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Biographie · Génération IV

Émile-Marie Gourmit

Lorient, 25 septembre 1822 — canal de Mozambique, 1862

Frère de Françoise Gourmit, épouse de Jean-Baptiste Le Mogne · oncle d'Émile Lemogne

Portrait peint d'un officier de marine moustachu, en tunique bleu sombre à col brodé d'or et épaulettes, la main sur la garde d'un sabre
Émile-Marie Gourmit.

Il a trois ans quand son père disparaît en mer, douze quand il entre lui-même dans la Marine. Pendant vingt ans, Émile-Marie Gourmit gravit un à un les échelons du rang, jusqu'à premier maître de timonerie ; en 1855, en pleine guerre de Crimée, il est fait officier. Quand sa sœur Françoise perd son mari, Jean-Baptiste Le Mogne, emporté par le choléra, c'est lui qui prend la famille à sa charge et pousse son neveu Émile vers l'École navale. En 1861, il part pour l'océan Indien sur la canonnière l'Étincelle. Au début de 1862, envoyée en mission dans le canal de Mozambique, elle disparaît corps et biens, avec ses quatre-vingt-dix hommes. On ne retrouvera jamais rien.

1822-1834Le fils du marin perdu

Émile-Marie Gourmit naît le 25 septembre 1822, dans une famille de gens de mer bretons. Son père, François Thomas Gourmit, navigue au cabotage ; sa mère, Jeanne Louise Pelvé, a déjà une fille, Françoise Amélie, née l'année précédente.

En 1825, le père ne revient pas : il meurt en mer, à trente-deux ans. Émile a trois ans, Françoise quatre. Leur mère ne se remarie pas ; elle élève seule ses deux enfants, avec les petits travaux qu'on trouve dans un port, et une économie de chaque sou.

Le garçon ne veut que la mer, celle-là même qui lui a pris son père. Pour un orphelin sans argent, l'École navale et sa pension sont hors de portée. Il reste une autre porte, plus étroite et plus longue : entrer dans la Marine par le bas.

1834-1855Vingt ans dans le rang

Extrait imprimé de la liste des enseignes de vaisseau : Gourmit (Émile-Marie), né le 25 septembre 1822, entré au service en 1834
La liste des enseignes de vaisseau : « Gourmit (Émile-Marie), né le 25 sept. 1822 », entré au service en 1834 — et, à la différence de ses voisins, sans date d'aspirant : il n'est pas passé par l'École navale.

En 1834, à douze ans, Émile entre au service de la Marine. Il y commence tout en bas, simple matelot, et va y gravir, un à un, tous les échelons que peut franchir un homme d'équipage : matelot, quartier-maître, second maître, maître. Il choisit la timonerie — la barre, les signaux, la tenue du journal, la route du navire —, la spécialité des marins qui savent lire une carte et un compas.

En février 1844, sa mère meurt. Frère et sœur n'ont plus qu'eux-mêmes. Françoise vit désormais à Brest, où elle gagne sa vie comme repasseuse. Le 17 juillet de la même année, elle y épouse Jean-Baptiste Le Mogne, veuf, magasinier de la Marine, ancien mousse du tour du monde de l'Espérance.

Le 21 février 1848 naît à Brest leur premier fils. On l'appelle Émile — comme son oncle. Un second garçon, Léopold, suit en 1850. Entre deux embarquements, l'oncle vient s'asseoir à la table de la maison, en marin qui a fait son chemin seul.

1854-1860Officier, et chef de famille

Extrait de journal : liste des promotions au grade d'enseigne de vaisseau du 3 février 1855, où figure Gourmit, premier maître de timonerie
Décret du 3 février 1855 : « Au grade d'enseigne de vaisseau : … Gourmit, 1er maître de timonerie ».

La guerre de Crimée éclate en 1854. Le 3 février 1855, un décret de l'Empereur fait passer d'un coup une promotion entière au grade d'enseigne de vaisseau : de jeunes aspirants sortis de l'École navale, et, au milieu d'eux, quelques vieux marins du rang. Parmi eux : « Gourmit, 1er maître de timonerie ». À trente-deux ans, après vingt et un ans de service, Émile-Marie Gourmit est officier.

