habitués à voir des allemands, mais une sirène au loin nous rendit suspecte cette nationalité et dominant le bruit des moteurs, des tirs de D.C.A se firent entendre dans la direction de Paris qui se couvrit d’une pluie de fusées rouges et blanches. C’était Paris qui brûlait et une immense lueur rouge ne tarda pas à s’étendre sur tout l’horizon. Nous étions dans la désolation et dans une colère extrême. Nous pensions aux milliers de victimes qui avaient fêté leur libération et se trouvaient en ce moment dans les souffrances de la mort, les angoisses de la peur. Nous n’en pûmes dormir et la canonnade toute proche nous tint éveillés jusqu’au jour.

Dimanche 27 août 1944

Journée agitée s’il en fut. Ayant été à la mairie à 10H ½ je fus bloqué dans une maison du parc par toute une colonne allemande qui remontait sur Eaubonne. Il y avait la valeur d’un bataillon avec tous leurs voitures

régimentaires et véhicules hétéroclites tous trainés par des chevaux. Tout cela défila sous nos yeux à 50 mètres. Devant nous les murs calcinés de la maison brûlée par les allemands il y a huit jours après les scènes de terrorisme sans nom, dressaient leur forme de squelette décharné. Encore des allemands ! La chasse par les blindés allemands avait été rude et sans pitié. Le château du duc d’Andinot rue de Paris avait flambé dans l’après-midi. J’appris peu après que les allemands aperçus s’étaient retranchés dans le château des Tourelles au dessus du parc et je n’en augurais rien de bon. La bataille commença en effet après le déjeuner et devait se poursuivre toute la journée et la nuit. Les tanks français tiraient de la rive de Paris et des crépitements des mitrailleuses continuels. Un obus éclata non loin de la maison et je pus constater que le café Martin au rond- point l’avait reçu en plein dans sa devanture. Pendant ce temps des tirs violents se faisaient entendre dans la rue de Paris. Nos voisins nous signalèrent que des maisons étaient en feu dans ces parages, car pendant les accalmies tout le monde sortait sur le trottoir, en bons français ; aussi nous faisions la navette entre la maison, le jardin du devant et le bord de l’avenue. Et tous nos voisins en faisaient autant, ce qui me donna l’occasion de faire connaissance avec eux, car il faut en banlieue des occasions comme celles-là pour se causer. Nous apprîmes que les colonnes allemandes étaient descendues par la rue de la République et la rue des Chescause et qu’une bataille avait lieu avec les tanks français qui remontaient la rue du Temple. Mr Cavé mon débitant de tabac avait été tué sur sa porte et sa maison incendiée. Il en était de même de celle de la boulangerie en face du Temple. Dans la rue des Chescause des horreurs avaient eu lieu, les allemands entrant dans les maisons et tuant les personnes au fur et à mesure qu’ils les faisaient sortir. Dans la rue de la République, les allemands protégeaient [sic] par un char, avaient enlevé tous les hommes dans les maisons et les ramenaient comme otages. Ce char avait sauté juste à l’extrémité de la rue en face de l’ancienne gendarmerie et ce n’était partout que lambeaux de chairs humaines et débris de toutes sortes. Spectacle de champ de bataille et indescriptible, devantures enfoncées ou trouées de balles. La maison du coiffeur avait pris feu de même que celle bordant et fermant l’angle de la rue. Des grilles arrachées, tordues, des vêtements accrochés aux fils électriques, bref un spectacle de vraie désolation et hallucinant, que nous fûmes voir ma femme et moi, au retour de Nell et d’Annick qui étaient elles-mêmes parties dès l’accalmie. Vers 8H ½ violente canonnade dans la rue de Paris à hauteur de chez nous. Pas d’électricité le Nord-Lumière ayant été atteint par des obus. Les allemands des Tourelles ripostaient au tir des tanks ce qui n’offrait rien d’agréable en perspective. Nous dûmes nous coucher dans la nuit. Les percutants allemands cessèrent de passer sur nos têtes et d’éclater non loin de nous et je voyais le moment de descendre au rez de chaussée. Un violent orage éclata mêlant le bruit du tonnerre au bruit de la mitraille. C’était complet et ce n’est qu’au matin que nous pûmes prendre un peu de repos. Les enfants ne bronchèrent pas fort heureusement.

Lundi 28 août 1944

En allant à la mairie j’ai eu une triste surprise. La salle du conseil était transformée en chapelle ardente et le corps d’un fusilier marin tué la veille au combat des Tourelles était exposé, gardé par des jeunes gens. Cela m’a fait double peine et double choc, en pensant que notre marin qui lui aussi est exposé à pareille épreuve. C’est un jeune breton 24 ans. La population entière a défilé, remuée au tréfonds d’elle-même par le dévouement de ce brave marin mort pour nous. Un autre jeune homme, parti au combat, a été tué également. Tous les jeunes ont été magnifiques, partant au devant des allemands avec des révolvers ou de vieux fusils. Quel malheur de ne pas avoir eu plus d’armes, mais les difficultés d’armement ont été innombrables. Aussi on ne louera jamais assez le courage de tous ces jeunes gens, notre future France, qui dans la clandestinité n’ont pas hésité à supporter tous les risques possibles pour lutter contre les allemands. Notre pays n’est pas encore pourri Dieu merci. Les fusiliers marins sont venus peu après prendre le corps de leur camarade qu’ils ont dû aller porter au cimetière de Pierrefitte. La collecte faite pour les obsèques à rapporter [sic] plus de 15000f00. La journée a été calme. Les combats continuent aux alentours, Eaubonne, Taverny, St Leu et Montmorency. Des scènes inouïes de sauvagerie ont eu lieu à Taverny et St Leu et la population a dû être évacuée. D’ailleurs hier, les officiers

avaient donné l’ordre à leurs soldats de mettre le feu partout et c’est l’intervention rapide des chars français qui ont mis fin à la tuerie et aux incendies de la rue de la République et la rue des Chesneaux. L’étude étant fermée je suis allé voir mon ami Cudennec et Basilien. Les communications avec la capitale sont encore interrompues. L’électricité fait défaut par tout sauf dans notre secteur vraiment privilégié. Les lignes sont coupées.

Mardi 29 août 1944

La bataille fait rage sur Eaubonne. Nous avons été au calme par chez nous ce qui nous a permis de nous reposer et d’écrire aux garçons, à mon ami Georges et aux normands, mais je ne sais quand nous aurons de réponse, car les services postaux faute de transports ne fonctionneront pas normalement d’ici quelque temps.

Jeudi 31 août 1944

Nous trouvons étrange de ne plus entendre le roulement et le grondement du canon ni le crépitement des mitrailleuses ou le claquement sec des coups de fusil. Ce silence subit nous parait étrange. Nous nous adaptons peu à peu à la liberté retrouvée. Nous pouvons parler français sans crainte du boche. Nous avons nos journaux de chez nous. Quel poids de moins. Il nous vient de tous côtés des récits des atrocités commises dans notre secteur par ces brutes infâmes. Vraiment la kuetur [sic] allemande n’est pas faite pour nous. Les alliés ont occupé Reims, Beauvais, Rouen, Chalons sur Marne. Nous pensons que notre Divy est dégagé. Comme nous sommes pressés d’avoir de leurs nouvelles. Demain nous aurons du pain blanc. Il y a longtemps que nous n’en avons pas mangé. On annonce pour lundi le rétablissement des communications avec Paris. NéNé se dispose à passer la journée dans la capitale et je la comprends fort bien.

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Vendredi 1er septembre 1944

Les avances des alliés sont foudroyantes. Les allemands comme il était prévu s’en vont plus vite qu’ils ne sont venus. Ils n’arrivent même plus à aller assez vite pour éviter les tenailles des encerclements. Arras, Verdun, Dieppe, Le Tréport, viennent d’être pris. Les alliés sont aux portes de Sedan. Les allemands sont pris partout, disloqués, écrasés. Quelle magnifique revanche. Il y a à peine huit jours que nous les avions là à notre porte et nous croyons rêver de ne plus les voir. Et maintenant que nous en sommes débarrassés pour toujours, je puis écrire dans ce journal ce que je n’avais pu y mettre tant que les boches étaient là et qu’une perquisition toujours possible mettait ce journal en danger et toute la famille. Je veux parler ici du sort de nos grands fils. Joël nous avait quitté le 7 octobre avec son ami Jean et tous deux devaient essayer de rejoindre les Anglais. N’ayant pu y réussir ils se sont engagés dans la résistance et nous sommes absolument sans aucune nouvelle d’eux depuis mars, époque à laquelle Joël nous avait adressé une lettre pleine d’enthousiasme et d’espoir. Pauvres enfants si courageux et si téméraires aussi. Ils auront tous deux bien mérités de la Patrie et nous sommes fiers d’eux. Ils sont dans les Pyrénées, et combattent toujours. Nous espérons et avons confiance en la Providence qui les a protégés et les protégera jusqu’à leur libération. Divy et Ange ont dû se cacher en avril pour fuir la réquisition des allemands. Ange est resté à Orgères à quelques kil. de Gacé et notre père Divy lui plus directement visé a dû aller se réfugier jusqu’à Saussay près de Gisors, d’où il était venu nous voir il y a un mois. Que sont-ils devenus eux aussi. Nous avons écrit mais nos lettres n’arriveront peut être pas aussi vite