La même guerre frappe sa famille. Son beau-frère Jean-Baptiste, embarqué comme magasinier sur la frégate à vapeur l'Ulloa, contracte le choléra en mer ; il meurt à l'hôpital maritime de Toulon le 19 octobre 1855. Françoise se retrouve veuve, avec deux petits garçons de sept et cinq ans, une maigre pension et son fer à repasser.

C'est son frère qui prend la relève. Chaque semaine qu'il est à Brest, il pose quelques francs sur la table ; quand il est en mer, il fait virer l'argent par mandat. Il regarde son neveu faire ses devoirs, lui parle du concours de l'École navale, lui répète qu'il en est capable. En juin 1859, le petit Léopold meurt de la phtisie, à neuf ans. Il ne reste plus, à Françoise, que son fils Émile — et son frère.

1861-1862L'Étincelle

Extrait du journal de La Réunion : navires de l'État à la mer, dont l'Étincelle, commandant Hamon
Février 1862, au port de Saint-Denis de La Réunion, parmi les « navires de l'État à la mer » : « Étincelle, com. Hamon ».
Article de journal annonçant qu'on perd tout espoir de retrouver la canonnière Étincelle, envoyée en mission dans le canal de Mozambique
« On commence à perdre tout espoir de retrouver même les traces de la canonnière de 1re classe Étincelle… envoyée en mission dans le canal de Mozambique. »
Extrait du Moniteur universel : décret du 16 août 1862, promotions au grade de lieutenant de vaisseau, dont Gourmit (Émile-Marie)
Décret du 16 août 1862 : « Au grade de lieutenant de vaisseau… Gourmit (Émile-Marie) ». Il avait disparu depuis des mois ; on ne le savait pas encore.

Le 19 janvier 1861, la canonnière de première classe l'Étincelle quitte Brest pour l'océan Indien. Elle est commandée par le lieutenant de vaisseau Théodore Hamon ; son second est l'enseigne Pierre Amic ; Émile Gourmit est l'autre enseigne du bord, avec deux aspirants, un commis, un chirurgien et quatre-vingts marins environ. Le 12 mai, elle fait escale à Simon's Bay, au cap de Bonne-Espérance ; le 8 juin 1861, elle mouille devant Saint-Denis de La Réunion, où elle est attachée à la station des côtes orientales d'Afrique.

Pendant des mois, elle sert dans les eaux de La Réunion et de Madagascar. En février 1862, le journal de Saint-Denis la compte encore parmi les « navires de l'État à la mer ». Puis elle est envoyée en mission dans le canal de Mozambique, en pleine saison des cyclones.

Elle n'y paraît jamais. On attend, on cherche, on interroge les ports de la côte. Le 16 août 1862, à Paris, un décret nomme Émile Gourmit lieutenant de vaisseau, à l'ancienneté : le grade qu'il avait mis vingt-huit ans à atteindre arrive quand il n'est déjà plus là. En octobre, les nouvelles de la station l'annoncent : on commence à perdre tout espoir de retrouver même les traces de la canonnière, « montée par 90 hommes d'équipage ». Aucun débris, aucun survivant. Il avait trente-neuf ans.

1862-1912Ce qu'il a laissé

Page imprimée : canonnière Étincelle, disparue corps et biens, liste de ses officiers dont Gourmit (Émile), enseigne de vaisseau
La liste des officiers de l'Étincelle, « disparue corps et biens », dans un livre d'or de la marine française publié en 1900.

Pour Françoise, c'est un deuil de plus, et sans tombe : son père en 1825, son mari en 1855, son fils Léopold en 1859, son frère en 1862. Il lui reste Émile, quatorze ans, et une volonté intacte. Elle écrit et réécrit au ministre de la Marine pour obtenir les bourses de son fils.

En 1865, Émile Lemogne est reçu à l'École navale. Il fera toute la carrière dont son oncle avait rêvé pour lui : officier en Indochine, commandant, capitaine de vaisseau, officier de la Légion d'honneur. Il n'oubliera jamais ce qu'il devait à « l'oncle Gourmit », le mousse de 1834 qui avait posé chaque semaine ses quelques francs sur la table de la rue de la Rampe.

En 1900, un livre d'or de la marine française dresse, en appendice, la liste des bâtiments perdus au XIXe siècle et de leurs officiers. À la page de la canonnière l'Étincelle, « disparue corps et biens », on lit, entre son commandant et son second : « Gourmit (Émile), enseigne de vaisseau ».