qu’eux si comme nous l’espérons ils ont pu échapper aux hordes teutonnes. Tout cela nous a donné bien des soucis et nous en donne encore, mais nous reverrons nos trois garçons devenus des hommes et des vrais français.

Lundi 4 septembre 1944

Divy est arrivé hier à une heure ayant fait une heureuse traversée et sain et sauf. Le premier fils retrouvé. Il a une mine superbe et nous a conté ses aventures. Les allemands qui tenaient la ferme ont été moins bandits que ceux qui étaient par ici. Il ira mercredi à Gacé prendre des nouvelles d’Ange. Ni électricité ni gaz et pas de radio. Heureusement que nous avons les journaux. L’avance des alliés est fantastique. Bruxelles vient d’être pris ainsi qu’Anvers.

Mercredi 6 septembre 1944 Les Américains auraient pris Aix la Chapelle.

Samedi 16 septembre 1944

J’ai dû interrompre ce journal car nous n’avons plus de lumière le soir, en sorte qu’il faut se dépêcher de dîner avant la tombée de la nuit qui malgré notre heure d’Europe continentale conservée depuis notre libération, arrive bien vite. Notre Divy nous est rentré de Gacé ayant trouvé l’Ange en parfaite santé. Soupir de soulagement. Il ne reste que notre marin et chaque fois que j’en aperçois j’émets l’espoir de la rentrée subite de notre grand. On ne sait rien de précis sur la libération du sud de la France. Brest n’est pas encore libéré, les allemands résistent toujours. Les journaux annoncent la prise des forts Montbarey et Keranroux qui sont à St Pierre Quilbignon. Pauvre Brest. Plus de radio ce qui nous manque beaucoup. Le ravitaillement est meilleur depuis que nous sommes débarrassés de nos sauterelles. Me Guy est allé faire une tournée en Normandie et nous a raconté son voyage au milieu des ruines de ce qui fut la contrée la plus riche de France. Tout n’est que ruines et spectacles d’anéantissement, de détresse et de misères sans nom. J’avais donné une lettre pour Georges. Heureux je suis de penser qu’il a eu de mes nouvelles. Nos soirées sont courtent et se passent dans la pénombre d’abord, puis dans l’obscurité la plus épaisse ensuite et il n’y a que le petit cercle rouge de nos cigarettes qui jettent une pâle lueur dans cette nuit désagréable et nous regagnons les hauteurs de la maison à tâtons et en se heurtant à tous les obstacles. Petits inconvénients, car nous jouissons de la douce félicité de notre patrie recouvrée et notre liberté reconquise. Divy et Ange vont suivre les cours de l’école des travaux publics de Paris. Nous aurons donc la joie d’avoir au moins deux de nos grands fils avec nous jusqu’à la fin de leurs études.

Jeudi 18 septembre 1944

En ce jour marqué de toute éternité par les voies secrètes de la Providence nous eûmes connaissance du destin de notre grand Joël dont nous attendions avec tant d’impatience parsemée d’angoisse, le retour inopiné. Hélas cette joie familiale nous est ravie à jamais. Notre marin si ardent, si bon, si joyeux et aussi si songeur, notre grand fils si enthousiaste, n’est plus. Ecrire cela pour un père, c’est dur et à peine croyable. Il n’est plus visible physiquement à nos yeux d’homme, mais il est cependant toujours présent à nos côtés, dans notre esprit, dans cette maison qu’il aimait tant et qui a été témoin impassible de tous ses rêves et exploits de jeunesse. Pauvre cher grand, tout nous le rappelle ici, et tout nous en devient plus cher. Dieu nous l’avait donné, Dieu nous l’a

repris à l’âge le plus tendre, celui de ses vingt-ans, à l’âge où tout vous semble beau et paré des mirages de la jeunesse. Il est mort quelque part sur ce sol de France, qu’il a rougi de son sang, pour que d’autres fils de France puissent y vivre heureux et libres.

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